Récit de Kader

38 ans • Homme • Algérien

Je suis venu de Annaba à Marseille en 2008. Je voulais apprendre la musique, ce qui était impossible en Algérie, sauf si vous comptez jouer aux fêtes de mariage. Je voulais étudier le jazz; j’avais lu de l’école Paris ATLA, mais elle coûtait des milliers d’euros, cinq mille euros par an et moi je n’avais pas tout cet argent là.

Quand je me suis diplômé, en Algérie, j’ai travaillé pour une association qui organisait des échanges culturels et des programmes de bénévolat. Ainsi, j’ai voyagé plusieurs fois en Libye, en Egypte, en Tunisie, en France, et dans plusieurs autres destinations. Puis, je me suis inscrit dans un programme européen de bénévolat en France, en laissant mes ambitions musicales pour plus tard.

Je suis venu ici via un partenaire français de notre association, pour effectuer un bénévolat d’un an auprès de notre partenaire marseillais.

Le jour de mon arrivée à Marseille, je portais mes vêtements et deux instruments : la guitare et le luth. Sachant qu’il s’agissait d’un déplacement d’un an, j’ai pris aussi toutes mes photos ainsi que les photos de ma famille, ainsi que toutes mes attestations de participation ou de remerciement, tout ce qui justifiait mes activités artistiques, éducatives et associatives.

Quand je suis arrivé à Marseille, j’étais heureux, je sentais un air familier qui me faisait penser à Annaba. La mer, les vagues et le ciel bleu, la nature… tout se paraissait à ma ville. Avant j’avais connu le nord de la France, mais quand je suis arrivé à Marseille je me suis dit : c’est ça, je suis le fils de la mer, j’avais besoin de la mer pour décider où vivre.

Quand est-ce que vous êtes passé d’un déplacement temporaire à un choix définitif de vous installer à Marseille?

En vérité il n’y a pas eu de vrai choix, rien n’a changé jusqu’à maintenant, toutes mes affaires sont prêtes pour rentrer (ndr, il rit) comme pour beaucoup de gens, peut être je vais porter ce sentiment de provisoire jusqu’à ma mort! Je vis ici mais rien n’est définitif dans ma tête…  Vivre toute sa vie prêt pour un retour au Pays… peut-être c’est lié à l’histoire de l’immigration et l’exil en France, je ne sais pas si d’autres partagent le même sentiment, mais je ne me suis  jamais senti stable ici, et quand je m’interroge sur ma vie, je me répond que chez moi c’est là-bas même après toutes ces années et ces expériences que j’ai vécues ici.

Les premières expériences de vie nous forment tellement, ces petites choses ne s’effacent pas : ma famille, mes amis d’enfance sont là-bas, mais quand je reste un peu plus longtemps à Annaba, Marseille me manque. Ma vie quotidienne, mes amis, mon travail, les lieux où on écoute de la musique me manquent le plus.

C’est vrai, les deux villes ont des traits communs, mais c’est un hasard si je ne me rtrouve pas à Nice ou ailleurs… Est-ce qu’on a vraiment le choix quand on arrive? Je ne pense pas, peut-être si j’étais arrivé dans une autre ville je l’aurai choisie! 

Mais une fois à Marseille,  je n’ai pas eu de choix quand j’ai vu la ville et sa relation avec la mer… Je crois que ça influence les gens aussi, que les gens qui vivent au bord de la mer ont des choses communes, je ne pourrais pas vivre à Paris ou à Londres, sous la mauvaise influence du brouillard!

En parallèle avec mon bénévolat, j’ai participé au concours du Conservatoire de Marseille. J’avais renoncé à l’école de musique de Paris, et je me disais que même pour Marseille ce serait difficile, le Conservatoire étant gratuit et très demandé. Mais finalement j’ai réussi l’examen, et j’étais admis au Conservatoire national à Rayonnement Régional Pierre Barbizet, les études de musique étaient pour trois ans, c’était une bonne expérience, les professeurs sont gentils et la qualité des études est bonne, avec en bonus un bon réseau de musiciens de jazz.

