Récit de Kiane

Récit d’un étudiant et réfugié iranien arrivé à Marseille en 2021.

Je m’appelle Kiane. J’ai 32 ans. Je suis iranien et je suis arrivé en France en 2020 pour la première fois avec un visa étudiant. Mais cette année-là, je suis rentré en Iran plusieurs fois. J’étais militant politique et en contact avec d’autres militants et groupes clandestins en Iran. En 2020, pendant les périodes où je rentrais en Iran, j’étais en contact avec eux. Mais, manifestement, nous étions surveillés par la police iranienne. Du coup, quand j’étais en France, ils ont arrêté mes amis et les personnes avec qui j’étais en contact, et j’ai aussi été condamné à une peine de prison par contumace, c’est-à-dire en mon absence.

J’ai appris par les familles de mes amis qui ont été arrêtés que j’avais été condamné à une peine de prison. J’étais en contact avec les familles de mes amis et ils m’ont dit que mon nom était cité dans le même dossier, que moi aussi j’avais été condamné et qu’il valait mieux que je ne rentre pas. Ils m’ont envoyé la lettre de condamnation de mes amis, dans laquelle mon nom était cité, et il était indiqué que j’étais condamné à neuf ans de prison. Du coup, en 2021, j’ai demandé l’asile à Marseille.

Demande l'asile, SPADA, Préfecture Saint-Sébastien

J’ai demandé l’asile à Marseille parce qu’en 2021, je m’étais inscrit en master 2 à l’Université Aix-Marseille, au département de sciences humaines, qui est situé à Aix. Pour demander l’asile, je suis allé à la SPADA, qui se trouve rue Cougit, dans le 15e arrondissement. Là-bas, il y avait beaucoup de monde qui venait pour demander l’asile, mais il n’y avait pas assez de personnel. il n’y avait même pas de traducteur, alors qu’il y avait des familles avec leurs enfants et ils ne parlaient pas français. Du coup ceux qui ne parlait pas français, utilisaient Google Translate pour se faire comprendre. Et le comportement du personnel n’était pas excellent… enfin, ça dépendait des personnes, mais parfois on voyait le mépris dans leur regard… Après, je ne sais pas, ils étaient débordés aussi. Tout ça pour dire que pour aller là-bas et demander l’asile, il faut vraiment être patient. Pour demander l’asile et prendre le rendez-vous à la préfecture il faut aller là-bas.

À la préfecture de la rue Saint-Sébastien, la situation était à peu près la même. Tu faisais une longue queue et tu devais être vraiment patient. La grande galère pour moi, c’était que comme j’étais arrivé en France en 2020 et que je demandais l’asile en 2021, selon la loi, je ne pouvais ni bénéficier d’un logement ni recevoir la petite somme qu’on attribue aux demandeurs d’asile.

115

Le problème principal, c’était que je n’avais pas de toit. J’avais déjà demandé à l’université, à Aix, un logement au CROUS, mais à chaque fois ils avaient dit que les logements du CROUS étaient déjà saturés. J’ai expliqué ma situation au personnel de la SPADA ; ils ont dit qu’ils ne pouvaient rien faire pour moi. Ils m’ont donné un papier dans lequel on trouvait les lieux pour prendre une douche ou recevoir des colis alimentaires, etc. Ils m’ont proposé d’appeler le 115.

J’ai appelé le 115 pour demander un lit, mais on me disait que le 115 aussi était saturé. Après avoir passé deux jours dans la rue, j’ai finalement réussi à trouver un lit au 115, qui se situait aussi, je pense, dans le 15e arrondissement. En tout cas, ce n’était pas loin de la SPADA.

Je n’avais aucune idée de ce qu’était le 115. Quand je cherchais le lieu et que je demandais l’adresse aux gens, deux jeunes m’ont aidé. Ils m’ont dit de faire attention à mes affaires là-bas. J’étais avec mon sac et ma valise Quand je suis arrivé au 115, les gens qui travaillaient là-bas m’ont proposé de déposer toutes mes affaires à la consigne, sinon ils ne pouvaient pas accepter la responsabilité de mes affaires. Je leur ai donné ma valise et j’ai gardé mon ordinateur portable dans mon sac parce que j’en avais besoin, mais j’étais toujours avec mon sac, même dans les toilettes.Là-bas, j’ai sympathisé avec certaines personnes et le soir, on discutait. Il faut dire qu’au 115, tu peux rester seulement du soir jusqu’au matin. Entre 9h et 18h, tu dois partir. On te donne le petit déjeuner et le dîner. Ce que tu manges est très loin d’être délicieux, mais ça passe.

