Récit de Nasser

40 ans • Homme • Algérien

Je suis né à Sidi Bel Abbès, en Algérie, en 1980.
J’ai décidé de m’installer à Oran en 2003, car je voulais vivre de manière indépendante. De plus, ma ville d’origine n’avait pas beaucoup d’opportunités. Mon premier travail a été de réceptionner des appels la nuit, dans un hôtel 5 étoiles.
Ma relation avec la musique a commencé à l’âge de 17 ans lorsque, je me suis inscrit à l’université, et ma relation avec le théâtre a commencé à la fin de mes études universitaires.
Mes grands-parents sont ceux qui m’ont éduqué, j’ai grandi avec eux. Mais j’ai dû quitter la maison et aller à Oran car la réalité était compliquée, et il y avait une grande différence entre nos points de vue, c’était lié au conflit-malentendus- générationnel. Le facteur de pauvreté aussi m’a inciter à aller chercher du travail. Les opportunités à Belabbès n’étaient pas beaucoup, je ne pouvais pas trouver ma place. Alors fallait partir.
Peut être qu’on peut parler là de ma première “Migration”: c’était quitter ma ville natale, ma famille, et partir à Oran…découvrir une premier « étrangèreté » ?
J’ai vécu 10 ans à Oran: d’abord travaillé comme standardiste dans un hôtel, puis comme commercial pour une entreprise internationale de vente de matériel de construction. Ma situation financière s’est bien améliorée à l’époque, mais l’art n’est pas resté le centre de ma vie, au point que j’avais envie, ca devenu n’qu’une chose parallèle.
Puis j’ai rencontré une fille, nous sommes sortis ensemble, tombé amoureux, avons commencé à vivre et voyager ensemble. Alors nous avons décidé deux ans plus tard de nous marier pour obtenir des papiers, car le fait qu’elle est franco-algérienne pouvait augmenter mes chances d’avoir les papiers. C’était une belle histoire d’amour, sans aucun doute à ce sujet. Elle est française et d’origine algérienne, et elle vivait en Algérie à l’époque.
Nous avons décidé de venir ici (France) et de passer par les démarches administratives pour obtenir les papiers.
On s’est marié à Paris, car elle est née là-bas et on a des amis. Nous nous sommes mariés en janvier 2014 et les paperasses administratives ont suivi leur cours.
Au bout de 6 mois, nous n’avions plus d’argent, je vivais entre l’Algérie et Paris, ma femme m’a appelé un jour pour me dire que nous n’avions pas d’argent pour payer notre loyer. Elle a suggéré que nous allions squatter chez mon père, qui vivait à Marseille avec sa femme (ou sa petite amie) dans un studio. Et lui aussi, il avait envie que je vienne.
Ainsi, nous nous sommes installés chez lui, en attendant que les choses s’améliorent.

Marseille, un accueil spécial

Mon père vivait ici à Marseille depuis environ 15 ans.
On pensait que Marseille était juste un point de passage temporaire, pour repartir plus tard quand on aurait des ressources financières plus stables. Mais la ville nous a immédiatement transmis une sensation d’accueil spécial : primo, c’est un port de réception, et de mon point de vue Marseille est le meilleur point d’équilibre entre Afrique et Europe. Elle a cette énergie magique, qui te permet de vivre entre deux mondes.
Nous avons vécu à Marseille en attendant de rentrer à Paris, nous avons supposé que ce n’était qu’une période de transit, mais dès que nous sommes arrivés ici, malgré l’envie de le visiter pendant un temps limité, nous avons passé quelques jours puis avons décidé de nous installer ici.
Aucun de nous deux ne voulait venir à Marseille au début, nous voulions rester à Paris. Mais quand nous vivions ici, tout était différent. Le point de passage est devenu un lieu de stabilité et de vie.
J’ai découvert Marseille en décembre 2013. J’étais à Paris avec ma femme, et un ami d’Algérie m’a appelé et m’a dit: «Nous voulons programmer un événement d’échange culturel entre Marseille, Berlin et Oran, et que la première étape commencera dans trois mois, en mars. Il y a une personne qui ne va pas pouvoir assister et qui a annulé sa participation, « Et nous avons pensé à toi pour le remplacer. Tu es prêt à participer au programme, qui durera entre un et deux ans?
Je lui ai dit que je la rappellerais.
Ma femme m’a encouragé à participer, et cela correspondait à mon désir, alors j’ai commencé mon expérience artistique à Marseille. C’était la première fois que je participais à un programme d’échange culturel de cette ampleur, et grâce à ce programme, en même temps, j’ai découvert la ville de Marseille.
Quand j’ai participé à ce programme, j’ai commencé à entendre pour la première fois des mots comme «échange culturel» ou «intermédiation culturelle»… et j’ai aimé ces concepts et principes, surtout quand on voit la magie du mélange des cultures et d’interagir entre elles. Le joie d’une personne qui peut organiser un échange entre un groupe de trente ou quarante personnes, j’ai aimé ce monde, parce que j’y ai trouvé des choses que j’aimais et aimais faire.

