Récit de Laura

30 ans • Femme • Vénézuélienne

Le passeport européen et le travail

Tous mes papiers sont en règles. J’ai un passeport Italien qui me permet de travailler dans n’importe quel endroit en Europe sans problème. J’ai un CDI. Si tu as un passeport européen tu peux avoir directement un contrat de travail avec le n° de passeport (pas besoin de tîtres de séjour). Je suis arrivée en France par la terre. Avant cela j’ai passé deux mois en Espagne en essayant de trouver un travail. Je n’ai pas trouvé de travail en Espagne. Et je ne savais même pas qu’il suffisait de mon passeport italien pour avoir un contrat. Je croyais qu’il fallait qu’on me fasse un papier à chaque fois que j’arrivais dans un nouveau pays. J’ai appris qu’il me suffisait de mon passeport pour travailler quand j’ai eu mon premier travail ici en France.

Mon premier travail ici, comme ils savaient que je ne connaissais pas le pays et le droit du travail, j’avais un contrat de 10h par semaine et je travaillais 35h.
Le parcours, du Venezuela jusqu’à Marseille

Je suis partie du Venezuela pour l’Argentine en avril 2009, avec un peu de peur concernant les papiers. En Amérique du sud on a le Mercosur. L’Argentine me permettait donc d’avoir des papiers. Donc quand je rentre en Amérique du sud je n’utilise pas mon passeport européen, plutôt le vénézuélien parce qu’il m’est plus utile. Après l’Argentine je voulais voyager pour apprendre plus de choses sur la cuisine, mon métier aujourd’hui, et pour pratiquer plus de langues. Je suis rentrée en Europe sans plan particulier en mai 2013. Je suis allée en Espagne chez des copains en cherchant du travail tous les jours. Je suis restée un mois et demi à Madrid sans succès côté professionnel. J’ai juste fais quelques extras. Je me suis dit qu’il fallait que je parte d’Espagne. Sur Helpx, un site de woofing, j’ai trouvé le projet d’une association à Marseille.

L’arrivée à l’Estaque comme bénévole

On est parti avec un ami pour Barcelone et après Barcelone on a pris une voiture pour Marseille où j’avais trouvé un plan pour travailler comme bénévole pour une association, Yes We Camp, qui avait créé un camping éphémère à Marseille. J’ai eu la chance que cette association cherche un cuisinier. Moi j’avais trop envie de travailler en France pour apprendre la cuisine. A l’origine je devais travailler 20 jours dans cette association mais je suis restée 3 mois.

On n’avait pas d’argent, on n’avait pas vraiment de papiers, moi je ne savais pas encore que je pouvais travailler simplement avec mon passeport italien. Dans l’association où j’étais bénévole, ils nous donnaient à manger, un endroit pour dormir et on avait la sensation de se sentir actif toute la journée. Moi je suis journaliste à la base et quand je suis arrivée dans l’asso, il y avait une émission de radio, un lieu pour faire la fête et des besoins en cuisine. Ça réunissait tout ce que j’aimais donc je ne pouvais plus partir. C’est là que j’ai commencé à vraiment vivre dans un lieu où tout le monde parlait français mais sans être obligé de le parler. Je voyais comment les gens ouvraient la bouche, je restais tous les soirs, sans rien comprendre, seulement pour apprendre le français de manière douce quoi ! Parce que même si le français est proche de l’espagnol, il y a tellement d’accent que c’est difficile à comprendre au début.

L’imaginaire de la France confronté aux particularités de Marseille

Tu te dis que tu veux aller en France, que tu veux apprendre le français et là tu arrives à Marseille. Ce n’est pas ce que j’imaginais de la France en fait. Déjà le français ici, ce n’était pas le français que j’avais entendu avant de venir donc je n’arrivais pas à comprendre les expressions des gens. Marseille me rappelle le Venezuela alors que moi je voulais venir en Europe. Donc au début je n’étais pas dans l’Europe que j’imaginais avant d’arriver. Quand je disais à mes amis que j’habitais en France, tout le monde pensais que j’habitais à Paris. Alors que moi j’ai passé 8 mois en France avant de voir Paris.

L’aide d’une amie rencontrée en France dans la recherche du premier emploi à Marseille

