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Récit de Nada

Je suis arrivée à Paris en 2009, puis j’ai vécu quelque temps à Madrid ; quand j’ai dû rentrer en France pour renouveler ma carte de séjour française, il me fallait trouver une solution. J’étais décidée à ne pas retourner à Paris,  j’en avais décidément assez de cette ville. 

En effet, à Paris tout ne se passait pas mal : arrivée à la faculté en tant qu’étudiante, chaque année ma carte de séjour était renouvelée pour un an, grâce aux études. J’ai eu le temps de rencontrer des gens, faire des connaissances, mais les normes sociales entre les gens là-bas ne me convenaient pas, je ne m’y imaginais pas et je ne désirais pas y rester… sans compter le froid ! 

J’ai réalisé que Paris n’est pas la société dont je rêve ou à laquelle j’appartiens. Et c’est comme ça que, en 2016, j’ai choisi  Marseille. 

Au début, je cherchais de m’inscrire à un Master : le Master de Science Po à Aix en Provence avait attiré mon attention, c’est le seul auquel j’ai postulé. La première fois, je suis venue à Marseille toute seule, j’y suis restée quatre jours. Chaque jour je me promenais dans la ville en écoutant et regardant les gens, puis je me suis dit vas-y, essaie un ou deux ans et on verra comment ça se passe. Je me suis inscrite au Master “Politiques publiques dans la zone euro-méditerranéenne” à Aix , et  je me suis installée à Marseille. 

J’ai fait un Master en philosophie, et un autre master dans le droit international, puis j’ai fait un Master dans l’Histoire du monde arabe et d’Afrique.

Vous faites une collection de diplômes de Master ? 

Cette affaire a commencé avant, en licence : j’en ai fait une en droit et une autre en philosophie. Lorsque j’ai eu ma licence en droit, je me suis rendue compte que je ne voulais pas devenir avocate ; j’ai parlé avec une personne qui étudiait l’Histoire de l’Afrique et du monde arabe et je me suis dit pourquoi pas ? 

Après avoir fini mes études, je suis partie à Madrid pour une formation professionnelle de six mois, et lorsque je voulais rentrer en France, j’avais besoin d’une inscription à la faculté pour renouveler mon séjour, et c’était le but de mon deuxième Master.

Pourquoi Marseille? 

Parmi toutes les villes françaises,  il était clair que Marseille était le meilleur choix. Je me suis sentie à l’aise et j’ai aimé l’énergie de la ville, je me souviens avant de venir, j’ai cherché sur internet des cours de flamenco, et je me suis dite que, s’ils existaient, je viendrais! 

J’aimerais bien avoir plus de précisions sur le moment de transition entre les études et le travail, parlez- moi de cette expérience. 

Actuellement, je suis coordinatrice et directrice des programmes culturels dans l’association où je travaille. 

C’est une association dédiée à la création artistique et à la diffusion d’œuvres d’artistes arabes à Marseille et à Séville. J’ai participé à sa création avec une dame rencontrée dans un festival de cinéma à Marseille ; elle avait habité à Séville pendant cinq ans avant de s’installer à Marseille. On a échangé au sujet du festival, on s’est bien entendue et on a commencé à imaginer notre projet. 

Aujourd’hui, nous ne sommes que deux à y travailler, avec le directeur général, donc nous sommes obligés de partager la masse de travail : mon travail va de la communication, au montage des dossiers et des demandes de financement… je suis comme un “couteau suisse”, je dois faire tout ce dont l’association a besoin.

J’ai commencé ce travail en septembre 2019, un an après avoir terminé le Master. C’est un moment délicat, avec la transition entre  le statut étudiant  et le salariat. Après le master, il est possible d’obtenir l’ autorisation provisoire de séjour (APS), une possibilité de séjour qu’on donne aux diplômés de Master en France pour leur permettre de trouver un travail. C’est assez facile de l’obtenir pour un an : vous allez à la Préfecture avec la carte étudiante et le diplôme au moment où vous l’obtenez ou bien une attestation de réussite et on vous donne l’APS… je pense que c’est le titre de séjour le plus facile à obtenir, car cela vise à donner une occasion aux diplômés de l’enseignement supérieur français de trouver un travail. 

