Récit de Kenji

30 ans • Homme • Japonais

L’arrivée

Je suis arrivé en Europe, précisément en Allemagne, en 2010. J’y ai vécu pendant 3-4 ans, au début avec un visa d’un an, et plus tard deux renouvellements pour deux ans chacun. Le premier était un visa pour “Working Holidays”, une possibilité qui est donnée aux japonais, pour venir en Europe et voyager, mais aussi travailler en temps partiel. C’est un visa très facile à obtenir, chez nous, et on peut choisir le pays et la ville où on veut s’installer : Allemagne, Australie, Angleterre, France… ça facilite sensiblement les démarches, puisque si on demande un visa tout court pour l’Europe on a beaucoup plus de mal à l’obtenir, il faut prouver qu’on a les moyens financiers pour subvenir à nos besoins.
À l’expiration du premier visa, j’ai obtenu des visas étudiant, puisque j’avais commencé à étudier l’allemand (je ne parlais que japonais et anglais, à l’arrivée), et c’était beaucoup plus facile d’avoir ce type de visa, plutôt qu’un visa travail. Entre temps, je trouvais quand même des petits boulots à temps partiel ; finalement, j’ai eu un visa ‘Artiste’, grâce à mon métier (musicien). Ça a été plus facile que ce que je pensais, et ça m’a donné accès à tous les droits. Quand tu as ce type de visa, tu peux quand même faire d’autres activités à côté… mais la musique devait rester ma principale source de revenus.

 

Le Visa allemand et l’espace Schengen

En 2014, j’ai commencé à penser à venir m’installer à Marseille ; j’avais encore le visa allemand, et je pensais que ça me donnait le droit de le faire. En fait, plus tard j’ai appris que je pouvais venir en France, mais juste pour trois mois. Au début, je n’avais pas de problème, mais peu à peu j’ai commencé à avoir des problèmes : pour trouver un logement, pour ouvrir un compte bancaire, même pour avoir un téléphone… On n’acceptait pas mon passeport ou mon visa allemand, on me demandait toujours une carte de séjour française. Également, on me demandait ça pour des petits boulots que j’ai trouvés, alors que j’avais déjà travaillé dans d’autres pays européens avec le visa allemand (Portugal, Belgique…).
J’ai très vite compris qu’ici les documents allemands ne me servaient pas, qu’il fallait que je fasse des démarches en France pour avoir la carte de séjour. J’ai rencontré plusieurs associations qui travaillent avec les migrants, par exemple le CADE, la CIMADE…
Au CADE ils m’ont expliqué que je n’avais pas de choix, je devais rentrer au Japon pour pouvoir demander un visa français. Mais cette solution posait des problèmes : le premier, l’argent…bien sûr. Le deuxième, une règle fixée par le traité de Schengen, qui dit que si on quitte l’Europe pour rentrer au Japon, on ne peut pas y retourner avant 6 mois. Et ici, j’avais ma vie, ma copine… pour les japonais c’est pas grave si on se sépare pendant 6 mois, mais j’ai compris que pour les européens c’est pas pareil, en gros si je rentrais au Japon la relation allait se terminer.
Pour ces raisons, j’ai essayé de trouver des solutions alternatives au retour au Pays ; je suis allé à la CIMADE, dont m’avait parlé un couple d’amis franco-japonais, qui tiennent un restaurant japonais au centre-ville et qui avaient une situation similaire à ma copine et moi. À la CIMADE, on nous a conseillé de nous marier : un an après le mariage, on aurait pu demander mon visa.

 

