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Récit de Moayad

Je suis né dans une ville du sud-est du Soudan, le nom de ma ville est Singa. Ma langue maternelle est l’arabe. J’ai 32 ans.

Mon enfance a été bonne, ou plutôt ordinaire, comme pour beaucoup d’autres enfants. Au milieu de mes frères et sœurs, j’ai grandi dans une maison, portée par mon père, qui travaillait dans son atelier de menuiserie.

Malheureusement, je n’ai pas appris le métier avec lui car j’étudiais à l’université. J’y ai étudié l’économie.

Pour avoir l’équivalence de mon diplôme ici, ils m’ont demandé d’étudier une année supplémentaire, à moins que je ne veuille étudier à nouveau. J’ai préféré suivre une formation professionnelle pour travailler.

Je suis passé par le Soudan, l’Égypte, l’Italie et en 2015 je suis arrivé à Marseille. 

La traversée était facile, je pense que les traversées de 2015 étaient beaucoup plus faciles que maintenant. 

Nous avons traversé dans des bateaux transportant du gaz naturel égyptien vers l’Europe. 

Avez-vous choisi la France comme destination lorsque vous étiez au Soudan?

 Non, j’aurais aimé aller en Suède. J’ai des amis là-bas. En Suède ou en Grande-Bretagne. Je suis venu en France après avoir compris qu’en Suède la procédure d’asile est plus difficile. Et il était difficile de traverser la frontière de Calais, entre la France et la Grande-Bretagne, quand j’ai appris cela j’ai donc décidé de rester.

Les raisons du départ

 Il y avait plusieurs problèmes au Soudan en général, mais à l’université en particulier; J’étais politiquement actif à l’université. Et le régime de Bashir contrôlait toute possibilité d’emploi dans les différents secteurs.

Une fois qu’ils connaissent votre nom ils vous identifient comme “actifs” et vous mettent  sur les listes d’activistes politiques, alors là, toutes les opportunités d’emploi se ferment automatiquement devant vous.

 Je suis resté en Egypte pendant environ deux semaines et j’ai passé un mois en Italie. Je connaissais l’Égypte avant, car je l’avais visitée plus d’ une fois.

Nous avons traversé la mer après ça.

Traverser dans le bateau en cachette, ça m’a coûté 3.000 dollars. C’était à bord d’un très grand bateau qui transporte le gaz naturel d’Egypte vers l’Europe.

 Nous y avons passé environ cinq jours. C’était une expérience normale, sans risque particulier.

On était un groupe de jeunes du Soudan, ainsi que de Syrie, d’Irak et de Somalie … 

L’arrivée en Europe

La marine française nous a sauvés. Ils nous ont emmenés sur les côtes italiennes. Je me souviens qu’il faisait très froid. Nous sommes arrivés en Italie et ils nous ont emmenés sur l’île de Lampedusa.

 Puis ils nous ont emmenés dans une ville, je me souviens vaguement de son nom… « Empoli » peut-être… Puis de là, je me suis rendu en France. De Gênes à Vintimille, puis la frontière. 

L’entrée de l’Italie vers la France a eu lieu en train. À Vintimille, il y avait un camp à la frontière, dans lequel j’ai passé environ une semaine. Des jeunes de nationalités différentes nous ont aidé à supporter cette expérience, et traverser les frontières. 

Puis je suis venu sur Marseille.

L’expérience marseillaise

J’ai choisi Marseille parce que l’ambiance qu’on y trouve est agréable, et le soleil est très important aussi. Je suis allé visiter Paris (après mon arrivée à Marseille), et j’ai trouvé le temps gris, triste, et la pluie… Alors je me suis dit que Marseille me conviendrait mieux.  J’ai donc décidé de retourner ici.

 C’était il y a environ cinq ans. Quand je suis arrivé à Marseille, j’ai trouvé un groupe de militants qui nous aidaient depuis mon expérience de Vintimille, à la frontière entre l’Italie et la France.

 J’ai trouvé un groupe de bénévoles à Marseille, et ils nous ont aidés pour nous loger temporairement. J’ai passé près de trois mois avec eux, pendant que je demandais l’asile.

 Après ça, je veux dire, quand je suis devenu demandeur d’asile,  j’ai obtenu un logement, par le CADA – Centre d’Accueil pour Demandeur d’Asile. J’y ai vécu pendant près d’un an. 

Avez-vous demandé un logement au CADA ou était-ce automatique? 

Non, ils m’ont donné un logement. Environ un mois après avoir demandé l’asile, et puis, lorsqu’ils m’ont donné la réponse favorable, ils m’ont transféré dans une autre résidence. C’était un petit « studio », pas cher, cela me coûtait près de quatre-vingts euros par mois, je recevais de l’aide de la CAF – Caisse d’Allocations Familiales – et j’avais le droit de travailler. 

A vrai dire, les choses étaient un peu compliquées en raison de mon manque de connaissance de la langue française, mais ça a fini par s’arranger.

 J’ai commencé un long chemin pour apprendre la langue afin de m’intégrer dans la société.

J’ai appris la langue dans les écoles. L’assistante sociale qui supervisait mon dossier m’a aidé,  elle m’a envoyé dans les écoles pour y apprendre. Environ quatre mois de cours de langue.

 La première étape que j’ai faite était un mois et demi de formation linguistique à travers l’OFII, puis j’ai commencé à me former dans un centre d’enseignement de langues, pour une période de trois mois. Tout ça pour apprendre les bases de la langue. 

Puis j’ai pratiqué la langue avec des jeunes francophones, avec des bénévoles qui m’ont aidé et à travers des associations. 

“No Borders” (le Manba) est le collectif qui m’a le plus aidé, peut- être le seul : que ce soit en termes de langue, nourriture, de logement et tout. Je les ai rencontrés à Vintimille, à la frontière franco-italienne, et ils vous conseillent, vous fournissent les besoins de base, vous apprennent la langue et, Alhamdoulillah, les choses se sont bien passées.

 Lorsque vous avez reçu l’aide de l’État la première fois que vous êtes venu, pensez-vous que cela allait suffir pour survivre? 

