Récit de Mohamed

Je suis d’origine palestinienne mais je suis né en Irak et j’ai grandi en Syrie.

Je vis à Marseille depuis le début de l’année 2016.

Ma langue maternelle est l’arabe, mais je parle aussi l’anglais et j’ai un niveau intermédiaire en turc. Je suis actuellement réfugié en France.

 

De Damas à Marseille

 

J’ai rejoint la Turquie depuis la Syrie, j’y suis resté un an et demi. Après cela j’ai obtenu un visa, puis je suis arrivé en France, à Paris. A cette époque, je vivais avec une Française et nous avions choisi de nous installer à Marseille.

 

Nous apprécions l’ambiance qui y règne. Plus qu’ailleurs, c’est une ville où l’on trouve des personnes de différentes nationalités. Son centre est mixte, cela nous a décidé à nous y installer.

 

TROUVER UN LOGEMENT, UNE ÉTAPE DIFFICILE MAIS ESSENTIELLE

 

Quelles sont les difficultés que vous avez rencontrées en arrivant à Marseille?

 

Le plus dur fut de trouver un logement. Cela concerne également les personnes installées depuis longtemps ici, y compris les Français eux-mêmes. On nous demandait toujours un CDI, il y avait toujours des solutions…Le plus difficile c’était vraiment la question du logement, le reste ça été. Les démarches à effectuer pour obtenir les papiers étaient un peu pénibles, mais à l’époque où je suis arrivé c’était plus facile aujourd’hui.

 

Pourquoi trouves-tu que c’est plus difficile aujourd’hui?

 

Les gens passent la nuit à dormir devant la préfecture pour pouvoir présenter leur demande. Cela ne se passait pas comme ça à l’époque où je suis arrivé. Les gens y allaient le matin et y trouvaient un endroit pour y défendre leurs intérêts. Même avant la pandémie la situation était déjà plus difficile. Les démarches au guichet unique du Forum réfugié et à la préfecture se sont allongées. Je ne sais pas si c’est parce qu’elles sont plus compliquées ou que le nombre de réfugiés a augmenté mais ce qui est sûr c’est que ce n’était pas comme ça à mon arrivée.

A l’époque, j’étais accompagné de mon amie française. C’est elle qui parlait généralement. En fait, c’est plutôt moi qui l’accompagnait puisque je ne maîtrisais pas le français…

Parfois à l’OFPRA ils te demandaient un papier, puis quand tu le trouvais, ils t’en demandaient un autre. Quand j’essayais d’y aller seul et de me débrouiller, cela se passait toujours ainsi. Par contre, lorsque j’y allais accompagné de mon amie, c’était moins difficile. Peut-être parce qu’ils prenaient les choses plus au sérieux quand il y’a un français en face.

 

Combien de temps ça a pris pour régulariser ta situation?

 

J’ai présenté ma demande au printemps et j’ai eu une réponse de l’OFPRA à l’automne. Ils ont accepté ma demande d’asile. Ça a pris cinq ou six mois.

 

Que penses-tu du logement proposé par l’Etat aux réfugiés?

 

Ça s’appelle  le CADA je crois.

On louait à l’époque une chambre en colocation avec mon amie. J’étais enregistré sous cette adresse. Lorsque tu as déjà un logement, tu n’as pas le droit de faire une demande au CADA. D’après ce que m’ont dit mes amis, les logements ne permettent pas de vivre décemment et sont plus difficiles d’accès qu’on ne l’imagine. Il y a un gros problème à ce niveau là.

 

Un an après mon arrivée, j’ai changé le logement, et j’ai loué une chambre avec des amis.

 

A combien s’élevaient les aides de l’Etat pour le logement?

 

Dans le cas où le CADA n’arrive pas à te proposer un logement, l’OFII te donne un certain montant et une autre petite aide pour la vie quotidienne.

 

Je ne me souviens pas précisément le montant de ces aides, mais il me semble que pour la vie quotidienne cela s’élevait à 330 euros par mois. Je pense que c’était à peu près pareil pour l’aide au logement. Ça c’est pour les demandeurs d’asile.

