“il y a beaucoup de racisme”

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Et tu penses que c’étaient quoi les raisons principales pour lesquelles on ne t’a pas choisi pour le poste, même si tu avais un bon CV ?

 

Honnêtement… je pense que c’est un système… comment dire… il y a beaucoup de racisme.
Par exemple, je me rappelle que j’ai passé un entretien à la Friche, et même trois fois, pour le poste d’animateur socio-culturel. Au début, on était une trentaine de candidats. Ensuite, j’ai passé la première sélection, après on était sept, puis deux. Je me rappelle un appel de mon ancienne formatrice, qui m’a demandé si j’avais eu une réponse de la Friche. J’ai dit non, pas encore. Elle m’a répondu qu’ils avaient déjà choisi l’animateur et elle a ajouté :  « Il a déjà commencé à travailler, il était devant moi tout à l’heure, et il est nul. »
Puis elle a commencé à pleurer en me disant : « Je suis désolée, Jameel, mais c’est ton prénom, ton origine et ta couleur de peau. »

Moi aussi, je le savais. Je ne suis pas débile. Quand j’ai passé l’entretien pour la troisième fois, c’était avec l’ancien directeur de la Friche, et il y avait un représentant de la mairie et de la préfecture. Je te promets que les représentants de la mairie et de la préfecture étaient choqués par les questions que l’ancien directeur me posait.

Par exemple, il m’a demandé si j’étais légalement en France, alors qu’il avait mon titre de séjour, mon passeport et mon diplôme reconnu par l’État français sous les yeux. Il posait des questions provocatrices et humiliantes. Je me disais que je n’étais pas là pour ça. Il n’y avait aucune question sur l’animation ou sur le poste. Quand j’ai compris la situation, et qu’il m’a demandé comment j’étais arrivé en France, je lui ai répondu :
« Écoutez, je vous rassure, je ne suis pas venu sur un chameau » (sourire). Il m’a ensuite demandé si j’avais un toit. J’ai répondu : « Heureusement, il fait froid », et j’ai pointé mon papier en disant : « Là, mon adresse, c’est marqué. » Les autres souriaient, parce qu’ils ont vu que je ne reculais pas. Avec ces questions, j’ai bien compris que le poste n’était pas pour moi.

Et ce n’était pas la dernière fois. Je me rappelle avoir postulé pour un stage dans le social, pour faire des ateliers photo ; un stage, c’est-à-dire de la main-d’œuvre gratuite. On m’a posé toutes les questions, on m’a dit que mon CV était très bien, qu’ils avaient hâte de travailler avec moi, que je commencerais la semaine suivante.
Mais à la fin de l’entretien, on m’a posé cette question : « Excusez-moi, c’est une question un peu personnelle, mais est-ce que vous êtes yéménite ? » J’ai dit oui. Puis on m’a demandé ce que je pensais de l’attentat du Bataclan. C’était choquant pour moi. Je me suis dit : pourquoi cette question ? Il me voit comme un terroriste ou quoi ?

J’ai froissé mon CV, j’ai dit « je vous emmerde », et je suis parti. J’ai pleuré. Je me suis demandé depuis quand on posait ce genre de questions comme si c’était normal.
En plus, je voyais cette dame dans les manifestations, le genre hippie, fausse gauchiste… Bref.

Pour moi, presque tous les emplois que j’ai eus ont été possibles grâce à la validation d’amis français. Ça me rappelle un peu le système de la « kafala » comme dans les pays du Golfe, c’est-à-dire entre toi et le système, il faut un médiateur, un garant.
Ici, pour travailler, il me fallait aussi un « passeport français ». Ce passeport, c’était soit mon ami Christophe, soit Vincent… etc.

À un moment, je travaillais comme surveillant au collège Longchamp, c’est encore Vincent qui m’a fait entrer. Il manquait des surveillants, il m’a dit de postuler, j’ai envoyé mon CV, il m’a validé, et j’ai obtenu le poste. Pour moi, ça n’a jamais été la procédure normale, c’est-à-dire envoyer un CV, passer un entretien et obtenir le poste. Il me fallait toujours un Français pour me recommander.

