Récit de Jameel

Jameel est un photojournaliste yéménite venu à Marseille depuis 2012. Il partage ses expériences de travail et de vie dans la ville.

arrivée à Marseille

Je m’appelle Jameel. Je suis photojournaliste. Je viens du Yémen. Je suis arrivé à Marseille, en décembre 2012, du coup c’est la quatorzième année que je suis ici.
Je suis venu avec un visa de trois mois, grâce à une invitation pour la sortie d’un livre auquel j’ai participé. Le livre s’appelle Le Yémen, le tournant révolutionnaire. Les photos dans le livre étaient mon travail.

Mais la raison principale, c’était de rejoindre Marine, mon ex-femme, qui est chercheuse en sciences po à Aix-en-Provence. On s’est rencontrés au Yémen, et c’est pour elle que je suis venu ici, en France. On s’est connus au Yémen. On était ensemble au Yémen, mais on ne s’était pas mariés là-bas. On ne voyait pas la nécessité de se marier, même si au Yémen, ce n’est pas évident d’être en couple en dehors du mariage. Mais, au Yémen j’avais la présence de ma famille, qui nous a protégé, c’est-à-dire que la présence de la famille a donné comme idée qu’on était marié. Parce que ma mère, même si elle était croyante et pratiquante, s’en foutait complètement qu’on se marie. Elle disait que le mariage est un contrat dans le cœur, et pas un truc administratif.

Vous vous êtes mariés pendant que ton visa de trois mois était valide ?

 

Non, on s’est mariés plusieurs mois après l’expiration de mon visa de trois mois.
Parce qu’on pensait qu’on avait le temps, que la démarche administrative était assez facile et qu’on pouvait se marier sans problème et très vite. Alors que c’était beaucoup plus compliqué que ce qu’on pensait. Et, je ne me rendais pas compte à quel point c’est difficile d’être ici sans papiers. Les copains me conseillaient de ne pas aller dans certains quartiers, de ne pas prendre le tram, etc.

Est-ce que ça t’es arrivé d’être contrôlé ?

Pendant que j’étais sans papiers, non, et heureusement (sourire). Mais après, oui.
Une fois, j’ai été contrôlé par la police à la gare Saint-Charles. C’était en 2015, et la situation au Yémen était déjà compliquée, donc par peur de perdre mon passeport, je ne sortais pas avec. Ils m’ont demandé une carte d’identité et j’ai montré mon titre de séjour, mais ils m’ont dit qu’il fallait que je leur montre mon passeport.

Je leur ai dit : « Mais c’est un titre de séjour, et c’est bien marqué “République française”, ça veut dire que c’est la République française qui m’a donné le droit de résidence. »
Mais ils ont insisté, et je leur ai dit que, du coup, on pouvait aller chez moi et que je leur montrerais là-bas. Ils ont dit non : « On ne vient pas chez toi, etc. Mais la prochaine fois, il faut que tu aies ton passeport sur toi. »
Après, j’ai été contrôlé deux fois de plus, mais j’avais mes papiers sur moi et il n’y a pas eu de problème.

Mais, je pense que, dans tout ça, le fait que je parlais déjà français a beaucoup facilité mes démarches.

 

Donc, quand tu es arrivé à Marseille tu parlais déjà français ?

 

Oui, parce que j’avais fait une licence de littérature française au Yémen. En fait, quand j’étais au Yémen, je voulais apprendre une deuxième langue… ou plutôt une troisième, parce que je parlais déjà très bien anglais à l’époque. C’est pour ça que j’ai fait mes études en littérature française. Du coup, quand je suis arrivé à Marseille, je n’avais pas de problème de langue.
Après, il y avait toujours des blocages, par exemple dans les discussions politiques ou autour d’autres sujets. Comme ce n’était pas ma langue maternelle, je bloquais parfois. Mais avec le temps, ça s’est amélioré.

En général, je n’avais pas de problème avec la langue, et c’est quelque chose qui a beaucoup facilité les choses.

Avant d’arriver à Marseille, est-ce que tu connaissais d’autres gens à part ta copine ?