Peut-être que ce n’était pas suffisant, mais pendant ce temps-là, tout allait bien. 280 euros pour vivre me suffisaient, notamment avec l’aide de NoBorder et Le Manba. Quant au logement, ils vous le donnent pendant la période de la demande d’asile.

 Lorsque vous êtes reconnu comme réfugié, vous allez avoir le droit à la Caf: environ 480 euros, plus une aide au logement, et ils peuvent même vous payer tout le loyer au départ, quand vous n’avez pas d’emplois ni de ressources.

Bien sûr, lorsque vous commencez à travailler, l’équation diffère.

La formation et le travail dans la construction

Oui, je l’ai faite dans un centre de formation professionnelle ici, après que Pôle emploi m’ai guidé pour choisir une formation, je me suis fait suivre par une agence d’intérim. “Accès formation Marseille 10 Rue Henri et Antoine Maurras, 13016”; ils vous envoient en formation professionnelle, puis vous travaillez pour l’agence. J’ai d’abord travaillé avec eux comme assistant maçon. Les cours étaient tous les jours, de huit heures à quatre heures, et ils nous apprenaient la construction, et nous avions des leçons pratiques. Et on disposait d’un atelier de construction. 

 Je n’avais jamais travaillé dans la construction au Soudan, j’ai choisi un travail manuel quand j’ai compris que les chances de trouver du travail dans ce domaine sont plus grandes que dans les autres. J’ai décidé de faire quelque chose qui me donne une opportunité directe de travailler.

 Ici, beaucoup de gens ont des diplômes d’études supérieures, mais ils n’ont pas de travail. C’est pour ça j’ai donc décidé de ne pas mettre l’effort pour faire l’équivalent de mon diplôme soudanais en économie en France. Il me semblait que le travail manuel était un meilleur choix et les conditions de travail meilleures. 

L’agence d’intérim me paie un bon salaire, ainsi qu’une aide sociale et elle m’aide au logement et ainsi de suite. Maintenant, je travaille avec eux depuis deux ans et mon salaire a légèrement augmenté par rapport au début, et tout va bien, Dieu merci. 

Même si Corona a rendu la situation un peu plus compliquée.

Comment voyez-vous le travail dans la construction?

 La construction est un moyen productif, vous pouvez trouver du travail en l’utilisant, et son impact est clair. Si vous avez une formation en bâtiment, vous pouvez gagner 1800 euros par mois immédiatement après la formation, ce qui est un bon salaire. Il suffit d’avoir une bonne condition physique pour vous aider à travailler. Le travail dans la construction est parfois fatigant, mais la plupart du temps, vous avez des machines qui vous aident et vous soulagent de votre fatigue. 

Vous avez aussi de la flexibilité : un jour comme ci, un jour comme ça. J’ai rencontré de nombreuses personnes au travail et j’ai établi de bonnes relations avec elles, des français et des arabes ou autre… Vous pouvez apprendre à connaître les gens de cette ville grâce au travail, aux cafés et partout ailleurs.

Selon vous, qu’est-ce qui aidera les nouveaux arrivants?

Les procédures étaient lentes, compliquées. Cela a pris une année entière. Peut-être que maintenant cela prend moins de temps, peut-être six mois et pas comme à mon époque.

Que pensez-vous que les bénévoles peuvent faire pour aider les personnes migrantes ? 

L’aide la plus importante de mon point de vue, peut-être, c’est de l’aider à trouver un emploi d’abord. Quant aux procédures en cas de demande d’asile, elles prennent leur temps.

Je suis allé demander l’asile, puis ils m’ont demandé de venir pour raconter mon histoire.  Après cela, L’OFPRA vous demande de terminer les procédures. Si votre histoire est convaincante, ils vous acceptent et sinon, ils ne vous donnent pas l’asile.

Que conseillez-vous à un jeune homme qui veut vivre à Marseille?

 Apprendre la langue, car cela lui permettra de s’intégrer dans la société. À travers les cours en école, par des bénévoles, ou même par les cours sur Internet … il faut apprendre la langue pour que la vie fonctionne bien, pour pouvoir s’intégrer dans la société dans le sens de trouver du travail et d’être utile. 

Peut-être que le mot «intégration» est un grand mot, et je ne peux pas identifier un chemin clair pour y parvenir. Parce que même les personnes nées ici tu te rends compte parfois qu’ ils ne sont pas « intégrés ». 

Mais d’après ma propre expérience, avec l’apprentissage de la langue, vous pouvez vous aider un peu avec les procédures et trouver du travail, et ça facilite la vie. 

Comment passez-vous une journée ordinaire ?

 Depuis qu’il y a le Corona : du  domicile au travail et du travail au domicile. Avant, on sortait parfois pour rencontrer des amis mais maintenant vous quittez la maison à six heures, lorsque vous avez terminé et rentrez chez vous, vous constatez qu’il est déjà 18h. 

Depuis Corona, il est interdit de sortir après 18 heures!

Parfois, je travaille à Aix ou à Aubagne, ce qui augmente le temps de transport; entre manger, faire le ménage et préparer le lendemain, la journée est terminée. Pendant le weekend, vous sortez un petit moment, en regardant le soleil, buvant un café et saluant les gens. “EssalamouAlakome”, “Wa Alakoum Essalam”, et vous rentrez de nouveau. 

Mais j’aime mon travail, cela allège le poids de beaucoup de choses.

Entre ici et là-bas

Que vous manque-t-il du Soudan ? 

Le plus important est la famille et j’espère pouvoir aller les voir un jour, à Khartoum. Khartoum est une grande ville, habitée par huit millions de personnes, ce qui entraîne des problèmes liés aux grandes villes, comme la surpopulation et la bousculade, entre les gens et les voitures, ce qui produit parfois des moments de chaos. 

Ces grandes villes africaines sont différentes d’ici. Le quartier dans lequel j’ai vécu est probablement plus peuplé que Marseille. Mais les amis et la famille, vous ne pouvez pas les oublier, et ils vous manquent toujours.

Quels endroits avez-vous aimé à Marseille?