C’est les conditions demandées postérieurement pour confirmer le titre de séjour qui sont bien plus compliquées. Par exemple, ils exigent que vous trouviez, dans les 12 mois, un travail dont le salaire dépasse 2300 euros par mois ce qui rend cette affaire très compliquée, sauf, peut être, dans les domaines des finances, ou de l’ingénierie, ou d’autres branches particulières où l’on peut gagner des salaires très élevés dès son premier poste.

La deuxième possibilité est l’auto-entreprenariat, et dans ce cas-là la somme demandée est moins importante, où vous devez justifier que vous gagnez le SMIC en tant qu’auto-entrepreneur, pour profiter de l’autorisation provisoire de séjour, donc soit vous aurez un travail dont le salaire est de 2300 euros, soit l’auto-entreprenariat en justifiant les revenus que vous gagnez tout en dépassant le SMIC. 

La troisième possibilité, c’est que tout se termine après un an et vous retournez dans votre pays!

Vous n’avez pas la possibilité de vous réinscrire à la faculté pour préparer une thèse, car ce n’est plus possible si vous aviez opté pour une APS.

Je n’avais pas toutes ces informations, personne ne t’explique rien, et elles sont mal expliquées sur les sites institutionnels ; j’ai eu la chance de rencontrer une dame à Paris, qui m’a expliqué toutes les choses qu’elle avait appris en aidant une fille qui avait déjà suivi ce chemin, en choisissant la voie de l’auto-entreprenariat. 

J’ai passé plusieurs mois à chercher du travail, chaque jour j’envoyais des candidatures qui restaient  réponse… j’ai envoyé des centaines de candidatures. C’est dans ce contexte que j’ai eu la possibilité de faire un service civique en attendant de trouver du travail : je me suis dit pourquoi pas, et je suis partie… J’ai passé longtemps à chercher du travail, je voulais trouver un travail à Marseille, mais le fait d’y trouver un travail à plus de 2000 euros est difficile. 

Le service civique que j’ai entamé avec l’association AFLAM – une association faisant la promotion du cinéma arabe à Marseille -, m’a finalement permis de rentrer en contact avec l’association dans laquelle je travaille aujourd’hui, car ils partageaient le même siège. Le service civique a été très intense,  comme un vrai travail, mais ça aura valu le coup, car ça a été pour moi la porte d’entrée dans le monde du travail.AFLAM est une association qui organise tous les ans un festival du cinéma arabe à Marseille, au centre ville et en banlieue. Avant la crise du Covid, elle projettais chaque mois, dans une salle de cinéma de la ville, un film produit dans un pays arabophone. De plus, elle travaille en partenariat avec plusieurs écoles et établissements éducatifs, où elle projette des films arabes et anime des débats avec les élèves et les professeurs, en plus des ateliers de traduction avec les enfants. 

Grace au service civique chez AFLAM j’ai fait connaissance de beaucoup de gens, j’ai aussi fait des rencontres importantes à la Dar Lamifa. Beaucoup m’ont aidé pour les démarches pour ma carte de séjour ; le plus important parmi ces collectifs a été «  El Manba » pour son accueil et son soutien aux migrants. C’est grâce à eux que j’ai pu rencontrer les avocats qui m’ont aidé et conseillé postérieurement.

Concernant le service civique, on gagne 500 euros, versés par l’Etat par le biais de l’ASP (Agence de services et de paiement), qui s’occupe de verser 400 euros au stagiaire, et on lui ajoute les 100 euros qui ont été déjà envoyé à l’association, ça fera 500 euros pour le stagiaire. 

À ce moment-là, je vivais en colocation, et je recevais les aides de la CAF : nous étions quatre, et nous avons loué une belle maison, j’en connaissais une fille d’Aix en Provence, et quand j’étais au Maroc pendant mes études, cette fille m’avait dit qu’elle aimerait vivre à Marseille, j’ai aimé l’idée et je lui ai demandé de me prévenir si elle trouvait quelque chose de bien…et quand elle est tombée sur une belle maison, on l’a louée. 

