Récit de Yassine

30 ans • Homme • Marocain

Je suis arrivé à Marseille à 26 ans, je viens de Casablanca, que j’ai décidé de quitter en 2017. 

C’est une histoire d’amour qui m’a fait arriver ici. Avec la personne que j’aimais à l’époque, nous voulions commencer un projet en Côte d’Ivoire, mais au dernier moment nous avons décidé de changer de plans et nous installer en France.

Mon projet initial n’était donc pas de m’installer à Marseille, d’autant plus que j’avais l’impression que cela n’aurait pas été un grand changement par rapport à Casablanca.  C’est pourquoi nous avons d’abord vécu six mois à Montpellier, pendant lesquels nous avons passé un week-end à Marseille… et c’est là que la ville m’a enchanté! 

Je m’y suis senti à l’aise. J’ai apprécié son dynamisme et peut-être aussi son côté chaotique. C’est un endroit où l’on ne se prend pas la tête, qui nous saisit par son énergie. D’une certaine manière on n’a pas l’impression d’être oppressé, même si finalement je me suis rendu compte que cela pouvait arriver, malgré tout. Un mois et demi après ma visite, j’ai tout laissé à Montpellier et j’ai emménagé à Marseille. C’était en 2019.

Des difficultés matérielles, psychologiques et sentimentales

Les difficultés que j’ai rencontrées en arrivant à Marseille ont été matérielles, psychologiques et même sentimentales : j’étais habitué à travailler, dans mon pays, et j’ai découvert que ça allait être plus difficile en France. Au Maroc j’étais dans les métiers du son et du podcast. Quand je suis arrivé en France j’ai essayé de chercher un emploi dans ma spécialité, ou même dans le montage, mais je n’ai rien trouvé. J’ai passé les trois premiers mois à me battre, à me noyer dans les démarches administratives, les numéros de sécurité sociale, les cartes de séjour etc. Il fallait que je travaille pour trouver des sources de revenus. Les seules choses que j’ai trouvées n’avaient rien à voir avec mon domaine de compétences. Uniquement des postes dans le bâtiment, le jardinage ou l’industrie proposés par des agences d’intérim. Ce sont des missions qui sont souvent précaires, tu ne trouves du travail que pour quelques jours… maximum quelques mois. J’ai donc découvert que le changement de pays nous forçait à changer également de métier. Il fallait anticiper à l’avance diverses dépenses: le loyer, les frais domestiques, la nourriture. Cela a été difficile. Malgré tout, j’ai beaucoup appris, et j’ai rencontré beaucoup de monde. Cela m’a aidé à comprendre que l’immigration ce n’est pas l’El Dorado dont nous rêvions depuis le Maroc.

Psychologiquement, c’est le sentiment de solitude qui a été le plus difficile à vivre. Je suis de Casablanca et là-bas je connais plein de monde. En plus de cela, chez nous on peut discuter avec le chauffeur de taxi, le boulanger et la plupart des personnes que l’on croise. En arrivant en France on découvre que la société est très individualiste. Si tu t’assois seul dans un bar personne ne va  se mettre à côté de toi. Si tu marches dans la rue, tu marches seul…

J’ai rencontré une dame de République Tchèque qui me disait que la société dans son pays était individualiste contrairement à Marseille qui était une ville où l’on socialisait davantage. Mais toi tu compares avec Casablanca, et tu trouves Marseille plus individualiste.

Oui, peut-être… C’est vrai que j’ai senti une différence quand je suis allé à Paris. Chacune a ses spécificités et Marseille reste moins agressive. Cependant, lorsque je suis en soirée avec des gens que je connais, je me sens seul car ce n’est pas le même humour, ni la même culture, ni la même façon de manger. Mais ça reste très intéressant.

Les agences d’intérim et les offres de travail… souvent dans le bâtiment

Comment as-tu fait pour trouver du travail à Marseille?