L’expérience a commencé comme ça, la première phase à Marseille, la deuxième à Oran, la troisième à Berlin, et la quatrième, retour à Marseille.
Arrivé à ce moment, j’avais décidé de m’installer dans cette ville.

A Marseille, mais où?

Au début, mon père me prêtait son studio, puis il m’a expulsé à cause d’une dispute entre nous. J’ai pris mes affaires avec moi et je suis allé chez un cousin, et j’ai mis mes affaires dans la cave de son appartement. Je pense que c’était le moment le plus difficile de mon chemin depuis mon arrivée en France. Je n’avais pas d’argent pour vivre, pas d’aide au logement “la CAF”, et mes affaires étaient éparpillées à différents endroits.
C’était une mauvaise étape dans ma vie. Je me souviens qu’il y avait beaucoup de vent violent en cette période de l’année. Même pas un endroit fixe pour habiter. Je dormais chaque nuit dans un endroit différent chez des amis.
Un moment, j’ai logé chez des amis qui sont allés en Algérie pour y passer dix jours, et qui m’ont laissé leur appartement pendant ces jours.
J’ai continué à chercher des annonces de location, finalement j’ai trouvé un logement, sur Internet; peut-être c’était « leboncoin.fr », ou RézoProSpeC (qui est un réseau virtuel entre les professionnels des arts et de la culture pour échanger des propositions).

J’ai trouvé un loyer à la rue Sénac, mais l’appartement était vraiment sale, j’ai donc fait plusieurs travaux, et il a fallu un double effort pour pouvoir ressentir de la stabilité. C’était la première fois que j’avais mon propre appartement à Marseille.

Connaissez-vous la scène culturelle maghrébine-marseillaise ?

Quand j’ai participé au programme d’échange culturel dont je tu ai parlé, cela m’a permis de faire un réseau avec plusieurs musiciens et artistes à Marseille. J’étais proche d’un ami musicien, qui avait des liens étroits avec la scène culturelle de la ville. Il me prenait par la main et me présentait les gens des différentes pratiques artistiques.

J’ai toujours admiré des phénomènes artistiques tels que l’Orchestre National De Barbès ou Gnawa diffusion et d’autres groupes artistiques algérien ou français, mais ce qui m’intéresse le plus c’est l’interaction entre les deux cultures.

J’ai une relation spéciale avec ma culture musicale et mes origines artistiques. Peut-être était-ce parce que j’ai été élevé par mes grands-parents. Et quand je les ai perdus, ce lien s’est accru avec la culture et la musique algériennes. C’était ma façon de demander leurs pardon, comme je les ai quittés en préférant partir jeune. Je voulais préserver le lien avec la culture pour préserver leurs mémoire et demander pardon.

En France, pour travailler dans la culture et sur sa propre culture

Depuis mon arrivée en France, j’ai commencé à travailler sur la culture des bédouins en Algérie, à rechercher dans leurs mémoires verbales et leurs chansons; je continue de travailler sur ce projet d’une manière plus systématique depuis mon arrivée à Marseille.

Quand nous avons commencé à penser à venir en France, mon ex-femme et moi, j’étais confus, car je n’étais pas sûr de vouloir quitter l’Algérie. J’avais plus de trente ans. La transition n’a pas été aussi facile que dans le cas de la plupart des plus jeunes. J’obtenais un bon salaire en ce moment. Renoncer à mon statut social et professionnel en Algérie et venir m’embarquer dans l’expérience d’immigration, c’était difficile.

Ce qui m’a fait pousser de partir, c’est mon désir de travailler dans l’art, d’y dédier mon temps et de m’y consacrer entièrement. Puisqu’en Algérie, avec les conditions de vie et de travail, je ne pouvais pas penser à la création artistique, j’étais toujours occupé avec des projets professionnels loin de la musique.