Pas beaucoup de monde… Il y avait Sarah, qui était une amie de Marine, que j’avais rencontrée elle aussi au Yémen. Elle est marseillaise et on se voyait aussi.
À part elle, il y avait un ami yéménite qui s’appelle Mazen, qui était venu s’installer à Marseille avant mon arrivée, mais je n’étais pas au courant qu’il était ici.
Après, il y avait d’autres Yéménites que j’ai rencontrés à Marseille, mais la plupart du temps, on ne s’entendait pas politiquement et on a arrêté de se voir. Mais j’ai construit mon réseau d’amis ici… en quelque sorte, j’ai créé une famille ici avec mes amis : Vincent, Antoine, Flora, et beaucoup d’autres gens que je les aie rencontrés soit en manifs  (parce que quand je suis arrivé, je faisais presque toutes les manifs) soit dans les bars.

 L’élément le plus important pour faciliter l’intégration sociale, pour toi, c’était quoi ?

C’est la langue. Il faut éviter de traîner toujours avec ses compatriotes. Par exemple, moi, je vois des amis d’autre nationalités qui sont tout le temps ensemble. Je connais des gens qui sont ici depuis plus de quinze ans mais qui ne maîtrisent pas forcément la langue. Après, je ne veux pas porter de jugement… il y a des gens qui arrivent en France, qui sont dans la précarité et qui travaillent sur des chantiers, souvent au black. Et après le travail, ils sont trop fatigués pour étudier le français. Et dans ce cas, tu passes toute ta vie dans la précarité et tu ne fais rien à côté. C’est pour ça que je dis que, pour sortir de cette situation, il faut apprendre la langue, par tous les moyens : la radio, les films, les livres, et aussi tisser des liens avec des locaux.
Pour ça, il faut aller dans des lieux de rencontre, dans les cafés et les bars. Moi, personnellement, je fréquentais beaucoup le bar des Maraîchers, La Passerelle, le Mounguy, La Casa Consolat. C’étaient vraiment des endroits où je traînais beaucoup.

Après, pour moi, fréquenter les bars avait aussi un côté de rattrapage (sourire). Tu sais, au Yémen, on buvait de l’alcool en cachette, donc quand je suis arrivé à Marseille, je sortais même le dimanche, j’étais un mec du comptoir (sourire). J’adore le comptoir, et c’est là que tu rencontres plein de gens sympas ou pas sympas, racistes ou pas racistes. Puis, tu dois faire le filtrage et choisir (sourire). Il faut savoir qu’il y a toujours un risque de tomber sur quelqu’un de raciste et pas sympa. Moi, quand je ne suis pas bourré face à des propos ou des comportements racistes, je mets fin à la discussion. Je ne continue pas et je ne réponds pas. Mais quand je suis un peu bourré, je continue et j’essaie d’éduquer les gens (sourire) et de parler du racisme. Parce que je me sens concerné par cette question. Tu sais, quand j’étais au Yémen, j’ai beaucoup travaillé sur la question du racisme au Yémen, notamment sur les discriminations contre la communauté noire yéménite. Il y a une partie de la population au Yémen qui pratique des formes de racisme contre les Noirs yéménites. Après, c’est lié à l’ignorance, je veux dire qu’ils font ça parce qu’ils sont ignorants.

Tu as dit que vous vous êtes mariés plusieurs mois après l’expiration de ton visa ?

Oui, on s’est mariés en août. Et après le mariage, en attendant, je circulais pendant plusieurs mois avec un certificat de mariage. Puis on m’a donné un récépissé que je devais renouveler tous les trois ou six mois. Ensuite, on m’a donné un titre de séjour d’un an, que je renouvelais chaque année.
Pendant trois ou quatre ans, j’ai renouvelé mon titre de séjour, et puis on m’a donné une carte de résident en 2017, valable dix ans.

 

 

Tu te rappelles de la procédure pour avoir des papiers ? Est-ce que vous avez rencontré des problèmes pendant cette procédure ?