 La première chose que j’ai trouvé génial à Marseille c’est la mer. A Khartoum il y a le Nil, mais il n’y a pas la mer. Au Soudan en général, il y a le Nil qui traverse le pays, et un peu de mer qui se trouve dans l’est du Soudan, mais c’était loin de chez moi. L’ambiance marine ici était très agréable et m’a vraiment touchée.

Puis le deuxième arrondissement de la ville, proche de la mer, qui contient des bâtiments historiques, des musées et le quartier du Panier. Le parc public de Longchamp est également agréable. 

Je pense que mon endroit préféré c’est la place « La Plaine », parce qu’au début de mon expérience sur Marseille, la plaine a été importante en tant que lieu. 

Nous étions souvent assis là bas avec mes amis, où nous avons même croisé des gens et appris à les connaître, assis ensemble et nous avons sympathisé.

En termes de personnes, Marseille est bien, mais en termes de travail, la ville reste difficile et les opportunités d’emploi sont limitées. Peut-être que je partirai après à Strasbourg, à Rennes ou à Lyon. J’ai visité ces villes, et les perspectives d’emploi y paraissent meilleures.

 Quelle est la différence dans les relations entre les gens, ici et là-bas?

 Là-bas, les gens sont plus spontanés, et gentils. A Marseille aussi il y a de bonnes personnes, mais pas de la même manière, il n y a pas la même pratique de la coopération et de la solidarité. 

A mon avis, les Soudanais sont “le peuple le plus gentil que j’ai croisé”,  qu’en pensez-vous?

 Honnêtement, je ne sais pas, j’ai entendu des gens dire ça. De mon point de vue, il y a des gens gentils dans tous les peuples, mais au Soudan il y a une simplicité dans la vie,  et «on ne se casse pas beaucoup la tête». Ici, la vie devient plus difficile, car il faut beaucoup de choses pour pouvoir vivre.

Comment avez-vous construit le contact avec les gens de Marseille? 

Au début, j’ai appris à connaître les gens grâce à la présence de la communauté arabe ici. Communiquer pour un arabophone comme moi, c’est plus facile à Marseille que dans d’autres villes françaises. Où que vous alliez, vous trouverez un bilingue avec qui vous pourrez parler, que ce soit dans la Poste, ou d’autres bâtiments et services : vous trouverez quelqu’un qui comprend l’arabe, vous pouvez parler avec un arabe et il peut aider à dépasser la barrière de la langue. 

Petit à petit, j’ai commencé à apprendre la langue française et commencé à communiquer avec les gens, même ceux qui ne sont pas arabophones.

Rencontrez-vous des Soudanais à Marseille?

Oui, nous organisons parfois des rencontres au “café soudanais” près de la gare Saint Charles, rue Bernard Dubois, à côté d’un tabac et d’un café où s’assoient les Tunisiens. Nous y passons de bons moments et nous nous tenons compagnie.  Les gens qui y travaillent sont aussi des Soudanais, et je les ai rencontrés ici à Marseille. 

 Quels sont les amis avec qui vous communiquez chaque jour dans la ville?

 « Tous les jours »?! Non, ici en France, les gens ne sont pas disponibles pour communiquer entre amis tous les jours. J’ai laissé ça au Soudan, en Europe il n’est pas possible de communiquer avec des amis tous les jours. La vie, ici, est différente de la vie, là bas.

 Au Soudan, vous pouvez vous rendre chez vos amis sans rendez-vous. et vous pouvez aller chez vos amis et entrer dans la maison, même sans avoir à frapper à la porte. Ici, non, même si vous considérez quelqu’un comme votre ami, vous devez prendre rendez-vous par téléphone et attendre qu’il accepte de vous rencontrer.

A votre avis, c’est meilleur ou pire? 

Au Soudan, la socialisation devient paralysante, peut-être que les gens sont un peu trop sociaux. Il est normal que les gens restent chez toi trois jours ou une semaine.

Quant au mariage, vos tantes et oncles viendront un mois à l’avance. Cela met la pression sur l’individu et lui coûte des dépenses.

 Ici, vous pouvez vous marier et inviter vingt personnes, simple, sans que ça vous coûte très cher .. Quant à là bas? Il y a mille ou mille cinq cents invités, donc le mariage n’est pas entre deux individus, ni entre deux familles, mais une tribu entière qui épouse une autre tribu … Là bas, pour se marier, le coût peut dépasser dix mille euros. Galère… 

Malgré tout, j’adore quand même la vie là-bas, bien sûr. Peut-être parce que cela me manque. Peut-être que si jamais j’allais au Soudan, Marseille me manquerait. Je ne sais pas quel endroit est le meilleur.

Comment un Soudanais vit-il à Marseille ? Je veux dire, comment pouvez-vous limiter la solitude ? 

Rencontrez des amis soudanais. Mais la vérité c’est qu’à Marseille, elle ne se sent pas la solitude. Parce qu’il y a beaucoup d’étrangers, vous pouvez communiquer et partager la même situation, partager les mêmes difficultés ou coutumes. Le problème est plus grand lorsque vous vivez dans une région où il n’y a pas d’étrangers et que vous ne vivez qu’avec «les maîtres du pays», je suppose que la situation devient plus difficile. Il est peut-être plus difficile d’avoir des relations avec eux. Peut-être ont-ils peur de nous, “les étrangers ». Voilà ce que je sais. 

La vérité est que je n’ai jamais vécu une expérience spécifique qui me fait comprendre que je suis rejeté par les gens autour de moi, mais quand je regarde la TV française, je peux voir clairement que les Français ont peur : des étrangers, des Africains et des Arabes. Je suis les trois à la fois !

 Quand avez-vous l’intention de visiter le Soudan? 

Je ne sais pas, le plus tôt possible j’espère. 

Vu que je suis réfugié ici, j’ai besoin d’obtenir la citoyenneté pour pouvoir y aller, sans ça je ne peux pas y aller. Je dois demander la citoyenneté française et avoir une réponse favorable. Il y a des procédures, je dois les suivre. J’ai l’intention de le faire cette année. 

 Quelles villes aimeriez vous visiter si vous en aviez le choix ? Que ce soit en France ou ailleurs ? 