J’étais fatigué du blocage mental en Algérie. J’ai été très touché lorsque il y a eu des arrestations de jeunes qui ne jeûnaient pas pendant le Ramadan. C’est arrivé en 2006 : à l’époque, j’avais l’habitude de jeûner pour le Ramadan, mais qu’on mette en prison des gens parce qu’ils ne jeûnaient pas, c’était difficile d’accepter pour moi. Peut-être que l’une des raisons pour lesquelles j’ai décidé de faire le Ramadan plus tard est que cette question a continué à résonner dans mon esprit, en écho avec mes sentiments de résistance et d’action politique.

En plus, en Algérie il n’y a pas de reconnaissance de l’art comme profession, comme c’est le cas en France, et j’ai eu l’idée de venir rechercher cette condition, de travailler dans l’art et la culture. C’est ce qui s’est réellement passé lorsque l’opportunité liée à l’échange culturel entre trois villes a ouvert la voie à mon envie de produire de l’art.

Un échange culturel qui ouvre des portes et donne des idées

L’association UTC est une association qui mène des programmes d’échanges culturels entre l’Europe et l’Afrique, financée par l’Office franco-allemand de la jeunesse, leur bureau est situé près de la station de métro Bougainville. Ils publient des annonces pour leurs programmes sur Internet, et des individus peuvent envoyer leurs candidatures pour y participer.

Quand j’ai terminé le programme, j’ai décidé que ce serait mon travail, je ne savais pas comment le faire. Mon parcours professionnel était vraiment mouvementé; j’étudiais la littérature anglaise à l’université. Puis je suis devenu artiste. Puis le commerce… mais je voulais me spécialiser et trouver quelque chose pour m’installer et me lancer professionnellement.
Et je pensais que la solution à cela était de retourner à la formation professionnelle. Je devais connaître les options et les destinations disponibles, connaître ma destination, j’avais une idée générale, mais pas spécifique, alors j’ai commencé à demander. Je suis allé à « la Cité des Métiers ».

La Cité des Métiers est une institution, située entre le Vieux Port et le quartier du Panier, et ils ont des listes de toutes les professions et formations professionnelles qui y correspondent, partout en France.
Vous pouvez vous adresser directement à eux, (ou demander un rendez-vous par téléphone), parler avec un conseiller professionnel et lui raconter votre histoire, votre parcours professionnelle et de vie, et en fonction de ça, il vous propose des pistes, vous montre des documents pour vous expliquer que telle profession peut s’exercer en suivant telle formation… Ce fut la première source lumineuse à éclairer la route devant moi.

J’ai décidé de me former à l’animation culturelle. BPJEPS qui est le programme du brevet professionnel de la jeunesse, de l’éducation populaire et du sport.

La question commence par la détermination de la profession que vous souhaitez faire, puis la détermination de la formation professionnelle dont vous avez besoin pour exercer cette profession, puis la détermination de l’institution qui propose cette formation. Lorsque vous le trouvez, vous devez vous rendre au Pôle Emploi pour préparer votre dossier et obtenir un financement.
Le financement pour payer la formation, qui dans mon cas était de plus de 7 000 euros. De manière générale, « Pôle emploi » n’exprime pas un accord dès le premier moment, ils vous diront souvent « non », mais il faut les convaincre à changer d’opinion!

La conseillère professionnelle qui suivait mon dossier chez Pôle Emploi m’a initialement répondu négativement. Mais je suis allé me préparer, en lisant les lois et les textes juridiques, et je suis revenu pour avoir une nouvelle conversation avec elle. Parfois, j’imprimais les textes des lois justifiant mon droit à la formation… et les textes les plus importants je les soulignais d’une manière claire avec des stylo-feutre.