Pour ceux qui ont obtenu l’asile, leur subsistance dépend d’autres institutions. Il y a la CAF qui te donne le RSA (Revenu de Solidarité Active) qui s’élève à 500 euros environ. Tu ajoutes à cela l’aide au logement.

 

Quelle était la part de ton loyer payée par la CAF?

 

De ce que je me souviens, lorsque je louais une chambre en colocation à 300 euros, l’aide au logement s’élevait à 250 euros. Quand j’ai ensuite emménagé dans un studio, c’était à peu près le même montant.

 

Parle nous de la langue française, il me semble que tu ne parlais pas le Français quand tu es arrivé?

 

Non, je n’ai pu arriver en France qu’après avoir obtenu mon visa, c’est là (Entre avoir une Visa francaise et le voyage) que j’ai commencé à apprendre des mots et des phrases simples. Je ne parlais presque pas français lorsque je suis arrivé.

 

Alors comment as-tu appris?

 

Tout d’abord à la maison avec mon amie de l’époque qui était française, nous vivions en collocation avec d’autres amis. Cela m’a beaucoup aidé car j’étais en immersion au quotidien. En plus de cela, je parlais bien anglais. Au bout de quatre mois, grâce à ces deux facteurs, j’atteignais un niveau intermédiaire en compréhension. Au bout de six mois, je commençais aussi à parler. J’ai bien progressé en un an.

 

LE GROUPE D’AMIS, LE RÉSEAU D’AIDE LE PLUS IMPORTANT

 

Quels sont les réseaux d’aide, les associations ou les institutions étatiques qui t’ont aidé à trouver des solutions pour te stabiliser à Marseille ? 

Franchement, le plus important c’est le réseau d’amis que je me suis fait en arrivant à Marseille. Ce sont eux qui m’ont aidé à trouver une chambre notamment.

Les choses ont changé pour l’instant à cause de l’épidémie du Coronavirus, avant je rencontrais des gens dans les bars, les concerts et grâce aux diverses activités culturelles qui existaient à Marseille jusque-là.

 

De quoi as-tu eu besoin en premier lorsque tu es arrivé à Marseille?

D’un logement ou d’au moins une chambre indépendante. J’avais besoin de passer du temps seul et cela a été rarement possible la première année. Le plus important c’est effectivement le logement. Après ça, les choses s’arrangent d’une manière ou d’une autre. Le logement est un préalable à tout le reste. Le préalable à la détente psychologique, le préalable à l’apprentissage de la langue, à la recherche de travail. Si tu n’as pas de logement, tu ne peux rien faire. Si tu vis toujours chez les autres tu n’es pas réellement maître de ton temps. Tu ne décides pas à quel moment tu vois les gens ou tu ne les vois pas. Tu ne décides pas à quel moment tu vas te reposer. Oui c’est très important le logement.

 

APPRENDRE LA LANGUE POUR L’INSERTION SOCIALE ET PROFESSIONNELLE

D’après toi, de quoi ont besoin les personnes qui arrivent d’un autre pays et qui viennent d’arriver à Marseille ?

Ils ont besoin de se mêler à la population et d’un peu de courage je pense. Il y a des gens qui sont timides, qui n’osent pas se lancer et qui mettent ça sur le dos du contexte… J’essaye de dépasser cela et, en permanence, de rencontrer de nouvelles personnes. Je dis oui à chaque occasion de nouer de nouvelles relations. En me joignant ainsi à différents groupes, dans des cadres variés, j’ai pu faire la connaissance d’une grande diversité de personnes à Marseille. Cela aide beaucoup pour l’apprentissage de la langue.

 

Je sais que c’est une question de choix, mais il y a beaucoup d’immigrants qui s’enferment dans des groupes de personnes qui parlent la même langue, qui partagent la même culture. Ce n’est pas forcément une mauvaise chose, mais cela peut empêcher de découvrir d’autres univers. Cela peut empêcher de se rapprocher des Français qui connaissent mieux que personne comment fonctionnent les choses ici.

Avec tous les papiers administratifs à présenter aux différentes institutions, le fonctionnement en France est particulier. La Syrie par exemple demande très peu de papiers… Peut-être aussi parce que ce pays fournit très peu les services de base! (Rire)

Ici c’est très important de connaître des Français pour pouvoir faire tout cela.