Je suis devenue auto-entrepreneur, j’ai travaillé pendant un an dans le secteur culturel, je faisais partie de l’équipe de théâtre « Ne laisse personne te voler les mots » pour le réalisateur marocain Salman Rida. J’étais chanceuse car en décembre la pièce de théâtre a été présentée dix fois. Au départ, nous ne savions pas comment établir le prix, parce que personne ne nous le dit, donc on demandait peu, et la chose marchait très bien!. J’ai demandé 100 euros par jour pour mon travail, on y rajoute les charges qui sont peu à payer pour un auto-entrepreneur.

Une chose à avoir en tête c’est que, lorsque vous êtes auto-entrepreneur, vous coûtez moins cher à votre employeur : il faut bien négocier pour avoir un montant plus élevé que prévu, car ce sera à vous de payer vos droits sociaux (chômage, retraite) et non pas à l’employeur, comme il le fait pour les salariés. 

Lorsque j’ai commencé mon travail comme auto-entrepreneur, je ne pouvais pas avoir assez de revenus pour renouveler mon titre de séjour, donc j’ai demandé à mes amis de recevoir leurs salaires par le compte de mon association et que je leur rembourserais les dépenses liées aux différentes dépenses devraient être couvrir.  À la fin ça a marché, je crois qu’il y a qui se renseigne auprès des auto-entrepreneurs.

Beaucoup de gens sentent « un double absence» entre le pays d’origine et le pays d’accueil mais dans ton cas c’est plus que double: vous venez du Maroc, vous vivez en France et vous voudriez vivre en Espagne…

Qu’en pensez-vous ? 

Oui effectivement, le concept de la double perte est très important, et j’y ai beaucoup réfléchi : au début j’ai souffert de la première perte, la distance de mon pays d’origine, l’envie de garder mes attaches…Avec le temps tout prend son rythme et je me suis habituée à ce changement et au fait qu’il y aura toujours de la perte, et qu’on doit s’y faire.

Ici, je me sentais toujours mal, avec le sentiment de ne pas vouloir rester longtemps ; en plus, au manque du pays d’origine s’ajoutait celui du pays de passage, en particulier de l’endroit où j’ai passé plus de temps, Madrid. Les six mois que j’ai passés là-bas m’ont suffit pour développer un sentiment d’appartenance à ce lieu, pour me faire sentir chez moi.  En revanche, en France, où j’habite désormais depuis six ans, je me sens toujours étrangère, malgré mes relations avec beaucoup de gens et le fait que je n’ai pas de gros problèmes ; ici,  j’ai toujours l’impression de ne pas être à ma place.

À votre avis, qu’est-ce qu’il faudrait pour vraiment se sentir à sa place ?

Que la menace des papiers s’arrête, c’est la seule chose qui t’interdit de te détendre et de profiter, et qui rend ta présence fragile. Au début, je n’en étais pas trop consciente, ce n’est que moins d’un an que je me suis rendue compte de ce sentiment : vous vivez dans une machine qui vous épuise, et vous vous rendez compte seulement plus tard de votre fragilité  sous la menace des papiers. J’ai essayé de m’en sortir et trouver des solutions, je me disais toujours que je suis chanceuse car je suis venue par les études, j’ai accumulé les permis de séjour, sans vivre le pires côtés de la vie sans papiers, mais malgré tout cela, la menace était permanante.  En plus, vous avez toujours le sentiment d’être d’ailleurs, chose que, par moment, vous pouvez sentir comme un atout, mais ici… ils vous cassent les jambes. .

Lorsque vous dites « ici » vous voulez dire la France ou Marseille ?

Ici, je veux dire la France, à Marseille peut-être la situation est un peu moins dure, au moins dans la vie professionnelle, ça dépend du travail, mais je crois qu’à Marseille c’est moins pire. 

Vous avez vécu à Paris et à Marseille, pourquoi vous estimez que la situation est meilleure à Marseille ?

Ici quand vous sortez dans la rue et que vous avez besoin d’aide, vous trouvez  quelqu’un pour vous aider, et si vous adressez la parole à quelqu’un, il vous répond. À Paris ce n’est pas comme ça. Ici vous pouvez prendre un café et sourire à la personne à la table d’à côté, et il s’asseoit à vos côtés et il commence à vous parler ; qu’il soit un enfant, une personne âgée, un homme ou une femme, âgé ou jeune, il vous donne de son temps et de ses histoires gratuitement. Je peux aussi rajouter un élément lié à l’ancrage : le fait de se sentir enraciné quelque part dépend aussi de la proximité de votre famille. Quand votre famille n’est pas loin, surtout dans les moments difficiles et les périodes de crise,  vous savez sur qui vous pouvez compter. 