J’avais l’habitude de lui parler dans un mélange de sérieux et de plaisanterie: «Écoutez, madame, cette loi, peut-on la lire ensemble? Qu’en pensez-vous? Vous ne pensez pas qu’elle s’applique à mon cas?». Elle me répondait que « oui » et que j’avais droit à tel ou tel autre dispositif.
J’avais l’habitude d’emporter beaucoup de papiers avec moi, mais je me préparais bien pour une réunion en les organisant jusqu’à savoir où se trouvait chaque article, pour pouvoir trouver exactement les textes qui répondaient à chaque argument qu’elle pouvait me soulever.
J’ai passé ces réunions avec un grand sourire, bien que j’aie parlé de questions sérieuses. J’avais envie de briser tout sentiment de confrontation possible avec elle.
Enfin, elle a compris qu’il n’y avait pas d’alternative que de m’accorder le financement pour ma formation. Bien qu’ils m’avaient dit «non» au début, ils sont finalement revenus sur leur décision.
J’ai commencé la formation, c’était deux ou trois cours par semaine pour le scolaire, et deux ou trois jours en formation professionnelle par le stage.
J’ai eu la chance qu’une association m’ait appelé pour me demander de remplacer un salarié absent, c’était une association spécialisée dans le sport, et j’ai ouvert une fenêtre avec eux sur le théâtre, comme j’avais l’expérience du théâtre en Algérie. J’ai été la première personne avec eux à faire une activité autre que le sport. Peu de temps après, le président de l’association m’a appelé, pour me dire qu’il voulait me rencontrer.

Cette association, avec laquelle je travaille jusqu maintenant, “Synergie family”. C’est une association qui s’intéresse à l’intermédiation sociale et culturelle. Par un travaille dans les quartiers sensibles et avec un réseau d’écoles. Ils ont aussi des Maisons pour tous. Il y en a six ou sept dans différents quartiers de la ville. Par exemple, ils font un grand projet pour accompagner des jeunes non scolarisés, sans travail et sans formation, pour les former afin de devenir des «auto-entrepreneurs». Avoir une formation précédente ou un diplôme n’est pas forcément nécessaire, mais ils doivent avoir un rêve ; l’association et la formation les aideront à trouver la façon de le réaliser. On estime que 1 500 jeunes hommes et femmes bénéficieront de ce programme à Marseille. Il existe également d’autres programmes pour la jeunesse à Paris et à Lille.

L’association a récemment récupérer l’ancienne usine Ricard, à Sainte-Marthe, et, à partir de février, elle s’y installera.

Quand j’ai commencé avec Synergie family, le directeur voulait me rencontrer, il m’a dit qu’il avait vu dans ma biographie que j’étais un enfant de Sidi Bel Abbès en Algérie, et que sa mère avait grandi dans la même ville . C’était un bel élément symbolique pour renforcer le lien entre nous.

Depuis 2015, je travaille avec eux. J’ai peut-être eu de la chance… mais parfois nous voulons tellement quelque chose, que les conditions se disposent de façon à la rendre possible. Pour moi, c’était le fait de trouver un métier en lien avec l’art.
En parallèle, j’ai lancé un projet musical, le premier groupe de musique que j’ai créé, à Marseille, appelé « Faraj ». Nous étions un groupe d’amis.

Au début, notre but était de jouer de la musique les uns avec les autres, ce n’était pas pour gagner de l’argent. Après cela, nous avons commencé à gagner un peu d’argent lorsque nous avons commencé à faire des concerts dans les bars associatifs. Nous avons passé environ deux ans et demi dans cette expérience.
Je me suis fait beaucoup d’amis dans les bars. Surtout dans les bars d’association. Je détestais Paris à cause de la rareté de bars associatifs. Je n’aimais pas les bars ‘flashy’.
J’ai toujours été dans les bars entre Cours Julien et La Plaine parce que je me sens plus apaisé.

Que conseillerez-vous au Farid de 2015?

Faire exactement ce qu’il a fait, car il frappait à toutes les portes, il était très enthousiaste à l’idée de comprendre et avait une curiosité pour tout.

Comment comparez-vous à Paris, Marseille et Oran?

Marseille est une ville qui offre beaucoup de dynamiques alternatives. J’ai vu Marseille comme un yaourt naturel, sans saveur ajoutée.
J’aime l’accessibilité de la ville et ses habitants. Vous pouvez parler aux gens de Marseille sans les connaître avant. Vous pouvez vous rendre dans un bar sans connaître personne, mais parler avec les gens dedans et tisser des liens. Rester assis pendant des heures sans vous soucier de la façon dont vous vous habillez, vous pouvez trouver quelqu’un de fou assis à la table d’à côté. vous trouvez une autre table pleine de belles dames, et l’autre avec un groupe anarchiste… Ce mélange de personnes produit finalement cette ville.
Quant à Paris, la ville est très élégante. Et très chère. Quand j’étais en Algérie, ces apparences m’ont fasciné… la richesse, les lumières des hôtels cinq étoiles. Mais maintenant j’en ai assez. Quant à Marseille, les choses sont plus faciles, moins exigeantes et plus alternatives.