 

Parle nous des possibilités de travailler ?

Cela dépend de tes compétences. Pour mon domaine, l’informatique, je n’ai pas eu trop de mal à trouver du travail, même si ça a été difficile psychologiquement. La guerre me pesait et ce n’était pas facile de travailler. Avec ça, je me posais des questions sur la notion de travail et le système économique en place de manière générale. Sur la relation entre l’individu au travail et la société moderne. En gros, d’un point de vue légal, à partir du moment où tu obtiens le statut de réfugié, tu as le droit de travailler.

 

Comment on fait pour trouver du travail? On dit souvent qu’il faut un piston.

Oui c’est vrai, mais il y a une chose fondamentale :  » si tu demandes, tu as la réponse « , « si tu cherches, tu trouves ». On peut par exemple travailler comme « cueilleur de raisin », on appelle cela les « vendanges ». Cela peut être une bonne occasion de rencontrer des gens, même si ce n’est pas un travail stable qui ne dure que deux mois, entre août et octobre. Oui ça peut faire une bonne expérience et ça peut être un bon début pour se mélanger à la population. En plus, les paysages sont jolis, en France la nature est très belle.

Je pense que le travail n’est pas non plus une question facile pour les Français. Mais quand tu rajoutes à cela le problème de la langue, cela réduit considérablement tes options. Les difficultés que tu traverses pour trouver du travail dépendent aussi du domaine dans lequel tu cherches. En revanche, dans le mien, l’informatique, je pense que les difficultés sont moins importantes. Il y a  des besoins conséquents en main d’oeuvre. Mais dans les autres secteurs c’est vraiment difficile. La langue est vraiment un obstacle important. Dans beaucoup de domaines, c’est un outil de base. Si tu es faible dans la langue, tu es faible dans tout.

 

Est-ce que tu encourages les gens à recourir à la formation professionnelle?

Oui, d’autant que les trois années de formation passent vite. Cela permet de bénéficier d’une certification professionnelle qui atteste de vos qualifications et vous permet de travailler. C’est très utile.

 

Comment un réfugié peut-il avoir accès à la formation professionnelle?

Il faut qu’il ou elle aille s’inscrire au Pôle Emploi. Il faut chercher l’agence qui correspond à son lieu de résidence. Le mieux est de s’y rendre avec une personne qui parle Français, comme souvent lorsqu’on accomplit une démarche en France. Mais il me semble qu’on y trouve des personnes qui parlent arabe dans leurs bureaux de Marseille. Cela permet une meilleure accessibilité.

 

Comme tu as travaillé avec le Pôle Emploi, tu pourrais nous présenter cette institution ?

C’est une entreprise privé, puisque l’État lui a confié une mission importante: réduire le chômage en  trouvant du travail aux gens. Elle crée un lien entre les employeurs qui ont des postes vacants et les demandeurs d’emploi. Elle a aussi des financements spécifiques destinés à la formation professionnelle. Et notamment pour les réfugiés dès lors qu’ils obtiennent ce statut.

 

Ils t’ont proposé des cours de français, c’est bien cela?

Oui, ils m’ont proposé de suivre des formations de Français au sein d’une institution avec laquelle le Pôle Emploi est conventionné. Elle donne des cours de Français pour étrangers et notamment des cours spécialisés sur l’intégration de manière générale, sur l’insertion professionnelle etc. C’est celui-là que j’ai suivi.

 

Les cours duraient deux mois, une cinquantaine de jours. C’est à cette époque à peu près que j’ai commencé à parler Français. Je n’ai pas l’impression d’avoir appris beaucoup dans ces formations. Peut-être quelques règles de conjugaisons. On était en cours à temps complet, de 9h du matin à 17h, avec une pause d’une heure et demi pour déjeuner. Comme pour les heures de travail à peu près. On était rémunéré pour être présent. Ce salaire se cumule avec l’allocation versée par la CAF. Il faut simplement être là. En cas d’absence, une partie du montant est déduit.

Il y a une section linguistique et une autre, que j’ai trouvée un peu clichée, centrée sur la recherche d’emploi, la rédaction du CV et la lettre de motivation, pour identifier tes compétences etc.