Le premier travail que j’ai trouvé, juste après la fin de mon activité de bénévole, c’était en novembre 2013. Là c’est ma vraie arrivée à Marseille, après l’Estaque, où je vivais dans un monde un peu parallèle, dans une sorte de communauté. Là je me retrouve à habiter dans une chambre de 9 m2 avec mon ami. Dans le camping finalement j’ai plutôt parlé anglais donc c’était compliqué après de faire le changement de l’anglais au français. Dans le centre de Marseille, tout le monde parlait le français, très vite, du coup je ne comprenais rien. J’ai eu la chance d’avoir rencontré une amie française dans l’association. Elle avait vu un travail de sushi woman dans un restaurant. Elle a envoyé un message pour dire qu’elle avait une amie cuisinière qui ne parlait pas très bien français mais qui était rapide et qui voulait travailler chez eux, etc. On a eu un appel 5 minutes après de l’employeur. C’est elle qui a répondu, elle est venue avec moi à l’entretien et c’est elle qui a parlé. Moi je ne comprenais quasiment rien. Ensuite le parton m’a appelé pour me dire que j’étais prise, mais je n’ai rien compris. Du coup il a appelé mon ami pour lui dire que j’étais prise et pour lui dire quels papiers il fallait que je ramène. J’ai trouvé ce premier travail en 3 jours, mais c’est aussi la chance d’être cuisinière et d’avoir rencontré cette amie. J’avais passé un autre entretien juste avant pour le restaurant dans lequel je travaille maintenant mais ils ne pouvaient pas me prendre parce que mon anglais et mon français étaient trop mauvais et c’était une cuisine ouverte où il fallait pouvoir communiquer avec les clients. Alors que pour le restaurant de sushi ce n’était pas nécessaire. Ça m’a permis d’apprendre le français plus doucement. Je suis restée 4 mois et puis ils ont fini par me sortir du planning… Ca faisait presque 8 mois que j’étais en France et c’est le moment où j’ai perdu la peur de parler français. J’avais au moins le niveau pour m’engueuler avec quelqu’un, ce que j’ai fait avec le patron du sushi.

Le n° de sécurité sociale : sésame administratif

Pour avoir tous les papiers de la sécurité sociale c’était vraiment compliqué parce que c’est un circuit qui est difficile à accomplir. Tu dois avoir une adresse pour avoir un compte bancaire et le compte bancaire il faut parfois avoir la sécurité sociale pour l’ouvrir et l’appartement on ne te le loue pas si tu n’as pas un compte bancaire… Du coup tu es dans un vide où tu dois aller tous les jours à la sécurité sociale pour te manifester, pour dire que tu es toujours là. La clé c’est vraiment la sécurité sociale parce que quand tu arrives à avoir la sécu, tu peux tout avoir ensuite. C’est la clé mais pour avoir la sécu il te faut un compte bancaire. C’est là que c’est compliqué. La première chose à faire c’est donc d’ouvrir un compte bancaire. Mais c’est compliqué parce que je me suis renseignée dans plusieurs banques mais il me manquait toujours des documents. Je sous-louais une chambre dans un appartement donc je n’avais pas de justificatif de domicile.

L’ouverture d’un compte bancaire à La Poste.

J’allais tous les jours à la même Poste et ils me disaient tous les jours que ce n’était pas possible. Ensuite je suis allée à la Poste de la rue de Rome, et là-bas c’était plus facile. A la Poste c’est le compte le plus facile à ouvrir quand tu es étranger, ce n’est pas compliqué, tu peux le gérer facilement. L’un de mes amis, avec qui je vivais et qui connaissais mes difficultés, est passé devant La Poste de la rue de Rome et est allé voir pour moi parce qu’il savait que je cherchais à ouvrir un compte. Il a expliqué ma situation, que j’avais un passeport italien et que j’avais besoin d’un compte pour avoir la sécu et ils ont dit ok. Il m’a appelé et j’ai couru directement ouvrir un compte. Avec ce compte j’ai pu commencer à faire les autres démarches administratives.

L’obtention d’un n° de sécurité sociale

Ensuite j’ai donné tous mes papiers à la sécu mais ils ont perdu mes papiers donc j’ai dû les refaire une nouvelle fois et ça m’a pris vraiment 1 mois. Donc finalement j’ai mis presque 1 an pour avoir la sécu depuis mon arrivée en France. Je l’ai eu en mars 2015 et j’avais commencé les démarches en décembre 2013. Après avoir perdu mes papiers, la sécurité sociale me demandait un titre de séjour. C’est là que j’y suis allée avec mon patron actuel qui leur a dit que je n’avais pas besoin de titre de séjour parce que je suis italienne et c’est à ce moment-là qu’ils ont vraiment envoyé mes papiers. Je pense que le problème venait de ma double nationalité Vénézuélienne et Italienne. Peut-être que eux n’avaient noté que ma nationalité vénézuélienne, pour laquelle il aurait fallu un titre de séjour. Ensuite je n’ai plus eu aucunes difficultés administratives. J’ai signé mon CDD puis mon CDI.

L’ami avec lequel je suis arrivée à Marseille n’avais que la nationalité Vénézuélienne et lui il a vraiment eu des problèmes avec les papiers. On est allé voir des associations qui nous ont aidées. Une qui travaille avec les immigrés rue Dugommier où il y a des avocats qui peuvent t’aider, le CADE. Une autre vers la rue de la République, je ne me souviens plus du nom.