Honnêtement, je pense que les villes d’Europe se ressemblent les unes des autres, en architecture et en modes de vie. Peut-être que je préférerais aller dans des pays hors d’Europe. Je veux visiter l’Afrique du Sud. Et aussi l’Amérique du Sud. Le Chili ? Le pays de Che Guevara, je ne me souviens pas de son nom, la Bolivie? Je veux aussi visiter le Maroc. 

Comment voyez-vous Moayad de 2015 et qu’est ce que vous lui conseillerez ? 

Je le considère comme quelqu’un qui perd beaucoup de temps et qui est en retard pour commencer une formation. Il perd pas mal de temps à faire la fête, et à consommer de l’alcool et à fumer. Si je pouvais lui parler, je lui dirais de ne pas perdre de temps, de commencer une formation professionnelle et d’apprendre la langue le plus tôt possible, et n’attends pas 2019 pour commencer à faire ce qui te sera bénéfique.

Il faut apprendre et travailler sans perdre de temps. Je lui dirais que les choses sont différentes ici, par rapport à ce que nous avons au Soudan. Chez nous, nous pouvons vivre même sans travailler, avec la solidarité, ou en aidant les parents et les frères : vous pouvez vivre comme ça au Soudan. Mais ici, la situation est différente, il faut travailler soi-même pour pouvoir vivre. 

Même le mariage, par exemple, au Soudan, c’est ton père qui l’organise, et s’il a de l’argent, il te construit une maison … Quant à ici, tu es seul, et tu ne peux compter que sur toi-même. 

 

Récit d’Ali et Sarah

Récit récolté par l’Observatoire Asile de Marseille

En Italique, les commentaires et précisions des intervieweurs, membres de l’Observatoire.

 

L’entretien se fait dans un café du centre ville de Marseille. Monsieur se présente seul pour le témoignage. Sa femme est restée se reposer dans une Mosquée non loin de là car elle a de grosses difficultés à se déplacer. Monsieur a les traits tirés, il semble très fatigué. Il n’est vêtu que d’un tee shirt alors que nous sommes tous en veston. Monsieur et Madame sont de nationalité soudanaise, ils sont arrivés à Marseille le 30/08/2017. Ali est âgé de 50 ans et sa femme, Sarah, de 47 ans.

Le départ du Soudan, l’Italie, et enfin Marseille

J’étais propriétaire d’une librairie et d’une petite imprimerie dans la ville de Omdourman, en banlieue de Khartoum. Avec ma femme on est arrivés par l’Italie et on a traversé la frontière par Vintimille., On a rejoint la Libye ensemble pour se rendre en Europe, on a fuit des persécutions au Soudan.

On a pris un bateau Zodiac de la Libye et on est arrivés vers la fin du mois d’août 2017 en Italie. On est directement allés à Rome avec l’aide d’un passeur qui nous a récupéré sur une plage et nous y a directement emmené avec un groupe de personnes. Nous n’avons pas donné nos empreintes en Italie. Nous avons pris un train le matin très tôt et nous n’avons pas été contrôlé à la frontière. Nous ne connaissons personnes à Marseille, mais nous sommes venus dans cette ville parce que nous savions qu’il y a une importante communauté arabophone, nous pensions que ce serait plus facile pour nous…

L’arrivée à Marseille et la longue attente pour déposer la demande d’asile

Depuis notre arrivée on a dormi dans la rue devant à la Gare Saint Charles. Le lendemain de notre arrivée on est allés à la Plateforme, on a été reçu le jour même et on a eu le rendez vous pour la Préfecture pour la fin du mois d’octobre 2017.

Soit 54 jours avant d’être reçu par les agents de la Préfecture et de l’OFII en vue d’enregistrer leur demande d’asile et être inscrit sur le dispositif national d’accueil des demandeurs d’asile.

Après notre rendez vous à la Plateforme Asile nous sommes restés deux semaines dans la rue, c’était très froid… j’ai dit que nous étions à la rue et le Monsieur qui travaille à la Plateforme a pris notre numéro de téléphone pour nous rappeler pour une solution d’hébergement… Jusqu’à maintenant je n’ai pas de nouvelles… Je pensais que ce serait normal que le personnel de la Plateforme Asile me demande si j’avais besoin de manger ou d’un hébergement et toutes les affaires privées comme la santé… mais quand je suis sorti de la Plateforme je pensais : « Pourquoi le personnel ne m’a pas posé ces questions »… ?

Ali est sorti de la PADA avec un rendez vous GUDA à 54 jours sans aucune orientation pour répondre à ses besoins quotidien. Le couple n’a pas été orienté vers le restaurant social NOGA et n’a aucun endroit où dormir.

Une prise en charge inexistante

Si l’État pouvait au moins nous donner un toit ce serait pas un problème d’attendre ces 54 jours pour enregistrer notre demande d’asile. Je ne comprend pas pourquoi on est traités comme ça… il y a 25 ans moi même je travaillais pour la Croix Rouge au Soudan et je sais comment on accueille et on aide les personnes dans le besoin…

Je penses à comment je traitais les gens avant et je vois comment l’État français me traite à moi… Depuis notre arrivée en France on n’a jamais réussi à joindre le 115, on dort dans la rue aux alentours de la Gare Saint Charles.

Depuis 3 nuits on a eu accès à une Mosquée pour la nuit. Une personne nous a vu dans la rue devant la gare et nous y a emmené pour qu’on puisse y dormir quelques jours mais on ne peut y rester que la nuit et on dort à même le sol.