Je suppose que l’une des façons pour surmonter nos faiblesses personnelles est d’aider et de soutenir les autres pour qu’ils dépassent leur fragilité. Il ne s’agit pas seulement de raisons humaines ou de bienveillance mais aussi de raisons personnelles, parce que cela nous rend plus forts et donne du sens à notre existence. Cela me pousse à poser la question sur ce qu’on pourrait préparer pour (et par?) Nada de 2016, et pour tous les personnes vivant la même situation.

La seule chose qui importe est l’information, mais quant aux expériences que j’ai vécues, il faut que la personne y passe seule pour s’en rendre compte, mais il lui faut aussi l’information que je n’avais pas au départ. Je pense que si j’avais eu ces informations, mon parcours aurait été plus simple. Cela m’oblige, à chaque fois que je me rends à la Préfecture pour renouveler ma carte de séjour, à passer le temps à expliquer aux autres toutes les informations dont ils pourraient profiter d’après mon expérience, au sujet des droits ou des démarches administratives.

Quels sont les conseils que la Nada d’aujourd’hui aimerait donner à Nada  de 2015 ?

(n.d.r. : rires, suivis d’une pause de réflexion) 

Qu’elle ne vienne pas en France!

J’ai un ami qui était un enfant quand il a quitté l’Egypte pour l’Europe. Il a passé la plupart de sa vie sans titre de séjour, et ce n’est que récemment qu’ils ont accepté de régulariser sa situation en lui donnant un titre de réfugié. Lorsque je lui demande s’il voudrait quitter Marseille et partir ailleurs, maintenant qu’il peut choisir, il me répond : « Non, Marseille est ma patrie, je ne compte jamais la quitter » …qu’en pensez-vous ?

Je connais cette personne dont vous parlez, j’ai participé au mouvement en sa défense lorsque l’Etat voulait l’expulser. Je ne partage pas avec lui le sentiment dont il parle, mais je n’oublie pas non plus l’énergie, la solidarité et l’enthousiasme de ses nombreux amis venus au Tribunal. Je me souviens de tout cela et je me rends compte qu’il y a une belle énergie dans cette ville, qui doit être difficile à trouver ailleurs. Depuis un moment je pense à un autre concept, opposé à celui de « la double absence»… c’est « la double présence ».

Et alors…, comment pourrait-on arriver à « la double présence » ?

Pour y arriver, il faut lutter contre des siècles de mentalité colonialiste et toutes sortes de souveraineté et racisme. 

 

Récit de Yassine

Je suis arrivé à Marseille à 26 ans, je viens de Casablanca, que j’ai décidé de quitter en 2017. 

C’est une histoire d’amour qui m’a fait arriver ici. Avec la personne que j’aimais à l’époque, nous voulions commencer un projet en Côte d’Ivoire, mais au dernier moment nous avons décidé de changer de plans et nous installer en France.

Mon projet initial n’était donc pas de m’installer à Marseille, d’autant plus que j’avais l’impression que cela n’aurait pas été un grand changement par rapport à Casablanca.  C’est pourquoi nous avons d’abord vécu six mois à Montpellier, pendant lesquels nous avons passé un week-end à Marseille… et c’est là que la ville m’a enchanté! 

Je m’y suis senti à l’aise. J’ai apprécié son dynamisme et peut-être aussi son côté chaotique. C’est un endroit où l’on ne se prend pas la tête, qui nous saisit par son énergie. D’une certaine manière on n’a pas l’impression d’être oppressé, même si finalement je me suis rendu compte que cela pouvait arriver, malgré tout. Un mois et demi après ma visite, j’ai tout laissé à Montpellier et j’ai emménagé à Marseille. C’était en 2019.