Le mariage mixte et le séjour en France

On a décidé d’essayer, en tout cas l’idée de nous marier nous plaisait ! Mais le fait que ma copine soit italienne, et en plus sans emploi en France, faisait qu’aucun de nous deux avait réellement le droit de rester ici, ça risquait d’être bien plus compliqué que ça ne l’avait été pour nos amis. On a donc décidé d’aller nous marier en Italie, après avoir consulté la CIMADE ; heureusement, en Italie on n’a pas regardé à mes moyens financiers ou mes titres de séjour. J’ai juste demandé à ma famille de m’envoyer des documents basiques prouvant mon identité, du genre acte de naissance, etc. et nous avons pu nous marier, en décembre 2014.
Retourné en France, il fallait attendre que douze mois aient passé depuis ma première entrée dans le pays pour poursuivre les démarches : une année pendant laquelle je n’étais pas légalement résident en France, mais pendant laquelle je ne devais pas me ‘cacher’…au contraire il fallait que j’apparaisse sur toutes les factures, contrats de location, etc. pour prouver plus tard ma permanence en France et ma vie de couple.
En juin 2015, 6 mois après mon mariage et 12 mois après mon arrivée, j’ai pu entamer les démarches pour un titre de séjour. C’était juste dans les temps, puisque en août mon visa allemand allait expirer.
Je suis allé à la Préfecture, à 6 heures du matin, pour faire la queue. J’ai dû essayer plusieurs fois, puisque les places des personnes qui peuvent être traitées chaque jour sont très limitées ; quand finalement j’ai réussi à prendre un numéro, j’ai juste eu un document à remplir et à rendre postérieurement à la Préfecture.
Dans ces démarches, ça nous a sûrement aidé le fait que ma copine ait un emploi, un CDD d’un an ; autrement, je pense qu’on aurait eu plus de mal. Selon la CIMADE, le CDD risquait d’être le point faible de notre dossier… mais on a eu de la chance et ça l’a fait ! Un mois plus tard (en août) je recevais le Récépissé de mon permis de séjour. La Préfecture me rassurait sur les délais d’attente du permis de séjour définitif, qui devait arriver quelques mois plus tard. Le problème pour moi c’était que je devais me rendre au Japon en septembre, et je n’étais pas sûr que le récépissé me donnait le droit de le faire, on me donnait des informations contradictoires par rapport à ça.
J’ai dû essayer, en risquant de perdre le vol, mais j’ai pu embarquer et rentrer plus tard en France avec le récépissé.
Ce document me permettait aussi, enfin, de signer des contrats de travail en France : jusque-là j’avais travaillé dans des restaurants japonais, dans la cuisine. J’avais aussi visité plusieurs écoles de langue, mais n’étant pas en règle, ni inscrit au Pôle Emploi, souvent on me refusait l’inscription. Des écoles étaient au cours Julien et rue d’Aubagne, mais elles étaient spécialisées pour un public féminin…donc pas de place pour moi. Au Panier, le problème étaient les papiers ; si tu n’en avais pas, tu ne pouvais pas t’inscrire.
Finalement, j’ai pris des cours à la Casa Consolat, où il n’y avait pas de tels critères d’acceptation.
Et j’ai rapidement trouvé un emploi, dans un restaurant de cuisine familiale japonaise, donc maintenant ça va mieux…mais la prochaine étape c’est le renouvellement du permis de séjour, qui va être fait en juin…c’est à dire le mois prochain. J’ai commencé à réunir les documents et justificatifs, et j’ai enfin pu ouvrir un compte en banque : jusque-là je n’avais pas pu le faire, puisque je n’avais pas de contrat de travail. Et sans compte bancaire, je ne pouvais pas avoir une carte vitale.
Aujourd’hui, une fois reçu mon récépissé, j’ai dans l’ordre : trouvé un emploi, ouvert un compte en banque, sollicité et obtenu ma carte vitale ; et c’est avec ces justificatifs que je pourrai faire valoir ma demande de renouvellement du séjour. Ce que je ne sais pas, c’est si on va me demander un niveau minimum de revenus pour me renouveler le séjour, ou un CDI… mais je pourrai faire valoir mes liens familiaux, du moment que je suis marié, et peut-être qu’ils prendront en compte la situation de travail de ma femme.
Le problème c’est qu’en regardant le site web de la Préfecture, avec ma copine, on n’y comprend rien ; ça a été plutôt la CIMADE qui nous a permis d’avancer, en nous disant de quoi nous avions besoin et quels étaient nos droits. Ce n’était pas simplement un problème de langue, c’était aussi la complexité des lois et du langage employé sur le site. On avait du mal à comprendre quelle était notre situation, dans quel cas de figure nous allions tomber face à la Préfecture.
Avec mon visa allemand, lors de ma première visite, je leur ai demandé comment je devais procéder ; la réponse a été : «Aucun cas de figure vous correspond, Monsieur. Vous n’avez pas le droit de rester en France, vous devez partir. » L’employée de la Préfecture n’a rien dit de plus, elle n’a pas cité de solutions possibles, elle n’a rien fait pour nous aider. Avec ma copine on était plutôt choqués, nous découvrions à ce moment que nous étions complètement ‘illégaux’, sans plus.
Quand nous y sommes retournés une deuxième fois, après avoir parlé avec la Cimade, nous avons parcouru la voie du ‘droit au séjour au titre des liens personnels et familiaux’, comme on nous l’avait conseillé. Et effectivement, cette fois ils nous ont donné le formulaire qui nous correspondait… on a dû le demander explicitement, pour l’avoir ! Tu dois y aller en sachant déjà ce que tu dois obtenir, et en connaissant tes droits. Autrement, tu n’obtiens rien à la Préfecture!
C’est donc grâce à la Cimade que j’ai pu débloquer ma situation, et encore plus en amont, grâce aux personnes qui m’ont parlé d’elles : des japonais qui tiennent des restaurants japonais au centre-ville, l’Okasan et le Tako San. L’information qu’ils m’ont donnée était largement plus utile que celle que j’avais pu trouver en tapant sur internet : « japanese in france how to get visa » ou « japanese married with european visa »… Je cherchais principalement sur des sites japonais, dans un groupe de discussion dédié aux japonais à l’étranger; je trouvais des réponses, mais qui ne me permettaient pas vraiment de résoudre mes problèmes. Les choses ont réellement changé quand j’ai pu parler avec quelqu’un ici, qui était passé par les mêmes situations.