Il fait froid dehors. Ma femme est très affaiblie, elle a des problèmes de santé. Elle a froid et n’est pas capable de marcher, elle a très mal au pied droit. Elle a besoin de soins. On est allés plusieurs fois à l’hôpital de la Timone mais les urgences ont refusé de nous recevoir parce qu’on a pas de couverture maladie et ils disent qu’on a pas une urgence vitale. La première fois qu’on est allé à l’hôpital pour ma femme elle avait très mal dans son corps mais ils ont refusés de nous recevoir. Le lendemain les douleurs étaient si fortes que nous y sommes retournés et là le médecin a accepté de regarder son état et de prendre des médicaments anti-douleur dans la pharmacie de l’hôpital… Quand j’ai demandé à la Plateforme de nous aider pour avoir accès à l’hôpital, expliquant que nous avons besoin de soins et expliqué la situation de ma femme, la personne de la Plateforme m’a répondu que ce n’était pas urgent et qu’il ne fallait pas les embêter…mais ma femme a besoin de traitements…

Dehors on peut pas prendre de douche et on ne mange pas tous les jours. Depuis qu’on dort à la Mosquée, des personnes passent nous apporter à manger, on peut avoir un repas par jour……quand nous étions dans la rue, nous avons utilisées nos petites économies pour nous nourrir… aujourd’hui nous n’avons plus d’argent…

Pendant qu’on attend notre rendez vous on a pas d’endroit où dormir, pas d’endroit où manger, pas de soins… j’ai parlé avec des personnes qui m’ont dit que j’avais le droit d’être hébergé, d’avoir accès à la santé, d’être nourri, d’avoir de l’aide pour les vêtements. La Plateforme m’a répondu que tant que je n’avais pas le rdv au GUDA, je n’avais pas le droit. Comme je leur ai demandé deux fois où manger et qu’ils m’ont répondu que c’est pas possible, j’ai pensé que c’est comme ça que marche le système… Il n’y a pas de sens pour moi à retourner encore les voir et avoir la même réponse, je n’aime pas quémander… C’est dégradant d’être dans cette situation. Je ne comprend pas comment on peut faire subir ça à une personne.

Ici vous mourrez dans la rue et personne ne le voit

Quand je suis arrivé en France je pensais que nous aurions accès aux bases (il utilise le mot anglais basics), le logement, la nourriture et la santé… J’ai vraiment besoin de tout ça. Les autres choses viennent après, c’est humain de donner les bases à tout le monde, à manger, se doucher, où dormir. Ici vous mourrez dans la rue et personne ne le voit. C’est un devoir de donner à tous accès à la nourriture, la santé et la sécurité… ma femme m’a demandé « où nous sommes arrivés »? Y a pas de droit, pas de responsabilité, personne ne nous demande notre histoire, nos problèmes… Ça a été un choc ma femme, d’être en France, dans un pays européen et que ça se passe comme ça : elle pensait que la France est un pays développé et qui respecte les droits de l’homme… à la maison elle pensait que ce serait bien en France, mais en fait nous sommes en pleine jungle, nous sommes perdus…

Ali et Sarah sont très affectés par leur situation. Les événements traumatiques vécus au Soudan et leur état de précarité à leur arrivée à Marseille les mettent dans une situation d’extrême vulnérabilité – d’autant plus qu’ils ont d’importants problèmes de santé. Il est déroutant et incompréhensible que ce couple doive attendre 54 jours avant d’avoir accès à une évaluation de leur situation, prenant en compte leur problèmes de santé importants et leur grande fragilité.

 

Récit de Jamal et famille

Récit récolté par l’Observatoire Asile de Marseille

En Italique, les commentaires et précisions des intervieweurs, membres de l’Observatoire.

Nous rencontrons Jamal et sa famille dans le jardin de l’hôtel HECO où ils sont hébergés dans le cadre du Service Plus DA. Jamal a accepté de témoigner de leur situation, l’entretien se passe en langue arabe.

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Notes sur l’hôtel HECO :

En bordure d’autoroute à Septèmes les Vallons, en périphérie de Marseille derrière le quartier Saint Antoine, loin du centre ville. C’est un hôtel de plutôt grande taille (3 étages avec des chambres en enfilade) – il est rempli de familles en demandes d’asile – quand nous entrons dans la cour, nous avons la sensation d’arriver dans un camps de réfugiés… Des enfants qui courent partout, de toutes nationalités et de tous âges. Le gestionnaire de l’hôtel nous dit : « Les demandeurs d’asile c’est mieux que les prostituées ou les toxicomanes – je n’ai plus de problèmes avec la police depuis que je reçois des demandeurs d’asile ». Il nous dit être épuisé, que « c’est 24h/ 24h » et qu’il a même dû procéder à l’inscription à l’école des enfants hébergés dans son hôtel : « J’ai fait les démarches pour 37 enfants qui vont maintenant à l’école en face, il me reste une douzaine d’adolescents pour lesquels j’attends les affectations aux collège… ». Ce n’est pas son métier, il n’est pas là pour ça mais le fait parce que sinon personne ne s’en occupe.

Jamal est soudanais, âgé de 35 ans, il a vécu en Libye, à Tripoli, pendant 16 ans. A Marseille avec sa femme et leurs 4 enfants ils sont en cours de procédure Dublin, réadmission vers l’Italie.

On a quitté la Libye à la mi-avril 2017. Ma femme était enceinte et avec nos 3 enfants. On a traversé la méditerranée en barque et on est arrivé le lendemain à Lampedusa où ils nous ont forcés à donner nos empreintes. On a été hébergés dans une chambre pendant une quinzaine de jours et ensuite ils nous ont transférés en Sicile où on est restés 2 jours avant d’être transférés à Perugia dans un hôtel avec d’autres demandeurs d’asile. Après la Sicile les tortures commencent….A Perugia, la responsable du centre est violente et nous traite très mal…

On est restés dans le centre de Perugia pendant plusieurs mois. La situation est mauvaise là bas. J’ai demandé à quitter le centre et à être transférer ailleurs mais la responsable du centre m’a proposé de nous acheter des billets de train pour aller en Allemagne… je devais d’abord lui donner l’argent… J’ai demandé à mon frère de m’envoyer de l’argent. La responsable du centre elle a donné des billets de train en disant que c’était pour aller en Allemagne… Moi je parle pas italien ! Je comprenais rien… en fait au bout du train, on est arrivés à Gênes dans le Nord de l’Italie… A Gênes j’ai demandé à un autre Soudanais dans la rue si nous étions en Allemagne… il m’a répondu que j’étais toujours en Italie, je lui ai demandé comment aller en Allemagne et il m’a dit que c’est impossible… il nous dit a dit d’aller en France.