Des difficultés matérielles, psychologiques et sentimentales

Les difficultés que j’ai rencontrées en arrivant à Marseille ont été matérielles, psychologiques et même sentimentales : j’étais habitué à travailler, dans mon pays, et j’ai découvert que ça allait être plus difficile en France. Au Maroc j’étais dans les métiers du son et du podcast. Quand je suis arrivé en France j’ai essayé de chercher un emploi dans ma spécialité, ou même dans le montage, mais je n’ai rien trouvé. J’ai passé les trois premiers mois à me battre, à me noyer dans les démarches administratives, les numéros de sécurité sociale, les cartes de séjour etc. Il fallait que je travaille pour trouver des sources de revenus. Les seules choses que j’ai trouvées n’avaient rien à voir avec mon domaine de compétences. Uniquement des postes dans le bâtiment, le jardinage ou l’industrie proposés par des agences d’intérim. Ce sont des missions qui sont souvent précaires, tu ne trouves du travail que pour quelques jours… maximum quelques mois. J’ai donc découvert que le changement de pays nous forçait à changer également de métier. Il fallait anticiper à l’avance diverses dépenses: le loyer, les frais domestiques, la nourriture. Cela a été difficile. Malgré tout, j’ai beaucoup appris, et j’ai rencontré beaucoup de monde. Cela m’a aidé à comprendre que l’immigration ce n’est pas l’El Dorado dont nous rêvions depuis le Maroc.

Psychologiquement, c’est le sentiment de solitude qui a été le plus difficile à vivre. Je suis de Casablanca et là-bas je connais plein de monde. En plus de cela, chez nous on peut discuter avec le chauffeur de taxi, le boulanger et la plupart des personnes que l’on croise. En arrivant en France on découvre que la société est très individualiste. Si tu t’assois seul dans un bar personne ne va  se mettre à côté de toi. Si tu marches dans la rue, tu marches seul…

J’ai rencontré une dame de République Tchèque qui me disait que la société dans son pays était individualiste contrairement à Marseille qui était une ville où l’on socialisait davantage. Mais toi tu compares avec Casablanca, et tu trouves Marseille plus individualiste.

Oui, peut-être… C’est vrai que j’ai senti une différence quand je suis allé à Paris. Chacune a ses spécificités et Marseille reste moins agressive. Cependant, lorsque je suis en soirée avec des gens que je connais, je me sens seul car ce n’est pas le même humour, ni la même culture, ni la même façon de manger. Mais ça reste très intéressant.

Les agences d’intérim et les offres de travail… souvent dans le bâtiment

Comment as-tu fait pour trouver du travail à Marseille?

J’ai travaillé chez un pépiniériste, dans le ravalement de façade, puis dans l’installation d’échafaudages. Ma deuxième mission avec l’agence d’intérim c’était comme peintre en bâtiment. Ensuite j’ai fait du terrassement et de la préparation de sols pour faire des jardins (enlever des pierres, travailler le terrain…). La quatrième mission, la plus stable (cinq mois environ), était dans une fabrique de cartouches d’armement au sud de Marseille. J’ai toujours été embauché par une agence d’intérim.

Pour les agences de travail temporaire (intérim), je ne crois pas qu’il faille s’y prendre à l’avance. On peut se rendre à l’agence la plus proche de son domicile muni d’un CV. Les personnes vous posent des questions sur votre expérience et les choses que vous savez faire. Quand j’y suis allé, elles n’ont eu l’air de prendre en considération ni mon projet professionnel ni ce que je leur ai expliqué sur mon expérience en tant qu’ingénieur du son. Elles gèrent surtout des métiers du bâtiment très physiques, comme plâtrier, menuisier, forgeron ou maçon…Des métiers liés à la transpiration et à l’effort physique. On vous propose des missions qui commencent à cinq ou six heures du matin, la plupart en périphérie de la ville. Il est donc important d’avoir une voiture. Si c’est le cas, vous avez plus de chance de trouver du travail et vous pouvez vous déplacer librement. On vous donne le numéro du chef d’atelier, vous arrivez, il vous reçoit, il vous explique la mission, vous donne des outils et votre journée de travail commence. Au Maroc on utilise le mot «‘Attache» pour désigner ce type d’emploi. Vous faites votre journée de travail et vous passez votre chemin. On vous propose éventuellement de revenir le jour suivant ou on vous dit « j’ai besoin de toi la semaine prochaine ». Et le vendredi, « suspense »: est-ce que j’aurai du travail travail lundi?