 

La procédure était surtout longue. Et il y avait parfois des situations ridicules que je ne souhaite à personne. Par exemple, je me rappelle qu’une fois, après notre mariage, on a été convoqués dans un bâtiment vers le Panier, derrière Sadi-Carnot, et on nous a posé des questions sur notre vie privée, avec la menace qu’ils allaient venir à n’importe quel moment pour vérifier si on est vraiment ensemble etc… Ils me posaient des questions gênantes comme : de quel côté elle dort etc… Moi, j’essayais de rester calme et de répondre juste aux questions. Mais certaines questions étaient très dures à supporter, et j’ai entendu Marine hurler. Par exemple, on lui avait demandé : « Pourquoi tu t’es mariée avec un Arabe, un Yéménite, etc. » Elle l’a vécu plus difficilement que moi. Et je pense que c’est parce que moi, j’ai l’habitude de ce genre de questions.

Même dans la vie quotidienne, dans les bars, tu es confronté à ce genre de questions :
« Comment tu es arrivé ? Est-ce que tu es légal en France ? », etc.
En fonction de ta couleur de peau et de ton prénom, ces questions t’accompagnent… ou pas. Même des copains qui sont nés ici, dont les parents ou même les grands-parents ont vécu ici, se voient toujours poser des questions sur leurs origines. Tout ça pour dire que j’étais, en quelque sorte, préparé, mais Marine, non.

Ça a duré combien de temps, ce soi-disant « entretien » ?

On a été interrogés séparément. Pour moi, ça a duré trente à quarante minutes, et pour Marine aussi, à peu près la même chose. Et heureusement, c’était juste une fois, et ils ne sont jamais venus contrôler. Mais ce qui est horrible, c’est qu’ils te disent qu’ils peuvent venir à n’importe quel moment, et tu restes toujours avec cette angoisse. Même si tu sais que elle est ta chérie, cette personne avec qui tu habites mais cette situation installe un doute en toi, et tu te poses la question de savoir si ta relation est légitime ou pas… J’avais vraiment peur qu’ils me posent des questions du genre : « Comment vous faites l’amour ? »
Tu te dis : waouh…

 Pour toute cette procédure, est-ce que vous aviez un avocat ou est-ce que vous êtes passés par des associations pour recevoir de l’aide juridique, des conseils, etc. ?

Quelquefois, on est allés à la Cimade, mais on n’avait pas d’avocat. Il y avait aussi une association qui s’appelait Les Amoureux au ban public : ils nous ont donné des conseils.
Et un peu plus tard, je suis devenu bénévole dans cette association pour aider les autres qui venaient d’arriver, par exemple pour faire de la traduction ou accompagner les gens.

Pour les papiers, vous étiez allés à la préfecture ?

Oui… Par contre, j’ai une anecdote drôle à ce sujet (sourire). La première fois pour aller à la préfecture, on s’est réveillés à cinq heures. On avait préparé le café, les sandwichs, etc., pour faire une longue queue. On est restés devant la préfecture jusqu’à huit heures. On attendait devant la grande préfecture principale. Les agents sont arrivés, ils sont rentrés, et nous, on était assis sur les marches. Après trois heures d’attente, on a osé poser la question :
« Où est-ce qu’on doit aller pour faire une demande de papiers ? »