C’est comme si Marseille était le centre aimable et équilibré entre Oran et Paris. C’est comme une « Oran » en Europe, avec les bonnes choses de l’Europe. Quand vous allez à la pharmacie, vous pouvez trouver des médicaments, et quand vous allez à l’hôpital, vous trouvez le médecin.

À Marseille, je vis des choses spéciales. Lumière du matin et rafraîchissement dans la ville. Je marche et j’aime les couleurs du ciel, cela me fait sentir que j’aime les gens. J’en suis tombé amoureux la première fois que je suis venu dans cette ville. Je ressens encore cet amour jusqu’à aujourd’hui.

Je me sens plus à l’aise pour me balader à Marseille qu’à Paris. A Paris, les gens sont pressés par le temps. C’est une grande ville. Même si vous avez le temps, votre milieu social et les gens qui vous entourent n’ont pas le temps.
Aussi, à Paris, vous sentez que la ville a un regard méprisant sur vous en quelque sorte. Dès que vous vous promenez dans Paris, vous sentez que cela vous rappelle qu’elle est une « grande ville victorieuse ». C’est une ville d’art et de culture, une ville majestueuse qui vous parle tous le temps d’en haut en vous disant : « Oh, toi petit Algérien … tu es dans la cité des djinns, des anges, et la cité de la grandeur. Oh petit! ». Ce regard que la ville porte sur vous finit par vous faire sentir tout petit.
Marseille est différent de cela. On a l’impression d’être à Alger ou à Palerme. aucun prétention. Pas besoin de prouver quelque chose : elle vous aide à devenir vous-même, à vous accepter tel que vous êtes, avec vos vêtements qui peuvent être déchirés, votre âge et votre façon de marcher. Ainsi, vous vous y sentez à l’aise quand vous vous y promenez.

Comment votre projet artistique à Marseille a-t-il évolué au fil des ans?

J’ai accumulé confiance au fil du temps, le premier projet pour moi c’est un réussite, on a créer quelque chose. M’appuyer sur la poésie bédouine algérienne a été un support pour faire une mouvance, et créer une mobilité artistique entre les deux rives, ce qui m’a donné confiance en ce que je fais. Je savais qu’il y avait des choses à accomplir dans ce monde, mais pas à ce point.

Après cela, j’ai fait d’autres projets. Surtout que j’ai rencontré des gens avec qui je travaille en commun. Les rencontres se font toujours dans les bars! Et nous avons décidé de lancer des nouvelles expériences les uns avec les autres.
Mon intention n’est pas précisément de conseiller tout le monde d’aller dans les bars pour faire des connaissances, mais ça a marché comme ça pour moi, peut-être que cela a fonctionné spécifiquement dans mon cas parce que les bars familiers m’ont mis à l’aise et joyeux.

Les gens dans les bars retirent les masques de sérieux et de réserve qu’ils ont au travail, et se mettent plus à l’aise, ils rêvent ensemble, parlent des projets fous et lancent des belles promesses . Peut-être d’un autre côté, à Marseille et dans ses bars en particulier, beaucoup de gens parlent beaucoup sans donner suite à leur propos, en laissant leurs rêves et promesses plus tard. Je veux dire, vous devriez être conscient de ce paradoxe. Si vous souhaitez mener à bien un projet, vous devez vous mettre en tête que vous serez le moteur du projet, son pilote et rester derrière les gens. Parce que les gens aiment faire, parlent beaucoup, mais des fois ça reste des paroles dans les nuages sans suite. Vous devez les suivre, vous en souvenir et ressentir le sérieux du projet avec lequel vous souhaitez vous engager.

Quelles formes de contrats de travail se sont accumulées depuis votre arrivée en France?
Mon premier travail était fait sur l’heure de travail, ils vous demandaient de faire telle ou telle tâche, et vous le feriez, et ils vous payaient en fonction des heures de travail.
Après cela, mon directeur m’a appelé, et m’a dit qu’il voulait que nous mettons un vrai contrat de travail, et je lui ai dit que j’avais l’intention de commencer la formation professionnelle (dont j’ai parlé plus tôt), et que si la formation m’accepte, je dois faire un stage. Il m’a suggéré de faire un stage avec eux. Il m’a dit: « Attendez la réponse de la formation. Quand ils vous répondront, dites-moi. »

Quand ils ont accepté la formation, mon patron m’a dit que nous pourrions faire un contrat de stage à temps partiel (26 heures par semaine) et qu’ils continueraient de me payer comme avant : c’était une grande chance pour moi. J’étais le seul à recevoir un salaire de l’association, plus un autre de Pôle Emploi.