Bref, je suis resté pendant une ou deux semaines. Si tu veux rester plus d’une semaine, il faut demander une prolongation, et il faut savoir que ce n’est pas sûr que tu puisses l’obtenir. Parce que les 115 sont saturés et ils veulent que les places tournent entre les gens qui en ont besoin. En tout cas, moi, je n’avais pas besoin de rester plus longtemps.

association Welcome pays d'Aix; logement chez les différentes familles

Je savais qu’on ne pouvait pas rester longtemps au 115. Du coup, comme je ne connaissais personne à Marseille, je cherchais une alternative sur Internet. Finalement, j’ai trouvé une association à Aix-en-Provence qui s’appelait Collectif Agir. C’était une association qui regroupait différentes associations à Aix-en-Provence et qui était en contact avec elles. Comme mon université était à Aix, je cherchais surtout des structures qui se trouvaient à Aix-en-Provence.

J’ai trouvé leur adresse sur internet et je suis allé à leur local. Je leur ai expliqué ma situation et ils m’ont dit qu’ils allaient mobiliser leurs contacts pour trouver une solution. Le lendemain, ils avaient trouvé quelqu’un qui avait une grande maison et qui louait des chambres aux étudiants. La propriétaire a accepté de me donner une chambre pour une semaine, sans demander le loyer. Je suis resté une semaine dans cette chambre située à Aix. Puis la responsable du Collectif Agir a contacté une autre association qui s’appelait Welcome Pays d’Aix. Cette association regroupe plusieurs familles qui habitent autour d’Aix-en-Provence, qui acceptent d’accueillir des demandeurs d’asile pour une période de trois semaines.

Collectif Agir avait donné mon contact à Welcome Pays d’Aix et ils m’ont contacté. La première fois, j’ai rencontré deux personnes responsables de cette association ; ils m’ont posé quelques questions pour connaître ma situation, puis j’ai été logé par une famille qui acceptait de m’accueillir pendant trois ou quatre semaines. En plus, pour mes affaires administratives, les responsables de Welcome Pays d’Aix m’ont aidé. Pendant toute l’année où je passais mon master à l’Université Aix-Marseille, j’étais accueilli par différentes familles et je changeais de famille chaque mois.C’était un peu compliqué, mais en même temps les familles qui m’ont accueilli étaient très solidaires et, en général, nous avions une bonne relation. Enfin, à part une exception : une famille très religieuse qui, en réalité, accueillait plutôt par charité que par solidarité.

Mais à part cette exception, j’ai eu une bonne relation avec les responsables de l’association ainsi qu’avec les familles, et j’ai toujours gardé le contact. Ils m’ont beaucoup aidé sur différents plans.

attente pour le statut de réfugié

Tu as eu ton statut de réfugié facilement ?

Oui et non. Trois mois après avoir déposé ma demande d’asile, j’ai été convoqué par l’OFPRA pour passer l’entretien. L’entretien n’était pas très compliqué. Surtout avec la lettre de condamnation à une peine de prison, il n’y avait pas de raison qu’ils refusent mon dossier. Mais il y a une chose très importante à laquelle il faut faire attention : pendant l’entretien à l’OFPRA, on te demande tes papiers. Il faut toujours leur donner une copie de tes documents et non pas les originaux, parce qu’il se peut que tu en aies besoin plus tard. Et récupérer ses papiers originaux de l’OFPRA, c’est presque impossible. Personnellement, je ne le savais pas et je leur ai donné tous mes papiers, et je n’ai jamais pu les récupérer.