Et ils nous ont dit :« Vous êtes là depuis quand ? » On a répondu : « Depuis trois heures. »
Et ils nous ont dit que ce n’était pas là qu’il fallait venir pour les papiers des étrangers, mais derrière Castellane, rue Saint-Sébastien, que c’était ce service-là. Donc on a raté une journée entière (sourire). On est allés au site de la préfecture derrière Castellane, mais quand tu arrives vers neuf heures avec tout le monde qui attend et qui fait la queue, il vaut mieux revenir un autre jour. Donc on est retournés le lendemain. Mais après, ce qui était vraiment pénible, c’est que pour déposer mon dossier, ils me demandaient des documents qu’on n’avait pas forcément. Par exemple, mes parents s’étaient mariés au village et ils n’avaient pas de document officiel de mariage. Et on me demandait l’acte de mariage de mes parents et leurs actes de naissance. Du coup, on était obligés de faire ces documents au Yémen pour mon dossier en France. Donc, à mon premier rendez-vous à la préfecture, on n’a pas avancé, parce qu’on m’avait demandé beaucoup de papiers que je n’avais pas. L’attente pour faire tous ces documents au Yémen, puis les envoyer en France surtout, à un moment où la situation au Yémen était déjà très compliquée avec la guerre, a duré plusieurs mois. En plus, l’administration française demandait que tous ces documents soient délivrés depuis moins de six mois. Imagine qu’au Yémen, il y avait trois gouvernements, la procédure administrative était trop longue et trop chère. Surtout qu’après la guerre, le système était devenu tellement corrompu que, parfois, pour un simple document, tu devais payer des centaines d’euros. Et à chaque fois qu’on envoyait les documents à l’administration française, on nous demandait les mêmes papiers, qui étaient déjà enregistrés dans le système administratif français, mais avec une date de délivrance de moins de six mois… Bref, c’était un enfer…

 

Et maintenant, j’ai mon titre de séjour de dix ans, et l’année prochaine il va expirer. Et pour la suite en cette situation, avec la montée de l’extrême droite c’est la panique. Après, la montée de l’extrême droite fait peur à tout le monde… enfin, pas aux fachos (sourire). Des fois, je regrette de ne pas avoir demandé la nationalité. Mais déjà, moi, personnellement, j’ai une phobie des papiers. Il y a beaucoup de documents que je ne peux pas obtenir, avec la guerre au Yémen et surtout à cause de mon passé politique. Tu sais, moi, je viens de Sanaa, et là-bas ce sont les Houthis qui contrôlent la capitale, et je sais qu’ils vont me faire chier, si je demande un papier ou quoi que ce soit.

Mais en novembre ou décembre de l’année dernière, j’ai vu une bonne nouvelle qui disait que les titres de séjour de longue durée se renouvellent automatiquement. Mais je ne sais pas si ça a été voté par le Sénat ou pas. Apparemment, ça a été voté, mais je ne sais pas si ça va être acté ou pas.

Effectivement, les députés ont approuvé le renouvellement des titres de séjour de longue durée

 

 

Pour parler un peu du côté professionnel : t’étais photojournaliste avant ta venue à Marseille ?

 

Oui. J’étais photojournaliste pendant plusieurs années au Yémen, et je travaillais aussi comme bénévole pour l’Observatoire yéménite de droits de l’Homme. C’est un organisme qui travaille sur la question des minorités et des réfugiés qui viennent d’Afrique.

Et c’est ça qui m’a un peu surpris. Je sais à quel point c’était la galère pour les réfugiés qui arrivaient au Yémen pour passer vers les pays du Golfe, et moi, en arrivant ici, je traverse presque la même chose. Bien sûr, ici c’est moins grave, mais… quand même, c’est compliqué. Bref… J’ai commencé à travailler avec eux quand j’étais en deuxième année à la faculté, en 2005, et jusqu’à fin 2012, quand j’ai quitté le pays pour venir en France. Ensuite, j’ai fait les démarches pour avoir le statut d’artiste-auteur. Je l’ai obtenu en 2014, mais, pour gagner ma vie, je travaillais pas mal dans des bars et des restaurants, souvent au black.

Est-ce que tu passais par des organismes ou des associations qui t’aidaient à trouver du travail dans le photojournalisme ?

Je connais des journalistes et des photographes, même français, qui galèrent. De manière générale, trouver du travail comme photojournaliste, ce n’est pas évident. Je me rappelle que j’ai été invité au festival Visa pour l’image à Perpignan, en 2014, pour présenter mes travaux autour du journalisme. Là-bas, j’ai reçu des propositions de la part de rédacteurs en chef pour aller soit en Irak, soit en Syrie, pour faire de la photo de guerre et du reportage. Mais j’ai refusé. En vrai, ça ne m’intéressait pas. Parce que je sais ce que c’est, l’atrocité : voir des gens mourir devant toi. Je n’ai pas envie de retourner là-dedans, de revoir des cadavres…

Après ça, je n’ai pas eu beaucoup de propositions dans le journalisme. Seulement une fois, j’ai fait un reportage avec Paris Match, à partir des photos que j’avais faites au Yémen avant de venir en France, sur les trafiquants entre le Yémen et l’Arabie saoudite. Il y a eu aussi quelques publications de photos, ici et là, dans différents journaux, mais c’était souvent mal payé, voire pas payé du tout.