La plupart des missions que j’ai faites duraient une semaine ou deux. Il y a juste dans la fabrique de balles à armes à feu où je suis resté quelques mois.

J’étais toujours payé au SMIC, soit 10,15 euros de l’heure (en 2020 NdT).

Une ville touristique méditerranéenne

J’ai vécu à Marseille, Casablanca, Dakar, Montpellier et Serekunda en Gambie. Ce qui différencie Marseille des autres villes c’est le sentiment d’appartenance à la ville. On sent que les gens sont fiers d’y habiter voire même d’être des « vrais » Marseillais… Cette fierté dépasse parfois mes capacités de compréhension et ceux qui épousent ce discours ont tendance à me mettre mal à l’aise. Sinon, ça reste une belle ville, bien aménagée.

Parfois on entend des gens critiquer les transports à Marseille, mais moi je les trouve bien faits. Il n’y a que deux lignes de métro, donc c’est plus facile de s’y retrouver même si vous venez d’arriver. Imaginez la galère ceux qui débarquent à Paris. Alors qu’à Marseille c’est plus pratique. Cela m’a aidé quand j’ai trouvé du travail. Lorsque j’étais à Paris, je prenais une heure voire une heure trente de marge au cas où j’aurais des difficultés à trouver mon chemin. Ce n’est pas nécessaire à Marseille.

Et puis il y a la mer, c’est très joli!

Si un de tes proches te rendait visite et voudrait découvrir la ville, où l’emmènerais-tu?

Je commencerais par Belsunce pour leur montrer comment dans une ville qui est censée être française et européenne, la culture maghrébine occupe une place importante. Lorsque j’y résidais, je n’avais pas l’impression d’être en France. Je m’y sentais bien.

Je l’emmènerais aussi à Noailles, un quartier plein d’énergie. On irait boire un café en regardant les allers-et-venues des passants. Le dynamisme des rues peut en déranger certains, mais moi je trouve cela inspirant.

Le Fort Saint Jean serait aussi un endroit que j’aimerais montrer. Pendant le Ramadan j’y prenais souvent l’iftar (NdT, la rupture du jeûne). J’y vais aussi quand j’ai besoin de calme : je m’assois dans un coin, je contemple le ciel, je fume, je profite de l’instant…

Je pourrais également l’emmener à la mer.

La première année, la plus difficile, mais… 

Je voudrais faire découvrir les bars de la ville. Il y en a plein que j’aime bien à Marseille. Si je devais en choisir un, ce serait le « Bar du Peuple ». Je me rappelle de l’ambiance chaleureuse avec des amis, un soir au Cours Julien, les gens chantaient et dansaient. C’était juste avant le confinement lié à l’épidémie de Coronavirus. Plus tard, en redescendant par la rue qui longe le Conservatoire de musique, nous sommes passés devant des bars encore ouverts. Mes amis voulaient rentrer chez eux, mais pas moi. Je suis rentré dans le Bar du Peuple et j’ai commandé un pastis. La patronne m’a demandé « Tu es seul?! Où sont tes amis? ». Je lui ai répondu qu’ils étaient partis et que j’avais envie d’un endroit tranquille. Cela faisait peu de temps que j’étais arrivé à Marseille, et j’avais encore des difficultés à m’y retrouver. La dame s’est assise à côté de moi et on est restés là à discuter. Elle m’a raconté sa propre expérience et cela m’a beaucoup rassuré. Elle m’a dit qu’elle vivait à Marseille depuis longtemps. Ça fait trente ans qu’elle tient ce bar. Elle m’a expliqué comment elle avait quitté la Kabylie et son arrivée à Marseille. D’après elle, la première année était toujours la plus difficile. Je ne devais pas avoir peur, et il fallait que je prenne le temps de découvrir la ville.

Parfois elle m’appelle pour m’inviter à déjeuner lorsqu’elle cuisine un plat du Maghreb. Hier matin par exemple, je suis allé boire le café là-bas et elle m’a donné des Harcha qu’elle avait fait elle-même. Elle me demande toujours comment ça va le travail, si je vais bien où si j’ai besoin de quelque chose, elle prend aussi des nouvelles de ma famille…C’est vraiment devenu ma marraine à Marseille. Chaque fois qu’elle me voit passer avec un gros sac à dos, elle me demande si je pars et elle est soulagée quand je lui réponds que j’arrive. Ce bar est un peu devenu mon point de repère à Marseille.