La formation a duré dix mois, au terme desquels nous avons dû réaliser un projet de fin d’études. Mon projet de fin d’études était une pièce de théâtre dans une école faisant partie du réseau de l’association pour laquelle je travaillais. Le concept de la pièce impliquait des élèves, des parents, des enseignants et le personnel administratif de l’école. Le but de la pièce était de renforcer le lien entre toutes ces parties. Non seulement cela les rapproche, mais les met également sur un pied d’égalité dans le contexte de la pièce. Par exemple, dans l’une des scènes, les élèves jouent le rôle d’enseignants, tandis que les enseignants agissent en tant qu’élèves.

La pièce a été programmée dans un vrai théâtre, un accord de coopération ayant été conclu avec un grand théâtre à Marseille.
Quand l’équipe de l’association est venue, ça faisait des longs mois qu’ils ne m’avaient pas vu (alors qu’ils étaient en train de payer mon salaire!). Quand le directeur a vu la pièce, il était très heureux et il l’a adorée. Pour me montrer combien il était content de ma réalisation, il m’a offert sa voiture pour me permettre d’aller travailler!
Plus tard, il m’a proposé un CDI. Quand nous avons discuté de notre avenir, je lui ai dit que je voulais jouer la pièce dans toutes les écoles du réseau de l’association. Je me souviens que la première année, le réseau se composait de six écoles; aujourd’hui elles sont plus de quarante. Face à l’ampleur du projet, il m’a proposé de devenir responsable du nouveau pôle culturel de l’association, qui jusqu’à là était spécialisé uniquement sur le sport. Je suis devenu responsable d’une équipe de travail travaillant sur l’intermédiation culturelle.
J’ai travaillé avec un contrat CDI en tant que responsable du pôle culture pendant deux ans, puis j’ai démissionné, afin de me concentrer sur ma production artistique et la musique que j’aime, et ils m’ont rappelé au moi d’août précédent afin de trouver une formule pour retravailler avec eux. Et nous avons constaté que la formule «facture pour le travail réalisé» était bonne pour les deux parties, car j’avais des projets artistiques parallèles.
J’ai mis en place mon auto entreprise, c’est facile à faire, cela peut se faire en ligne en dix minutes, sur: https://www.autoentrepreneur.urssaf.fr

Recommanderiez-vous aux gens de devenir auto-entrepreneurs?

Ça dépend de plusieurs critères, l’avantage que j’avais était que ce que nous avions convenu avec l’association avec laquelle je travaille, ils me donneraient le même salaire tous les mois, et le tarif ne différerait pas selon les heures.
Cela indique beaucoup de confiance: «pour mener à bien vos projets artistiques, et avoir une redevance mensuelle fixe». C’est une excellente garantie qui me fait me sentir en confiance et à l’aise.

Je travaille maintenant sur un projet que nous avons appelé J’irai créer chez vous: c’est un gros projet que je réalise à travers Synergy. Et il s’agit de musique.
Cette fois, le produit présenté à l’association sera un film documentaire sur la créativité et l’interaction culturelle et artistique. Le projet du film était fruit d’une rencontre entre moi et le réalisateur : je lui parlé du mon projet, et comment je suis intéressé à aller chez les habitants des quartiers de Marseille, d’être créatif en interagissant avec eux, chez eux, et il a aimé l’idée, et il m’a dit qu’il était intéressé à le filmer. Synergy a accepté de participer à la production du film.

J’ai également fondé ma propre association, ce que j’ai ressenti le besoin de faire. Une association dont le but est de renforcer les relations artistiques et culturelles entre la France et l’Algérie, ou le Maghreb.
Je souhaite rassembler dans cette association mes projets, les projets de personnes qui partagent mes mêmes valeurs, et être indépendant.

Quelle est la méthodologie «de création» dans votre tête? Comment décider quelles “épices” employer dans la création musicale et artistique?