C’est pour ça que j’ai décidé de passer un diplôme en animation. Je me suis rendu compte qu’en tant que journaliste, ce n’était pas évident de gagner sa vie. Et même France Travail ne m’a jamais aidé à trouver un travail en lien avec le journalisme. La plupart du temps, ils me proposaient de travailler comme agent de sécurité ou d’accueil. Je leur disais : « Regardez-moi, avec le physique que j’ai, n’importe qui pourrait me frapper » (sourire). Ou alors, on me proposait de travailler sur des chantiers. Même récemment, on m’a proposé de travailler sur un chantier, alors qu’ils savent que j’ai deux doigts cassé, et que je vais encore subir deux opérations, que je suis reconnu invalide, que j’ai des vertèbres abîmées, et que j’ai une reconnaissance du médecin du travail. Malgré tout ça, ils continuent à me proposer des chantiers. Après, ils sont parfois obligés de poser ce genre de questions pour faire le tri et la sélection… bref.

En 2015, j’ai passé un diplôme de BPJEPS (Brevet professionnel de la jeunesse, de l’éducation populaire et du sport), option animation socioculturelle.
J’ai envoyé beaucoup de candidatures, mais je n’ai pas réussi à trouver un travail. Tout le monde me disait que j’avais un bon CV, avec une longue expérience de travail social au Yémen et je passais des entretiens d’embauche, et à chaque fois on me disait : « Vous avez un bon parcours, on revient vers vous », etc. Mais ça n’a jamais fonctionné ni avoir une réponse.

Et tu penses que c’étaient quoi les raisons principales pour lesquelles on ne t’a pas choisi pour le poste, même si tu avais un bon CV ?

 

Honnêtement… je pense que c’est un système… comment dire… il y a beaucoup de racisme.
Par exemple, je me rappelle que j’ai passé un entretien à la Friche, et même trois fois, pour le poste d’animateur socio-culturel. Au début, on était une trentaine de candidats. Ensuite, j’ai passé la première sélection, après on était sept, puis deux. Je me rappelle un appel de mon ancienne formatrice, qui m’a demandé si j’avais eu une réponse de la Friche. J’ai dit non, pas encore. Elle m’a répondu qu’ils avaient déjà choisi l’animateur et elle a ajouté :  « Il a déjà commencé à travailler, il était devant moi tout à l’heure, et il est nul. »
Puis elle a commencé à pleurer en me disant : « Je suis désolée, Jameel, mais c’est ton prénom, ton origine et ta couleur de peau. »

Moi aussi, je le savais. Je ne suis pas débile. Quand j’ai passé l’entretien pour la troisième fois, c’était avec l’ancien directeur de la Friche, et il y avait un représentant de la mairie et de la préfecture. Je te promets que les représentants de la mairie et de la préfecture étaient choqués par les questions que l’ancien directeur me posait.

Par exemple, il m’a demandé si j’étais légalement en France, alors qu’il avait mon titre de séjour, mon passeport et mon diplôme reconnu par l’État français sous les yeux. Il posait des questions provocatrices et humiliantes. Je me disais que je n’étais pas là pour ça. Il n’y avait aucune question sur l’animation ou sur le poste. Quand j’ai compris la situation, et qu’il m’a demandé comment j’étais arrivé en France, je lui ai répondu :
« Écoutez, je vous rassure, je ne suis pas venu sur un chameau » (sourire). Il m’a ensuite demandé si j’avais un toit. J’ai répondu : « Heureusement, il fait froid », et j’ai pointé mon papier en disant : « Là, mon adresse, c’est marqué. » Les autres souriaient, parce qu’ils ont vu que je ne reculais pas. Avec ces questions, j’ai bien compris que le poste n’était pas pour moi.