 

Se faire confiance

Quels conseils donnerais-tu à des personnes migrantes qui souhaiteraient s’installer dans la ville?

Fais-toi confiance, quelle que soit ta culture ou tes différences. Ce sont des richesses, des atouts, et non l’inverse. Ris et profite de la vie. Travaille également, tu en auras besoin pour vivre. N’attends pas l’aide des autres, « fais ton propre pain »… Si tu as des papiers et que tu as besoin d’argent mais que tu n’as pas de problème à travailler dans des conditions difficiles, tu peux t’adresser à des agences d’intérim à Marseille. Tu peux les contacter par internet ou prendre ton vélo pour les rencontrer tour à tour. Que tu connaisses la langue ou pas, elles te trouveront du travail. D’ailleurs, je reçois toujours de leur part des propositions de mission. Il y a toujours besoin de main d’oeuvre, même sans expérience. Tout simplement parce que ce sont des emplois dont personne ne veut : du travail physique, à se casser le dos pour creuser le sol ou défoncer des murs…  J’y ai pris peu de plaisir, mais cela m’a rendu service à mon arrivée, le temps de trouver autre chose et de sortir de la « misère ».

Croyez-moi, c’est une expérience difficile. On passe même par des moments de colère ou de déprime. On peut avoir des regrets et vouloir le cacher à sa famille tant qu’on est pas fier du travail que l’on fait. Malgré tout cela il y a des réussites et on peut gagner jusqu’à 1600 ou au moins 1400 euros. Avec ce salaire on peut acheter des habits, prendre une bonne semaine de vacances et voyager un peu pour prendre l’air.

Ca veut dire quoi être « Casaoui » à Marseille?

Être Casaoui à Marseille c’est drôle (rire). On s’attend à quelqu’un qui écoute, qui soit facile à vivre et qui prenne des initiatives, car Casablanca c’est plus grand que Marseille. Un collègue de travail qui à déjà passé à Casa m’a dit un jour que « La Blanca » était une ville « incroyable ». Même si nous sommes dans un autre pays, cette dernière est souvent perçue comme assez peu différente de la cité phocéenne. Cela explique le respect, même temporaire, que l’on nous porte a priori. Il faut malgré tout faire ses preuves en tant que personne.

Se créer des routines pour construire sa vie sociale dans son pays d’accueil

Quand a commencé la production du podcast?

Fin 2015. C’était le premier, ou du moins, un des premiers podcasts produits au Maroc. Il s’appelait « Les voix de Casablanca ». Il s’agissait d’une série de portraits d’habitants. On a fait notamment un épisode sur un chauffeur de bus, un tatoueur du marché sénégalais, une femme de ménage qui nettoie les toilettes, un portier de la gare routière d’Oulad Ziane, et d’autres personnes qui font vivre la ville. C’est lorsque nous sommes parvenus à les vendre à certains médias que nous nous sommes rendus compte que nous étions le premier podcast de Casa. Après ça, j’ai travaillé sur d’autres projets.

Comment perçois-tu ta manière de vivre ? As-tu l’impression d’avoir une situation stable?

Je suis presque toujours en mouvement. Jusqu’à maintenant j’ai choisi ce mode de vie car il me rend heureux. Je voyage sans port d’attache même si cela demande de l’organisation. Idem pour le travail. Grâce à internet, il arrive que je fasse aussi du Woofing (via les sites de Woofing France). Des agriculteurs.rices mettent des annonces sur le site pour trouver quelqu’un qui puisse les aider dans les champs, dans des élevages ou pour faire d’autres tâches. L’hébergement et les repas sont gratuits en échange du travail à la ferme quelques heures par jour. Vous pouvez avant leur envoyer un courriel et vous mettre d’accords sur ce dont ils ou elles ont besoin.

Cela permet de rencontrer du monde, d’avoir un endroit pour manger et dormir sans avoir le sentiment d’être exploité. Parfois ce ne sont qu’une ou deux heures de travail qui sont demandées.

Ce mode de vie m’a fait passer rapidement du camping au Couch Surfing en passant par le Woofing, sans oublier les ami.es qui m’ont aidé. Cela m’a conduit à être dynamique et à m’adapter aux imprévus.