En ce qui me concerne je n’ai pas eu trop besoin de cette partie de l’accompagnement. J’avais déjà travaillé en Syrie et j’étais passé par les étapes de la préparation du CV et de la préparation à l’entretien. Ce n’est donc pas ce qui me manquait le plus malgré le fait que c’était utile à d’autres.

Une partie des cours était constituée de vidéos que nous regardions en groupe. Un bon côté des cours était que ça nous permettait de rencontrer d’autres réfugiés, dans des situations similaires, qui rencontraient également des difficultés linguistiques et qui parlaient la même langue. Ce contexte encourageait à parler même si on faisait des erreurs ou que l’on avait un accent…

 

MARSEILLE, FAIRE L’EXPÉRIENCE D’UNE VILLE LIBRE DE MÉDITERRANÉE

 

Quelles sont les spécificités de Marseille par rapport aux autres villes dans lesquelles tu as vécu?

 

De manière générale, toutes les villes ont leurs spécificités. Marseille est une ville littorale, comme dans beaucoup de villes de ce type, il y a beaucoup de réfugiés et migrants.

C’est une ville où il y a moins de pression, l’atmosphère est plus détendue. En comparaison, à Damas où il y a un régime répressif, tu n’es pas libre de tes choix ou du mode de vie que tu souhaiterais adopter. Le mode de vie à Damas est intimement lié à la répression. Ici l’individu est libre et peut opérer ses propres choix.

A Damas où j’ai vécu neuf ans, il n’y avait ni la barrière de la langue ni les difficultés d’intégration. La situation est différente ici. A Damas on peut arrêter le bus n’importe où. Ici ils s’arrêtent à des endroits précis. Il faut donc s’organiser à l’avance et bien calculer en fonction de vos obligations, combien de temps prendra le trajet d’un arrêt à l’autre.

A Damas il y avait une certaine souplesse surtout avant la guerre. Tandis qu’ici il y a des lois qui régissent les choses.

Le sud de la France, qui inclut Marseille, fait partie des plus belles régions du monde. Damas c’est certes la ville, mais avec son patrimoine et le fait que j’y aie passé presque dix ans, elle reste dans mon cœur. Le sentiment d’être un exilé est beaucoup moins prononcé à Damas.

A Marseille il y a plus d’activités culturelles, c’est incomparable. Cela est lié à la répression. En Syrie, il faut une autorisation du régime pour l’organisation de quoi que ce soit. La plupart des gens ont peur de la demander. D’abord parce qu’ils craignent un refus et aussi parce qu’ils ne souhaitent pas subir un interrogatoire.

A Marseille c’est différent. Même si je ne me considère pas comme un homme de culture, c’est toujours une bonne occasion pour faire de belles découvertes: il y a beaucoup de théâtres ici, j’ai assisté à des pièces aussi bien syriennes que françaises.

Il y a beaucoup d’expo photos ou de tableaux, de salles de cinéma. On trouve aussi de nombreux musées de différents types qui méritent la visite, sans parler des festivals et des concerts…

Ici, les associations et les bars peuvent organiser des événements autant qu’ils le souhaitent, il suffit d’ouvrir. A Damas c’est le contraire même si la nourriture est définitivement meilleure! (rire).

A Marseille il y a une certaine ambiance, l’intensité de la vie culturelle et le climat sont deux facteurs qui incitent à sortir.

 

Quels sont les lieux qui ont été déterminants pour ton intégration à Marseille ?

J’ai passé beaucoup de temps au Cours Julien, où il y a un esprit de gauche, ouvert aux réfugiés, où il y a la culture du mélange, où disparaissent les obstacles qui font face aux étrangers et aux migrants. Il y a plein de bars sympas, comme La Mer Veilleuse et Dar Lamifa qui organisent des soirées gratuites ou presque.

La mer est aussi un élément important dans mon expérience à Marseille, notamment au sud, avec la plage des Catalans et celle du Prado, même si elle est loin. Il y a aussi l’esplanade du Mucem où il est agréable de passer du temps. On peut aussi aller s’asseoir au Fort Saint-Jean loin du bruit des automobiles.