Et ce n’était pas la dernière fois. Je me rappelle avoir postulé pour un stage dans le social, pour faire des ateliers photo ; un stage, c’est-à-dire de la main-d’œuvre gratuite. On m’a posé toutes les questions, on m’a dit que mon CV était très bien, qu’ils avaient hâte de travailler avec moi, que je commencerais la semaine suivante.
Mais à la fin de l’entretien, on m’a posé cette question : « Excusez-moi, c’est une question un peu personnelle, mais est-ce que vous êtes yéménite ? » J’ai dit oui. Puis on m’a demandé ce que je pensais de l’attentat du Bataclan. C’était choquant pour moi. Je me suis dit : pourquoi cette question ? Il me voit comme un terroriste ou quoi ?

J’ai froissé mon CV, j’ai dit « je vous emmerde », et je suis parti. J’ai pleuré. Je me suis demandé depuis quand on posait ce genre de questions comme si c’était normal.
En plus, je voyais cette dame dans les manifestations, le genre hippie, fausse gauchiste… Bref.

Pour moi, presque tous les emplois que j’ai eus ont été possibles grâce à la validation d’amis français. Ça me rappelle un peu le système de la « kafala » comme dans les pays du Golfe, c’est-à-dire entre toi et le système, il faut un médiateur, un garant.
Ici, pour travailler, il me fallait aussi un « passeport français ». Ce passeport, c’était soit mon ami Christophe, soit Vincent… etc.

À un moment, je travaillais comme surveillant au collège Longchamp, c’est encore Vincent qui m’a fait entrer. Il manquait des surveillants, il m’a dit de postuler, j’ai envoyé mon CV, il m’a validé, et j’ai obtenu le poste. Pour moi, ça n’a jamais été la procédure normale, c’est-à-dire envoyer un CV, passer un entretien et obtenir le poste. Il me fallait toujours un Français pour me recommander.

Comme j’étais désespéré de trouver un poste dans mon domaine, j’ai travaillé pendant un moment dans des bars et des restaurants, souvent au black. J’étais très mal payé : la première fois, on m’a proposé 4,50 euros de l’heure. Certains bars n’avaient pas beaucoup de revenus, donc ils ne faisaient pas de contrats et exploitaient les gens. J’ai travaillé comme ça pendant plus d’un an dans des bars et plusieurs mois dans des restaurants. Il m’est arrivé de travailler jusqu’à dix-sept heures dans une seule journée. C’est ce qui a abîmé mes genoux et mon dos. Le travail au black est très précaire. quand tu as un accident du travail, tu ne peux même pas le déclarer. Dans les bars, tu montes et descends des fûts de bière toute la soirée, et tu finis avec plusieurs vertèbres abîmées.

Puis j’ai trouvé un travail dans une association qui s’appelle Synergie Family. J’ai travaillé là-bas pendant un an. On organisait des ateliers, et moi j’étais chargé du développement social auprès des familles. J’étais responsable de quatre résidences précaires : à Salon-de-Provence, Port-Saint-Louis-du-Rhône, Aubagne, et dans le quartier de la Belle-de-Mai. Ce poste, je l’ai aussi obtenu grâce à un ami. Il m’a parlé du poste, a parlé de moi à son patron, j’ai passé un entretien et j’ai été recruté. Mais, encore une fois, il fallait la validation de quelqu’un d’autre.

Ensuite, j’ai travaillé dans l’éducation nationale en tant que surveillant. J’étais dans un lycée professionnel, Le Chatelier, grâce à mon ami Christophe. J’y travaillais à mi-temps, car c’était tout ce qu’il y avait. Puis, j’ai travaillé au collège Longchamps pendant deux ans. Là-bas, j’ai adoré mes collègues. J’ai dû partir pour des raisons de santé, mais c’était une belle équipe.