La difficulté d’apparaître sur le bail de location d’un appartement en tant qu’étranger

On a eu un problème avec la personne qui nous a loué l’appartement. On était 4 dans une colocation, mais quand j’ai voulu apparaitre sur le bail de l’appartement le propriétaire m’a dit non parce que j’étais étrangère. Il fallait que je sois française pour être sur le bail. Quand des colocataires sont partis, j’ai dû trouver des colocataires français qui pouvaient être sur le bail pour rester dans l’appartement. Là j’ai compris qu’il y avait une forme de racisme à Marseille que je ne connaissais pas. C’est la ville la plus mixte de la France mais c’est quand même assez sectorisé. Il y a le groupe des arabes, le groupe des latinos et tous ces groupes ne se mélangent pas vraiment. Et il y a aussi le groupe des français pour qui il y a des apparts.

[…]

Des opportunités professionnelles dans la restauration

Après mon premier travail j’en ai trouvé d’autres. Je n’ai pas eu de problèmes avec ça. Marseille me fait me sentir bien pour ce que je cherchais professionnellement. Si j’étais à Paris je n’aurais pas le même effet qu’à Marseille. Le niveau d’exigence de Paris est plus important qu’ici dans la restauration. Peut-être qu’à Paris je n’aurais pas pu travailler dans un resto en parlant à moitié anglais et à moitié français. Alors qu’ici, en 3 jours, sans parler français, j’ai trouvé du travail. Du coup Marseille c’est bien pour rentrer en France de manière calme. Et puis les loyers sont beaucoup moins chers qu’à Paris. Rester à Marseille c’est plus facile qu’ailleurs en France pour ces raisons là je pense.

Le développement de liens avec les commerçants de Noailles

Noailles ce n’est pas mon endroit préféré de la terre mais c’est devenu mon Disneyland quand je suis arrivée à Marseille. Je connaissais tous les commerçants, le monsieur de la charcuterie, de la boucherie, le maraîcher. C’était agréable comme sensation parce que c’était comme si j’avais été là depuis 6 mois ou un an alors que ça ne faisait que quelques jours. Il n’y a pas d’autres endroits où j’ai ressenti ça, même 4 ans après.

Des sorties autour de la Plaine

Pour sortir, je n’ai jamais eu vraiment l’occasion de sortir sur le vieux port, je n’ai jamais eu la sensation de tourisme à Marseille. Dès que je suis arrivée dans le centre j’ai habité à la Plaine et c’est là que j’ai pris l’habitude de sortir. C’est là que j’ai rencontré des gens qui vivaient à Marseille depuis longtemps, que j’ai pu rencontrer beaucoup de monde.

Les Vénézuéliens à Marseille

Je n’ai pas rencontré beaucoup de vénézuéliens à Marseille mais récemment il y a une grande rentrée de vénézuéliens sur Marseille. Il y a pas mal de couple et de familles qui viennent chercher une nouvelle vie ici en France. Aujourd’hui je connais au moins une dizaine de vénézuéliens.

Simplifier les informations sur les démarches administratives

Il faudrait pouvoir avoir une information plus simple sur tous les papiers dont on a besoin quand on arrive. Si toi tu sais mieux ce dont tu as besoin, tu es capable de le dire à la personne de la sécurité sociale, par exemple, qui parfois n’a pas toutes les informations. J’aurais pu lui dire que je n’avais pas besoin de titre de séjour en France mais juste de mon passeport italien. Là elle m’a dit d’aller faire un titre de séjour à la préfecture, je suis allée à la préfecture et là-bas les gens ont rigolé de moi !

Quand t’es un migrant, les situations de papiers sont toujours compliquées et le plus compliqué de tous c’est de trouver un appartement. La moitié de ton budget part dans l’appartement. Et toutes les situations se bloquent les unes les autres. C’est pour ça que ce qui peut vraiment aider un migrant qui arrive c’est de savoir où commencer les démarches administratives pour que le circuit puisse être plus facile. Si j’avais eu un compte en premier, je n’aurais pas été à la sécu avant. Il faut faire les choses dans l’ordre parce que sinon tu finis frustré face à toutes les personnes qui répondent non à tes demandes. Ça peut aider beaucoup si tu as les informations spécifiques qui concernent ton pays en particulier.

Les conseils pour les nouveaux arrivants à Marseille

Les conseils à donner dépendent du pays d’où les gens viennent. S’ils viennent d’Europe, je leur dirais de rester calme parce que le marseillais est spécial mais il est gentil ! Parce que ça peut être difficile de s’habituer à Marseille pour un européen. Marseille c’est un peu l’Equateur de l’Europe. Nous au Venezuela on est au niveau de l’équateur, on est ni l’Amérique du nord, ni celle du sud. Le Venezuela il est là, libre de tout mais avec un peu de tout à l’intérieur. C’est comme Marseille, elle a un peu de tous ses voisins. C’est une ville européenne avec du soleil tout le temps et en même temps elle est vraiment unique.

Les latinos trouvent toujours que Marseille est géniale parce que tout est bien organisé, le tram est bien organisé, cette ville est magnifique ! Donc ça dépend du pays d’où tu viens. Tu ne peux pas dire à un Finlandais de rester calme dans la queue de la sécu qui dure 45 min alors que lui n’a jamais fait aucune queue dans sa vie.