A Perugia, le centre nous avait donné un papier quand on est parti, c’était en italien… moi je savais pas ce qui était écrit dessus… j’avais compris qu’avec ça on pouvait traverser la frontière comme c’est la responsable du centre qui l’avait donné… quand on est arrivés à Vintimille je suis allé voir les policiers pour leur montrer le papier, je pensais que je pouvais traverser avec ce papier !!!

Il rit… Il semble avoir beaucoup de recule sur tout ça, et voir, en le racontant, l’absurdité de la situation.

En fait j’ai fini par comprendre que sur le papier il était écrit qu’on devait être renvoyés à Perugia, renvoyés au centre… Moi j’ai l’impression que c’est comme une blague entre les gendarmes et la responsable du centre, de nous faire faire tout ça…

On est restés trois jours à Vintimille et ensuite on a été renvoyés à Perugia. Moi je voulais pas rester là-bas et dès qu’on est arrivé j’ai racheté un billet pour Vintimille et on a retraversé l’Italie….

Cette fois on est restés 15 jours, on a été hébergé dans un église. Mais finalement le prêtre nous a acheté des billets pour qu’on retourne au centre à Perugia, et on est retournés…

Là bas ils ont dit qu’on devait donner une nouvelle fois nos empreintes. Ils ont dit que si on donnait nos empreintes on pourrait ensuite aller en France. Alors on l’a fait : nous on connaît rien à tout ça… et le même jour on est reparti. Ils nous ont donné un document et on a su ensuite que c’était pour demander l’asile… mais nous on voulait pas rester en Italie.

On a essayé plusieurs fois de traverser la frontière mais les policiers nous ont fait descendre des trains qu’on prenait. Finalement on a réussi à passer la frontière en disant à un agent de police qu’on voulait juste traverser la France pour aller en Allemagne… je sais pas pourquoi mais ça a marché…

On est arrivé le XX mai 2017 à Nice par le train et on a pris un autre train pour Marseille, on avait pas de billet et à chaque contrôle les contrôleurs nous ont fait descendre du train. On a fait ça 4 ou 5 fois pour remonter dans un autre train plus tard. On est arrivés à Marseille le lendemain vers 19h…

On a dormi dans la rue pendant tout le week-end. Mes enfants sont petits et ma fille aînée est handicapée… Ma femme était enceinte…

Jamal a deux fils, un qui a 1 an et demi et un autre qui a 2 ans et demi. Sa fille aîné est âgée de 8 ans, elle a un handicap mental et moteur important. Quand ils arrivent à Marseille, sa femme est enceinte de 8 mois. Elle a accouché depuis, et quand nous faisons l’entretien il y a un autre petit garçon nouveau né.

On est allé à la Plateforme le lundi suivant, mais c’était trop tard pour être reçus et on nous a dit de revenir le lendemain, il y avait déjà trop de monde devant nous alors qu’il était 8h15.

On a dormi dans la rue une nuit encore. À la Plateforme ils ne nous ont pas proposé de solution et on connaissait pas le 115…

Le lendemain on est retourné à la Plateforme à 8h mais il était encore trop tard pour être reçu. On savait pas que la Plateforme pouvait nous aider pour l’hébergement alors j’ai pas posé la question.. je pensais que c’était juste pour le rendez vous pour demander l’asile.

Dans la rue, un Monsieur algérien est venu nous voir quand nous attendions devant la Plateforme, il nous a apporté un sandwich… les enfants ont mangé le sandwich et on a parlé ensemble en arabe… Il nous a prit avec lui et nous a amené à l’hôtel HECO… il a payé 7 nuits pour nous… c’est lui qui a payé…

La famille reste 7 nuits à l’hôtel et se repose. Épuisée par les multiples allers retours entre Vintimille, Perugia, Vintimille, Marseille et les jours passés dans la rue….Quand je lui demande pourquoi il ne retourne pas les jours suivants à la PADA pour obtenir un rendez vous, Jamal me répond :  » On était fatigués !!! « 

Le XX/06/2017 on est retourné tous ensemble, on nous a inscrit sur une liste devant la Plateforme à 6h du matin mais quand les portes ouvrent et qu’ils appellent des noms la liste s’arrête avant nous… à la 15eme personne sur la liste on m’a dit qu’on ne serait pas reçu… j’étais le 17éme…

Jamal ne parvient pas à entrer dans la PADA et n’a toujours pas enregistré sa demande d’asile, pour avoir un rendez vous au GUDA. Les 7 nuits d’hôtel payé par l’homme algérien sont terminées. Ils ne savent pas où aller. Devant la PADA un homme leur propose de les aider et d’appeler le 115. L’homme ne parvient pas à joindre le 115 mais il emmène la famille chez lui pour la nuit…

Le monsieur a appelé plusieurs fois le 115 et finalement il a réussi à les avoir le lendemain : on nous a emmené à l’hôtel HECO pour 10 nuits.

On est retourné à la PADA deux jours après : le monsieur qui nous avait aidé, nous a accompagné en voiture parce qu’on devait partir de l’hôtel à 3h du matin pour aller faire la queue devant la Plateforme. On était devant la Plateforme vers 3h30 et ce jour là ils nous ont reçus ! On a eu le rendez vous pour la Préfecture pour le XX/07/2017…

La famille doit donc attendre 34 jours avant d’être reçu au GUDA et pouvoir déposer leur demande d’asile.

Ce jour là j’ai demandé à la Plateforme comment on allait faire après les 10 nuits du 115… ils m’ont répondu qu’il fallait voir directement avec le 115, alors j’ai appelé le dernier jour… mais ils ont refusé parce qu’on avait déjà eu les 10 nuits… Au téléphone j’ai dit que j’avais un enfant malade, un bébé d’un an et demi, un fils de 2 ans et demi et que ma femme est enceinte de 8 mois… mais ils ont refusés, quand même… Ils laissent des familles comme ça, dehors…

On a dormi dans la rue pendant 5 jours. Tous les jours je suis allé à la Plateforme pour demander un hôtel mais y avait pas de solution. On nous a rien proposé, même pas un endroit où manger.