J’ai travaillé chez un pépiniériste, dans le ravalement de façade, puis dans l’installation d’échafaudages. Ma deuxième mission avec l’agence d’intérim c’était comme peintre en bâtiment. Ensuite j’ai fait du terrassement et de la préparation de sols pour faire des jardins (enlever des pierres, travailler le terrain…). La quatrième mission, la plus stable (cinq mois environ), était dans une fabrique de cartouches d’armement au sud de Marseille. J’ai toujours été embauché par une agence d’intérim.

Pour les agences de travail temporaire (intérim), je ne crois pas qu’il faille s’y prendre à l’avance. On peut se rendre à l’agence la plus proche de son domicile muni d’un CV. Les personnes vous posent des questions sur votre expérience et les choses que vous savez faire. Quand j’y suis allé, elles n’ont eu l’air de prendre en considération ni mon projet professionnel ni ce que je leur ai expliqué sur mon expérience en tant qu’ingénieur du son. Elles gèrent surtout des métiers du bâtiment très physiques, comme plâtrier, menuisier, forgeron ou maçon…Des métiers liés à la transpiration et à l’effort physique. On vous propose des missions qui commencent à cinq ou six heures du matin, la plupart en périphérie de la ville. Il est donc important d’avoir une voiture. Si c’est le cas, vous avez plus de chance de trouver du travail et vous pouvez vous déplacer librement. On vous donne le numéro du chef d’atelier, vous arrivez, il vous reçoit, il vous explique la mission, vous donne des outils et votre journée de travail commence. Au Maroc on utilise le mot «‘Attache» pour désigner ce type d’emploi. Vous faites votre journée de travail et vous passez votre chemin. On vous propose éventuellement de revenir le jour suivant ou on vous dit « j’ai besoin de toi la semaine prochaine ». Et le vendredi, « suspense »: est-ce que j’aurai du travail travail lundi?

La plupart des missions que j’ai faites duraient une semaine ou deux. Il y a juste dans la fabrique de balles à armes à feu où je suis resté quelques mois.

J’étais toujours payé au SMIC, soit 10,15 euros de l’heure (en 2020 NdT).

Une ville touristique méditerranéenne

J’ai vécu à Marseille, Casablanca, Dakar, Montpellier et Serekunda en Gambie. Ce qui différencie Marseille des autres villes c’est le sentiment d’appartenance à la ville. On sent que les gens sont fiers d’y habiter voire même d’être des « vrais » Marseillais… Cette fierté dépasse parfois mes capacités de compréhension et ceux qui épousent ce discours ont tendance à me mettre mal à l’aise. Sinon, ça reste une belle ville, bien aménagée.

Parfois on entend des gens critiquer les transports à Marseille, mais moi je les trouve bien faits. Il n’y a que deux lignes de métro, donc c’est plus facile de s’y retrouver même si vous venez d’arriver. Imaginez la galère ceux qui débarquent à Paris. Alors qu’à Marseille c’est plus pratique. Cela m’a aidé quand j’ai trouvé du travail. Lorsque j’étais à Paris, je prenais une heure voire une heure trente de marge au cas où j’aurais des difficultés à trouver mon chemin. Ce n’est pas nécessaire à Marseille.

Et puis il y a la mer, c’est très joli!

Si un de tes proches te rendait visite et voudrait découvrir la ville, où l’emmènerais-tu?

Je commencerais par Belsunce pour leur montrer comment dans une ville qui est censée être française et européenne, la culture maghrébine occupe une place importante. Lorsque j’y résidais, je n’avais pas l’impression d’être en France. Je m’y sentais bien.

Je l’emmènerais aussi à Noailles, un quartier plein d’énergie. On irait boire un café en regardant les allers-et-venues des passants. Le dynamisme des rues peut en déranger certains, mais moi je trouve cela inspirant.

Le Fort Saint Jean serait aussi un endroit que j’aimerais montrer. Pendant le Ramadan j’y prenais souvent l’iftar (NdT, la rupture du jeûne). J’y vais aussi quand j’ai besoin de calme : je m’assois dans un coin, je contemple le ciel, je fume, je profite de l’instant…

Je pourrais également l’emmener à la mer.