Je pense que je réfléchis trop. Mais l’art n’est pas spécifiquement la transmission de l’idée mais la transmission du sentiment, car l’idée est liée au contexte de chacun, alors que le sentiment est partagé par tous, dans le monde entier on connaît le sens de la tristesse, de la joie et d’autres émotions.

Il n’y a pas de façons univoques de composer une musique. Parfois, je fais apparaître des mélodies et des morceaux de musique dans ma tête. J’y pense, puis j’y mets les mots que je sens. Parfois c’est lié à une rencontre, une invitation ou une expérience qui me fait sentir une sensation agréable, en me donnant l’envie de la transformer en musique, pour que ce sentiment que j’ai vécu puisse vivre à nouveau à travers la musique.

À propos de la langue et de la créativité? Comment chanter en arabe alors que la plupart de vos auditeurs sont français?

Je viens d’Algérie et je vis à Marseille, j’ai des relations fortes avec les deux et j’aimerais que mon public d’ici et de là-bas me comprenne …et même ailleurs!
Le choix de la langue dans la musique ne devient qu’un moyen ou support. Dans la relation avec le public, on doit mettre au centre les sentiments au lieu des langues. Aujourd’hui, par exemple, je vous parle en français, mais je sens mes paroles en arabe algérien.

Et sinon, si on veut tout comprendre de nos chansons, on peut aussi apprendre l’arabe algérien (rire)!

Je fais une introduction à chaque chanson pour expliquer sa signification et son contexte. Parfois, je mets une bande de traduction simultanée. Mais je pense que la musique communique d’elle-même. Parfois, les gens viennent vous demander de traduire une certaine chose parce qu’ils l’ont aimé.

Je veux vous raconter un autre projet, qui touche à la même question des langues dans cette ville. J’écris maintenant une pièce de théâtre. J’ai dit au réalisateur que je voulais être compris par les Français résidant à Marseille, les Algériens résidant à Marseille, et les Algériens résidant en Algérie. Je veux qu’ils comprennent tous mes mots soit mélanger entre les deux langues, ou au moins que ça soit compressible dans les deux langues. que serait compréhensible quand on parle les deux langues, mais quand on parle qu’ une aussi. Je fais cette tentative dans le théâtre, même si -en musique- je continue de chanter en arabe algerien.

La création dans la ville

Le projet J’irai créer chez vous a été lancé dans le 12ème du Marseille, plus précisément le quartier des Caillols, car l’association Synergie avec laquelle je travaille gère une Maison pour tous là-bas, et nous voulions que cette maison accueille le lancement du projet.
Cette Maison pour tous m’a permis de faire connaissance avec les gens du quartier, de leur parler du projet, et nous avons commencé à établir une relation de confiance, et j’ai décidé d’aller chez eux pour jouer et produire de la musique ensemble.

Si tu reçois un ami proche pendant quelques jours, et tu veux lui montrer ta Marseille, tu le ramène ou?

Je vais le ramener à la mer, nous allons nous promener sur la côte.
Je vais l’apporter à Noailles, et à la rue Paradis. Parce que, à mon avis, nous pouvons comprendre Marseille et ses contrastes à travers les deux points qui sont aussi proches. Noailles avec une présence arabe et africaine assez forte, avec son mélange et ses dynamiques. Mais à quelques mètres de là, vous voyez des gens très chic et riches, portant des cravates et achetant dans des magasins de luxe.
Le troisième point, c’est les places: La Plaine et le Cours Julien, où je vais quotidiennement me mettre au soleil et boire mon café du matin.

Es ce que tu te sens chez toi? Tu penses que c’est possible pour un migrant de sentir un moment qu’il est chez lui dans le pays d’accueil?

En tant qu’Algérien qui vit loin de son pays, le sentiment de “Elghorba“ -L’étrangèreté- ce n’est pas facile.
Maintenant, j’ai une carte de résidence pour dix ans. Je l’ai eu en tant qu’Algérien un an après le mariage. Je sais que c’est plus difficile pour les Marocains, les Tunisiens et les autres.

Mais en tant qu’Algérien qui vit en France, j’ai le sentiment d’avoir un problème, qui est le devoir de continué de prouver la légitimité de sa présence ici d’une manière incessant dans le temps. Je veux parler de choses locales, et liées à la vie quotidiens, qui sont importantes pour moi, ici, mais je ne me sens pas le droit de parler, car le système de choses ici est conçu pour que vous ayez crise une légitimité, même si vous vivez depuis vingt ans en France, vous resterais même sans avoir le droit de vote!