Un jour, une dame âgée, une française, nous a parlé dans la rue et nous a amené avec elle à l’Église en haut de la Canebière… Elle nous a mis dans chambre de l’église… on est resté là pendant 23 jours. Dans ce petit espace, la situation est très compliquée car c’est une toute petite chambre et nous sommes 5 dont ma fille handicapée… mais au moins nous ne sommes plus dehors…

Finalement le XX/07/2017 la Plateforme nous a orienté de nouveau vers l’hôtel HECO (dispositif Service PLUS DA).

Entre temps nous avions eu le premier RDV avec a Préfecture. Ils nous ont mis en procédure DUBLIN pour l’Italie. Lors de l’entretien avec l’OFII, ils ne nous ont pas proposé d’hébergement, quand j’ai expliqué à l’OFII qu’on pouvait pas rester comme ça, avec nos enfants et ma fille handicapé, la dame elle a demandé un certificat médical prouvant que mon enfant est handicapée !

Jamal s’énerve en se rappellant cet échange :

Je lui ait dit que nous ne pouvions plus dormir dans la rue et elle me demande un certificat médical pour prouver que ma fille est handicapée… Cette personne n’est pas capable de voir que ma fille est handicapée alors que c’est clair en la regardant !! Tu le vois bien que ma fille est handicapée… non ?! En plus je ne pouvais pas avoir de certificat médical car je n’avais pas accès à un médecin… sans CMU…

Le lendemain de notre enregistrement, ma femme a accouché, elle est restée 3 jours à l’hôpital et mois je suis resté avec les enfants à l’église. Quand elle est sortie de l’hôpital les docteurs avaient donné un courrier qui demandé que nous soyons hébergés parce qu’il était pas possible de rester dans ces conditions, dans une petite chambre, à même le sol avec 4 enfants, dont une fille handicapé et 1 nouveau né.

Je suis allé à la Plateforme avec l’attestation pour demander un hébergement mais ils n’ont rien fait… Finalement une personne qui nous aide de temps en temps a contacté la Plateforme pour insister… et c’est comme ça qu’on a enfin été mis à l’hôtel par la Plateforme… on est retourné comme ça à l’hôtel HECO…

On a eu beaucoup beaucoup de problèmes, aujourd’hui on est à l’abri mais on doit encore trouver des solutions pour s’alimenter avoir des produits d’hygiène… Fin juillet, la Plateforme nous a orienté vers le Secours Populaire mais ils n’avaient plus rien sauf un paquet de couches… Mes enfants ont tous besoin de couches. Ma fille a 8 ans, elle n’est pas capable d’aller au toilettes en raison de son handicap…. Aujourd’hui tout mon argent (ADA) passe dans les dépenses de couches… Quand on était à la rue nous devions laver les vêtements de nos 3 enfants parce qu’on avait pas de couches. C’était très dur : ma femme lavait les vêtements dans la rue comme ça… Le propriétaire de l’hôtel où nous sommes, nous avance de l’argent pour acheter des couches. Je lui doit 200 euros et il accepte d’attendre. Une dame du quartier qui est très pieuse nous apporte aussi des couches…elle nous apporte aussi du lait et à manger… les personnes privées qui nous ont vues et qu’on a rencontré nous ont aidées bien plus que l’État Français !!

C’est qu’au début du mois d’août qu’on a enfin eu l’argent (1er versement de l’ADA) c’est presque 30 jours après l’enregistrement….

Le même jours, mon fils, âgé de 2ans et demi a été renversé par une voiture et il a été hospitalisé pendant 20 jours. Je venais de recevoir l’argent et je suis allé faire des courses à Bougainville pour acheter à manger, une voiture est passée comme un fou et a renversée mon garçon. Il a encore des séquelles… cette période a été vraiment très dure…

Il est temps que l’État regarde ce qu’il fait aux gens !

Il y a des familles à l’hôtel qui mangent le petit déjeuner parce qu’il est gratuit et c’est tout. Ma fille handicapée reste toute la journée dans notre chambre…. L’hôpital ne veut pas rencontrer notre fille tant que nous n’avons pas de CMU… nous sommes toujours en attente…Elle a des problèmes avec les autres enfants… ma femme pleure tous les jours de voir comment notre fille est traitée ici. Nous avons besoin d’une autre solution, d’un lieu pour vivre…

Notre prochain rendez vous à la Préfecture c’est à la mi-octobre : on verra bien…

Récit de Mosa

Récit récolté par l’Observatoire Asile de Marseille

En Italique, les commentaires et précisions des intervieweurs, membres de l’Observatoire.

Du Soudan au CRA du Canet

Je suis soudanais, j’ai 35 ans. Je suis arrivé à Marseille en septembre 2015, après avoir traversé l’Italie de Sicile, à Rome puis Vintimille. J’ai traversé la frontière entre l’Italie et la France, en arrivant en train à Nice. C’est sur le trajet suivant, Nice-Marseille, que je me suis fait contrôler par la police. Arrivé à la Gare Saint Charles, les policiers m’ont demandé si je voulais demander l’asile en France : j’ai répondu que oui et ils m’ont pris les empreintes et conduit au Centre de Rétention Administrative du Canet (toujours à Marseille).J’y ai été détenu pendant une semaine, et c’est seulement après que j’ai pu entamer la procédure de demande d’asile (n.d.a., à la Plateforme Asile, PADA).

Je n’ai pas vraiment choisi Marseille, je voulais juste quitter le territoire italien et je ne savais pas où j’allais… et c’était Marseille .

Les droits du demandeur d’asile

Une fois la procédure de demande d’asile lancée, j’ai commencé à recevoir l’Aide aux demandeurs d’asile, correspondant à presque 350 euros pour un célibataire (nda. le montant varie en fonction de la composition familiale).
Par contre, pour ce qui concerne l’hébergement, aucune solution m’a été proposée par les institutions : j’ai fais 4 tentatives, en me rendant à l’OFII tôt le matin. Mais à chaque fois il y avait beaucoup de monde, le gardien ne me laissait même pas accéder au bâtiment. C’est d’ailleur un homme de la sécurité de l’OFII qui m’a informé de la possibilité d’adresser une demande d’hébergement au service téléphonique de l’OFII, en appelant les lundis / mercredis / vendredis matin.
J’ai essayé d’appeler des dizaines de fois mais ils n’ont jamais répondu.