La première année, la plus difficile, mais… 

Je voudrais faire découvrir les bars de la ville. Il y en a plein que j’aime bien à Marseille. Si je devais en choisir un, ce serait le « Bar du Peuple ». Je me rappelle de l’ambiance chaleureuse avec des amis, un soir au Cours Julien, les gens chantaient et dansaient. C’était juste avant le confinement lié à l’épidémie de Coronavirus. Plus tard, en redescendant par la rue qui longe le Conservatoire de musique, nous sommes passés devant des bars encore ouverts. Mes amis voulaient rentrer chez eux, mais pas moi. Je suis rentré dans le Bar du Peuple et j’ai commandé un pastis. La patronne m’a demandé « Tu es seul?! Où sont tes amis? ». Je lui ai répondu qu’ils étaient partis et que j’avais envie d’un endroit tranquille. Cela faisait peu de temps que j’étais arrivé à Marseille, et j’avais encore des difficultés à m’y retrouver. La dame s’est assise à côté de moi et on est restés là à discuter. Elle m’a raconté sa propre expérience et cela m’a beaucoup rassuré. Elle m’a dit qu’elle vivait à Marseille depuis longtemps. Ça fait trente ans qu’elle tient ce bar. Elle m’a expliqué comment elle avait quitté la Kabylie et son arrivée à Marseille. D’après elle, la première année était toujours la plus difficile. Je ne devais pas avoir peur, et il fallait que je prenne le temps de découvrir la ville.

Parfois elle m’appelle pour m’inviter à déjeuner lorsqu’elle cuisine un plat du Maghreb. Hier matin par exemple, je suis allé boire le café là-bas et elle m’a donné des Harcha qu’elle avait fait elle-même. Elle me demande toujours comment ça va le travail, si je vais bien où si j’ai besoin de quelque chose, elle prend aussi des nouvelles de ma famille…C’est vraiment devenu ma marraine à Marseille. Chaque fois qu’elle me voit passer avec un gros sac à dos, elle me demande si je pars et elle est soulagée quand je lui réponds que j’arrive. Ce bar est un peu devenu mon point de repère à Marseille.

 

Se faire confiance

Quels conseils donnerais-tu à des personnes migrantes qui souhaiteraient s’installer dans la ville?

Fais-toi confiance, quelle que soit ta culture ou tes différences. Ce sont des richesses, des atouts, et non l’inverse. Ris et profite de la vie. Travaille également, tu en auras besoin pour vivre. N’attends pas l’aide des autres, « fais ton propre pain »… Si tu as des papiers et que tu as besoin d’argent mais que tu n’as pas de problème à travailler dans des conditions difficiles, tu peux t’adresser à des agences d’intérim à Marseille. Tu peux les contacter par internet ou prendre ton vélo pour les rencontrer tour à tour. Que tu connaisses la langue ou pas, elles te trouveront du travail. D’ailleurs, je reçois toujours de leur part des propositions de mission. Il y a toujours besoin de main d’oeuvre, même sans expérience. Tout simplement parce que ce sont des emplois dont personne ne veut : du travail physique, à se casser le dos pour creuser le sol ou défoncer des murs…  J’y ai pris peu de plaisir, mais cela m’a rendu service à mon arrivée, le temps de trouver autre chose et de sortir de la « misère ».

Croyez-moi, c’est une expérience difficile. On passe même par des moments de colère ou de déprime. On peut avoir des regrets et vouloir le cacher à sa famille tant qu’on est pas fier du travail que l’on fait. Malgré tout cela il y a des réussites et on peut gagner jusqu’à 1600 ou au moins 1400 euros. Avec ce salaire on peut acheter des habits, prendre une bonne semaine de vacances et voyager un peu pour prendre l’air.

Ca veut dire quoi être « Casaoui » à Marseille?