Mais le problème principal, c’est qu’ils ont répondu à mon dossier deux ans après l’entretien. C’était vraiment compliqué parce que j’étais obligé de renouveler mon récépissé tous les trois mois. Normalement, après six mois, on donne une réponse à ta demande l’asile. Donc après six mois, j’ai commencé à envoyer des lettres à l’OFPRA. Toutes les lettres que j’ai envoyées sont restées sans réponse. Après deux ans, finalement, on m’a envoyé une lettre officielle qui disait qu’on m’avait accordé le statut de réfugié. Mais ce qui était bizarre, c’était que la date en bas de la lettre de l’OFPRA était au début de 2022, c’est-à-dire quelques mois après mon entretien, alors que j’ai reçu la lettre au milieu de 2023. C’est ridicule, mais c’est comme ça. Je ne sais pas où cette lettre était pendant un an… alors que je leur avais envoyé plusieurs lettres… et ils ne m’ont jamais répondu.

Difficultés pour construire le réseau amical

Est-ce que tu as pu trouver un réseau amical à Aix ou à Marseille ?

Quand j’étais étudiant, pas vraiment. En réalité, j’allais tous les jours à Aix en bus pour aller à l’université et je rentrais le soir chez la famille qui me logeait, et qui se situait aux alentours d’Aix. À Marseille, j’allais seulement pour récupérer mes lettres officielles à la SPADA, parce que mon adresse officielle était là-bas. Mais je n’ai pas réussi à construire un réseau amical. En fait, pour plusieurs raisons, je n’allais pas bien. Mais je ne m’en rendais pas compte. J’allais tous les jours, sauf le week-end, à Aix. Je restais à la bibliothèque pour travailler et, quand je me sentais vraiment mal, je parlais avec mes amis en Iran. Alors que ma situation était plus compliquée que ça. Il aurait fallu que je parle avec un psychologue ou un psychiatre. Je me repliais complètement sur moi-même et je n’avais même pas l’énergie de tisser des liens avec d’autres personnes à l’université ou ailleurs.

Dans cette situation, il faut savoir qu’il y a beaucoup d’associations vers lesquelles on peut se tourner pour demander de l’aide ou trouver un psychologue avec qui parler. En réalité, ma situation était tellement compliquée que je n’avais même pas l’énergie de demander de l’aide. Mais c’est très important pour s’en sortir. Dans ce genre de situation, parler avec ses amis dans son pays d’origine aide, mais ça ne règle pas le problème, parce que vous vivez dans un autre pays et il faut créer votre vie, votre réseau amical et professionnel là où vous habitez.

Pour ça, il faut participer aux événements culturels, sociaux et sportifs qui se passent dans la ville ou à l’université ou ailleurs. Il faut chercher différentes associations qui vous intéressent. C’est comme ça qu’on apprend la langue, qu’on crée son réseau amical et qu’on augmente ses chances d’intégration sociale et professionnelle. Sinon, avec tous les problèmes que tu rencontres en tant que migrant ou réfugié (surtout quand tu viens d’un pays du Sud global), tu n’arrives pas à résister et à continuer. En réalité, c’est très simple, vous êtes exposé de manière systématique à différentes formes de discrimination et de racisme (à cause de votre accent, de votre couleur de peau, de votre difficulté à parler français couramment, de votre statut social, etc.). Vous avez besoin de quelqu’un à qui raconter ce que vous subissez.

Les besoins les plus important

Quels étaient tes besoins les plus importants quand tu as demandé l’asile ?

 Personnellement, d’un soutien psychologique, et pas seulement d’amis qui sont dans mon pays d’origine, mais de professionnels compétents dans ce domaine. Maintenant, je sais qu’à Marseille, il y a des associations qui proposent des permanences psychologiques gratuites. Il faut chercher. Parfois, ces permanences sont proposées avec un traducteur. Il ne faut pas hésiter à y aller. À part ça, je ne connaissais presque rien de l’administration française. J’ai eu la chance de rencontrer Welcome Pays d’Aix, qui m’a aidé pour mes dossiers administratifs. Mais pour connaître ses droits et y avoir accès, il ne faut pas faire une confiance aveugle à l’administration française. Il faut toujours chercher des informations sur Internet, demander à d’autres personnes et éventuellement se tourner vers une association. Autre chose qui est très importante, c’est la langue. Il faut maîtriser la langue. Pour réussir son intégration sociale et professionnelle, on a besoin de maîtriser la langue. Et la meilleure manière, c’est de la pratiquer, parler avec les gens, se retrouver dans un milieu social où l’on est obligé de pratiquer la langue. Sans ça, on n’arrive pas à briser les chaînes d’isolement auxquelles on est condamné dans cette situation.

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