Au Conservatoire, on peut étudier la musique classique comme dans les autres Conservatoires, mais aussi il y a des départements et des études dans le jazz en particulier, donc il faut passer le concours et montrer ses capacités musicales avant d’être admis et entrer en concurrence avec les autres.

Après les études, j’ai eu ma fille, je devais travailler pour assurer mes nouvelles responsabilités avec ma femme, française, que j’avais rencontrée lors de notre participation dans un programme d’échange culturel en Tunisie.

Les lieux essentiels dans mon parcours à Marseille

Un lieu clé dans mon parcours est sûrement Urban Prod, l’association où j’ai fait mon bénévolat la première année et où je travaille actuellement. C’est une association née il y a 12 ans, qui fait de l’intégration sociale à travers la formation aux outils numériques et à la vidéo. En particulier, l’enjeu est d’arriver à toucher les jeunes des quartiers marginalisés et de les motiver à se saisir de la possibilité qu’on leur offre de tourner leur propres vidéos. 

Les questions de la culture, la musique, les vidéos m’ont toujours intéressé, et j’aimais bien la façon avec laquelle Urban Prod les proposait aux jeunes, on s’est bien trouvé et finalement j’ai intégré leur équipe en tant que free-lance.

Quand j’étais à Annaba, je m’intéressais au montage en particulier, j’avais travaillé dans le domaine du cinéma, je côtoyais beaucoup de réalisateurs, scénaristes et caméramans ; je me débrouillais sur des choses essentielles, mais je les ai développées avec mon travail au sein d’Urban Prod, qui associe le côté technique à la rédaction des projets, l’organisation des colloques, des ateliers et des cours.

Le deuxième lieu intéressant dans mon expérience à Marseille, toujours lié à la musique, ce sont La Plaine, le Cours Julien et les Réformés, avec tous leurs cafés et bars musicaux. Quand tu viens de débarquer de l’étranger et tu dis aux gens que tu es intéressé par l’art, soit la musique ou l’art plastique ou la danse ou n’importe quelle autre forme d’art, les gens te disent : “Va à la Plaine!”, et c’est ce que j’ai fait, j’y suis allé et j’ai rencontré beaucoup de gens qui sont devenus plus tard des amis. J’ai aussitôt décidé d’habiter ce quartier qui ressemblait à tout ce que je cherchais, à la rencontre du premier et du sixième arrondissement.

Un autre quartier important dans mon expérience c’est les Goudes, où j’ai participé au tournage d’un film peu après mon arrivée; honnêtement, c’est à côté de la mer où je me sens plus à l’aise, du Vieux-Port jusqu’au massif des Calanques.

 

L’ouverture vers l’autre pour dépasser l’isolement

Je vis à Marseille depuis plus de dix ans, et j’ai appris l’importance de s’ouvrir vers l’autre, on ne doit pas hésiter à parler avec les autres parce qu’il y a toujours des opportunités de coopérer et de travailler ensemble, en particulier au centre ville, qui est plein de gens qui viennent de pays et d’expériences variés. Donc, tout nouvel arrivant devrait oser sortir et parler aux gens, et ne pas rester seul chez lui : on doit s’intéresser aux autres pour trouver des solutions à nos problèmes personnels.

 

Une télé aux Baumettes

Actuellement, je fais la coordination pour une télévision dans une prison de Marseille. Ici, dans les prisons, vous pouvez voir les chaînes de télé classique, avec ou sans abonnement, mais il y a une chaîne interne qui s’intéresse à la vie en prison, qui n’est pas diffusée en dehors. Nous faisons la programmation de cette chaîne, conçue pour les prisonniers : par exemple dans les infos, on ne s’intéresse pas aux nouvelles internationales mais à celles qui concernent directement les détenus en prison : comment demander une remise de peine, comment demander de l’aide,  et d’autres informations qui intéressent les prisonniers.

Mais aussi on prépare des programmes variés et locaux pour les aider à rester en contact avec la ville, on ramène des groupes musicaux et on programme des pièces de théâtre, des films, des documentaires et des émissions éducatives.

 

 

 

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#La Plaine et Cours Julien (Le Plateaux)