Être Casaoui à Marseille c’est drôle (rire). On s’attend à quelqu’un qui écoute, qui soit facile à vivre et qui prenne des initiatives, car Casablanca c’est plus grand que Marseille. Un collègue de travail qui à déjà passé à Casa m’a dit un jour que « La Blanca » était une ville « incroyable ». Même si nous sommes dans un autre pays, cette dernière est souvent perçue comme assez peu différente de la cité phocéenne. Cela explique le respect, même temporaire, que l’on nous porte a priori. Il faut malgré tout faire ses preuves en tant que personne.

Se créer des routines pour construire sa vie sociale dans son pays d’accueil

Quand a commencé la production du podcast?

Fin 2015. C’était le premier, ou du moins, un des premiers podcasts produits au Maroc. Il s’appelait « Les voix de Casablanca ». Il s’agissait d’une série de portraits d’habitants. On a fait notamment un épisode sur un chauffeur de bus, un tatoueur du marché sénégalais, une femme de ménage qui nettoie les toilettes, un portier de la gare routière d’Oulad Ziane, et d’autres personnes qui font vivre la ville. C’est lorsque nous sommes parvenus à les vendre à certains médias que nous nous sommes rendus compte que nous étions le premier podcast de Casa. Après ça, j’ai travaillé sur d’autres projets.

Comment perçois-tu ta manière de vivre ? As-tu l’impression d’avoir une situation stable?

Je suis presque toujours en mouvement. Jusqu’à maintenant j’ai choisi ce mode de vie car il me rend heureux. Je voyage sans port d’attache même si cela demande de l’organisation. Idem pour le travail. Grâce à internet, il arrive que je fasse aussi du Woofing (via les sites de Woofing France). Des agriculteurs.rices mettent des annonces sur le site pour trouver quelqu’un qui puisse les aider dans les champs, dans des élevages ou pour faire d’autres tâches. L’hébergement et les repas sont gratuits en échange du travail à la ferme quelques heures par jour. Vous pouvez avant leur envoyer un courriel et vous mettre d’accords sur ce dont ils ou elles ont besoin.

Cela permet de rencontrer du monde, d’avoir un endroit pour manger et dormir sans avoir le sentiment d’être exploité. Parfois ce ne sont qu’une ou deux heures de travail qui sont demandées.

Ce mode de vie m’a fait passer rapidement du camping au Couch Surfing en passant par le Woofing, sans oublier les ami.es qui m’ont aidé. Cela m’a conduit à être dynamique et à m’adapter aux imprévus.

Où se trouve ton « chez toi »?

(Silence) 

Pour être honnête, je me sens un peu perdu en ce moment. Mais pour te répondre simplement, je te dirais que chez moi c’est Casablanca.

Je ne sais pas si on peut se sentir « chez soi » à Marseille ou n’importe où à l’étranger, d’ailleurs. Cela exigerait de renoncer à beaucoup de choses. Ça serait dur.

Parfois, ça aide de trouver un café marocain à l’étranger et prendre l’habitude d’y aller…Malgré cela, ça reste dur. Il faut en effet trouver sa manière de vivre, construire sa vie sociale et sa routine. Je pense par exemple aux rituels quotidiens que l’on a après le travail. Si tu arrives à faire cela, tu peux espérer te construire un nouveau « Chez Toi » à l’étranger.

Ce n’est pas encore le cas pour moi, je me sens toujours accroché à Casablanca, je ne parviens pas à me construire de nouvelles fondations. Ce n’est que ma deuxième année ici, il est encore tôt.

Il faut une forme de « maîtrise » plutôt que de « l’intégration » à proprement parler. Je n’aime pas beaucoup le mot intégration. La « maîtrise » me paraît être une notion plus pertinente pour comprendre et coexister avec le nouveau monde dans lequel on se trouve. Elle permet d’avoir les fondements sociaux et psychologiques dont on a besoin pour y vivre sereinement. Cela demande beaucoup de temps, d’efforts et d’ouverture d’esprit.