Mon dernier travail était aussi dans le secteur éducatif, en tant qu’éducateur et animateur dans un foyer pour jeunes mineurs. C’est le médecin du travail qui m’a arrêté et déclaré inapte. J’adorais ce travail : les jeunes étaient très touchants et surtout je me sentais utile. Voir le sourire d’un gamin qui vient d’arriver, lorsqu’il réussit ses examens ou obtient sa carte de séjour ou sa carte vitale… c’était moi qui m’occupais de toutes les démarches auprès de l’ambassade, de l’État français, etc. C’était vraiment l’un des meilleurs travaux que j’ai faits ici, car je voyais que j’étais utile.
Malheureusement, je n’ai pas pu continuer, car le médecin du travail m’a déclaré inapte par des soucis de santé physique. Depuis plus d’un an, je suis au chômage, et c’est compliqué financièrement. Pendant mon dernier travail, j’ai été en arrêt maladie plusieurs mois, car je ne pouvais plus marcher. Le médecin m’a prescrit un arrêt et m’a conseillé de faire autre chose. J’ai fait quelques ateliers photo avec des enfants à Noailles, grâce à une amie qui travaillait dans un centre culturel. Elle m’a proposé de remplacer un intervenant qui avait annulé son contrat. Nous avons organisé une exposition à la suite de cet atelier. Oui, j’ai fait quelques ateliers comme ça, mais je suis au chômage jusqu’en juillet. Je vais continuer à galérer, peut-être encore plus. Sauf si mon doigt cassé guéris après les deux opérations prévues, et que je trouve un travail dans une librairie ou un poste peu physique.
Mon médecin m’a interdit de porter plus de cinq kilos, même pour faire les courses. Une autre possibilité serait de retourner travailler dans un foyer des jeunes, mais cette fois, en tant que veilleur de nuit. Pendant la journée, il faut faire beaucoup de choses : marcher, monter dans les chambres des jeunes pour les réveiller… tout est debout. Quand j’étais de permanence au foyer, je restais debout de 9 h à 21 h. C’était très dur, même inhumain.

il ne faut jamais abandonner…

À ton avis, d’après ton expérience, qu’est-ce qui pourrait faciliter le fait de travailler dans son domaine d’expertise ici à Marseille ?

La chose la plus importante, c’est de ne pas abandonner son rêve. Si tu tombes dans le piège des propositions de France Travail, tu es perdu. On attend des étrangers qu’ils fassent les travaux que les autres ne veulent pas faire. Moi, j’ai travaillé dans les bars, c’était très difficile, mais j’aimais ça. Tu sais pour moi quand tu es derrière le bar, on pourrait croire que tu es le dieu sur Terre… .Mais, en même temps, je n’ai jamais abandonné la photographie. J’ai continué à faire des expositions. Après le COVID, j’ai fait ma première exposition à Marseille, puis la deuxième en Sicile, ensuite à Lille et à l’Institut du Monde Arabe. Il ne faut pas abandonner. Si tu veux faire de la photo, de la musique ou du film etc. il faut mettre toute ton énergie dedans et ça finit par donner des résultats. Et pour réussir, il faut des liens, des relations avec les gens. Par exemple, ma première exposition à Marseille a été possible grâce à un ami, Alexandre, qui connaissait le directeur d’un centre appelé L’Atelier de la Photo. Il lui avait parlé de moi. Nous nous sommes rencontrés une fois, il a regardé mes photos et m’a demandé pourquoi je ne faisais pas d’expo. Nous avons organisé l’exposition, qui a été un grand succès. Une des personnes qui l’a visitée avait une sœur en Sicile, responsable d’un festival, et elle a envoyé certaines de mes photos à sa sœur. J’ai été invité la semaine suivante à un festival en Sicile.
Pour l’exposition de Lille, c’était pareil : grâce à des amis à Marseille travaillant dans une structure artistique, spécialisée dans le graffiti. Ils ont su que je réalisais un projet de photos sur le graffiti révolutionnaire entre le Yémen et l’Égypte et ils m’ont invité. Pour moi, tout s’est fait grâce aux liens que j’avais créé, et jamais juste en postulant ou en cherchant sur Internet. Et même mon site internet aussi sur lequel j’ai mis mes travaux, c’est grâce à un ami. Et mon site est Jameelsubay.com ( sourire). Bref… il ne faut jamais abandonner…

 

 

 

 

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