Comme j’étais désespéré de trouver un poste dans mon domaine, j’ai travaillé pendant un moment dans des bars et des restaurants, souvent au black. J’étais très mal payé : la première fois, on m’a proposé 4,50 euros de l’heure. Certains bars n’avaient pas beaucoup de revenus, donc ils ne faisaient pas de contrats et exploitaient les gens. J’ai travaillé comme ça pendant plus d’un an dans des bars et plusieurs mois dans des restaurants. Il m’est arrivé de travailler jusqu’à dix-sept heures dans une seule journée. C’est ce qui a abîmé mes genoux et mon dos. Le travail au black est très précaire. quand tu as un accident du travail, tu ne peux même pas le déclarer. Dans les bars, tu montes et descends des fûts de bière toute la soirée, et tu finis avec plusieurs vertèbres abîmées.

Puis j’ai trouvé un travail dans une association qui s’appelle Synergie Family. J’ai travaillé là-bas pendant un an. On organisait des ateliers, et moi j’étais chargé du développement social auprès des familles. J’étais responsable de quatre résidences précaires : à Salon-de-Provence, Port-Saint-Louis-du-Rhône, Aubagne, et dans le quartier de la Belle-de-Mai. Ce poste, je l’ai aussi obtenu grâce à un ami. Il m’a parlé du poste, a parlé de moi à son patron, j’ai passé un entretien et j’ai été recruté. Mais, encore une fois, il fallait la validation de quelqu’un d’autre.

Ensuite, j’ai travaillé dans l’éducation nationale en tant que surveillant. J’étais dans un lycée professionnel, Le Chatelier, grâce à mon ami Christophe. J’y travaillais à mi-temps, car c’était tout ce qu’il y avait. Puis, j’ai travaillé au collège Longchamps pendant deux ans. Là-bas, j’ai adoré mes collègues. J’ai dû partir pour des raisons de santé, mais c’était une belle équipe.

Mon dernier travail était aussi dans le secteur éducatif, en tant qu’éducateur et animateur dans un foyer pour jeunes mineurs. C’est le médecin du travail qui m’a arrêté et déclaré inapte. J’adorais ce travail : les jeunes étaient très touchants et surtout je me sentais utile. Voir le sourire d’un gamin qui vient d’arriver, lorsqu’il réussit ses examens ou obtient sa carte de séjour ou sa carte vitale… c’était moi qui m’occupais de toutes les démarches auprès de l’ambassade, de l’État français, etc. C’était vraiment l’un des meilleurs travaux que j’ai faits ici, car je voyais que j’étais utile.
Malheureusement, je n’ai pas pu continuer, car le médecin du travail m’a déclaré inapte par des soucis de santé physique. Depuis plus d’un an, je suis au chômage, et c’est compliqué financièrement. Pendant mon dernier travail, j’ai été en arrêt maladie plusieurs mois, car je ne pouvais plus marcher. Le médecin m’a prescrit un arrêt et m’a conseillé de faire autre chose. J’ai fait quelques ateliers photo avec des enfants à Noailles, grâce à une amie qui travaillait dans un centre culturel. Elle m’a proposé de remplacer un intervenant qui avait annulé son contrat. Nous avons organisé une exposition à la suite de cet atelier. Oui, j’ai fait quelques ateliers comme ça, mais je suis au chômage jusqu’en juillet. Je vais continuer à galérer, peut-être encore plus. Sauf si mon doigt cassé guéris après les deux opérations prévues, et que je trouve un travail dans une librairie ou un poste peu physique.
Mon médecin m’a interdit de porter plus de cinq kilos, même pour faire les courses. Une autre possibilité serait de retourner travailler dans un foyer des jeunes, mais cette fois, en tant que veilleur de nuit. Pendant la journée, il faut faire beaucoup de choses : marcher, monter dans les chambres des jeunes pour les réveiller… tout est debout. Quand j’étais de permanence au foyer, je restais debout de 9 h à 21 h. C’était très dur, même inhumain.

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