Au bout d’un moment, en voyant tout ce monde à l’OFII et en constatant qu’aucune solution m’était proposée, j’ai renoncé… Entre temps j’avais eu la chance de connaître des gens du Collectif Soutien Migrants – El Manba, et grâce à ce réseau j’ai pu rentrer dans un squat, où je dors encore à présent.

Mes amis m’accompagnent pour m’aider dans les demandes car je n’ai pas d’aide pour mon accompagnement. Je vais à la Plateforme Asile pour chercher mon courrier, 3 fois par semaines. Les seules démarches que la PADA ait fait pour moi ce sont l’inscription au Restaurant Noga et la demande de CMU et son renouvellement au bout d’un an.

Des attentes exténuantes

Entre l’enregistrement de ma demande d’asile par l’OFPRA et mon entretien à Paris j’ai attendu 1 an. En total, ma procédure de demande d’asile dure depuis 2 ans, pendant lesquels je n’étais pas autorisé à travailler et je n’avais que l’ADA pour couvrir mes besoins primaires, y compris le logement, du moment que rien ne m’a été proposé.
D’ailleurs, même pour l’ADA j’ai dû insister auprès de l’OFII : au bout de 45 jours de retard, ils ont fait un mail de relance pour que mon allocation soit enfin versée.
De plus, avec l’activation de l’ADA, l’OFII a contacté la Plateforme Asile pour leur demander de ne plus me réorienter vers le Restaurant Noga, mes revenus étant désormais ‘trop haut’ pour bénéficier de ce service…

C’est très long d’attendre tout ce temps : dans mes journées, je vais à l’école, j’apprend le français, j’y vais tous les jours. En fait, je suis des cours dans plusieurs endroits : à La Friche, sur le boulevard Baille (n.d.a., L’Amicale du Nid, Mardi de 14h à 16h30. 60, Bd Baille), à Tétraccord et au Manba.

Lors de mon entretien à l’OFPRA j’ai tout raconté, tout ce qui m’est arrivé du Soudan jusqu’à Marseille, y compris mon passage en Libye. La vie y est très dure pour un noir : on se fait maltraiter, on se fait battre… Dans le bateau, les passeurs vous classent, les arabes sont sur le pont et nous les africains et les autres ont est dans les cales.

En arrivant ici, je pensais de pouvoir tourner la page, mais au bout de tout ce temps je ne peux pas dire de l’avoir fait. Les galère continuent, la peur et les chagrins ne s’arrêtent pas. Je suis surpris de la manière dont les gens sont traités ici…

Au Soudan il y a beaucoup de misère, de la violence dans plusieures zones du pays ; ici, je perçois une aide de l’Etat, c’est vrai… mais la vie est bien différente de ce que je rêvais en quittant mon Pays.

Et en tout cas si ce n’était pas pour le soutien de beaucoup de personnes que j’ai rencontré et qui continuent de m’aider, je ne pourrais pas survivre avec les 340 euros de l’ADA. Je vois que ceux qui n’ont pas eu la chance que j’ai eu, dans les rencontres, dorment à la rue, des familles entières. Je me demande comment ils font.
Avec mon expérience, j’ai compris qu’on ne peut pas compter sur l’Etat, c’est l’entraide et les rencontres qui m’ont permis de tenir.

Quand l’OFPRA m’a notifié le refus de l’asile, j’ai pensé que ce n’était pas vraiment grave, que c’était le mektoub…
Je suis allé rencontrer la CIMADE, qui m’a aidé pour préparer mon recours. Aujourd’hui, je suis en attente d’une audience à la CNDA… Encore en attente, sans pouvoir rien faire : c’est dur de vivre ici, je suis dans l’inconnu… rester où partir je ne sais pas.
Au Soudan j’ai travaillé depuis l’âge de 8 ans : c’est vraiment dûr maintenant d’accepter de recevoir de l’argent sans rien faire. C’est une situation insupportable pour moi, et je ne cesse pas de penser à ce qui doivent penser les autres de ma condition.

D’autres associations et espace de rencontre : au delà du soutien

Le collectif El Manba m’aide sur plusieurs questions : j’y récupère des vêtements, je vais manger aux cantines à prix libre qu’ils organisent et parfois j’aide à préparer des repas de soutien. Il y a un collectif de personnes qui donnent des légumes et autres qui les récupèrent en fin de marché…

Je vais aussi aux permanence de l’association Afrisanté, à Noailles, qui aide beaucoup de gens. J’y vais pour avoir de l’aide pour les démarches administratives (CMU, appels au 115, …), mais aussi juste pour me reposer et boire un thé.

Et la Cimade, outre que pour le recours à la CNDA, m’a aidé pour de nombreuses démarches, comme trouver une école ou encore contacter un médecin. Ils offrent une aide réelle, et c’est rassurant d’y trouver toujours des bénévoles, souvent très âgés: on s’y sent dans des bonnes mains, on fait confiance.

En enfin il y a des espaces de rencontres très importants pour moi, les seules permettant d’oublier nos respectives galères: les jeudi après-midi on se retrouve avec des copains italiens, soudanais, afghans pour boire un thé, tchatcher, jouer aux échecs, à Manifesten. C’est le seul espace où j’ai vu les européens s’ouvrir, mettre de côté leur timidité.
On y oublie d’où on vient, on laisse de côté les démarches et les ennuis bureaucratiques, on relativise et on ne pense pas aux Etats et à leurs histoires : c’est un espace où les gens fleurissent, on se croirait en famille, avec pleins d’enfants qui courent de partout.
Et d’ailleurs, c’est le meilleur espace d’intégration que j’ai connu : on y apprend plus de français qu’aux cours de langue de l’OFII, puisqu’on a envie de communiquer et on a des choses à partager!