Où se trouve ton « chez toi »?

(Silence) 

Pour être honnête, je me sens un peu perdu en ce moment. Mais pour te répondre simplement, je te dirais que chez moi c’est Casablanca.

Je ne sais pas si on peut se sentir « chez soi » à Marseille ou n’importe où à l’étranger, d’ailleurs. Cela exigerait de renoncer à beaucoup de choses. Ça serait dur.

Parfois, ça aide de trouver un café marocain à l’étranger et prendre l’habitude d’y aller…Malgré cela, ça reste dur. Il faut en effet trouver sa manière de vivre, construire sa vie sociale et sa routine. Je pense par exemple aux rituels quotidiens que l’on a après le travail. Si tu arrives à faire cela, tu peux espérer te construire un nouveau « Chez Toi » à l’étranger.

Ce n’est pas encore le cas pour moi, je me sens toujours accroché à Casablanca, je ne parviens pas à me construire de nouvelles fondations. Ce n’est que ma deuxième année ici, il est encore tôt.

Il faut une forme de « maîtrise » plutôt que de « l’intégration » à proprement parler. Je n’aime pas beaucoup le mot intégration. La « maîtrise » me paraît être une notion plus pertinente pour comprendre et coexister avec le nouveau monde dans lequel on se trouve. Elle permet d’avoir les fondements sociaux et psychologiques dont on a besoin pour y vivre sereinement. Cela demande beaucoup de temps, d’efforts et d’ouverture d’esprit.

 

Récit d’Aboubaker

Je suis venu en France du Maroc par choix implicite pour poursuivre mes études. J’ai fait au Maroc les classes préparatoires au sein d’un programme où les étudiants les mieux classés obtiennent une inscription dans des filières françaises.

Les diplômés des classes préparatoires marocaines préfèrent poursuivre leurs études dans les grandes écoles françaises. Quiconque choisit cette filière d’étude fait déjà le choix au moins indirect de s’inscrire dans une trajectoire de migration.

Je pense que l’Etat Marocain encourage cette migration des cadres et des éléments les plus doués vers la France, parce que chaque année il finance des bourses et des centres de préparation à ces concours qui débouchent sur un départ de ses meilleurs éléments vers la France. En principe l’obtention de ces bourses est elle conditionnée à l’obligation de travailler 5 années au Maroc après avoir fini ses études. Mais en réalité, cette clause, mentionnée dans le contrat de bourse (d’un montant de 500 euros par mois, pour une durée de trois ans) n’est jamais appliquée.

Entre plusieurs établissements où j’ai été admis, et en fonction des classements obtenus, j’ai retenu l’école Centrale de Marseille – un regroupement de 5 écoles d’ingénieurs -, que j’ai considéré comme le meilleur choix.

Pour avoir une inscription en France il existe deux processus. Le plus classique, c’est de passer par campus France et de demander l’inscription dans les universités françaises. Le second, celui que j’ai choisi, c’est de choisir les classes préparatoires. Pour le cas des universités, si vous essayez de vous inscrire pour le même niveau de cours que vous êtes en train de suivre au Pays, la probabilité que vous soyez acceptés augmente par rapport à une inscription pour le niveau suivant. Par exemple, si au Maroc vous êtes en Master 1, il vaut mieux tenter une inscription en Master 1 en France aussi, plutôt que de poursuivre en Master 2, comme il serait logique.

Les niveaux d’études entre le Maroc et la France étaient très comparables. Dans mon cas, j’ai eu surtout des problèmes de langue. Ce sont eux qui ont rendu plus difficile mon intégration. La langue française telle qu’enseignée dans l’école marocaine s’est révélée assez différente de celle pratiquée dans la vie commune en France. Il m’a donc fallu du temps pour m’adapter mais j’ai néanmoins bien réussi mon séjour.

Ma première année à Marseille était pas mal, même si j’ai “galéré” un petit peu au début. Trouver un logement s’est révélé un vrai challenge pour moi, qui était arrivé avec seulement 400 euros ce qui n’est absolument pas suffisant pour réserver un logement sachant qu’il fallait attendre plusieurs mois avant de finir la procédure d’inscription et toucher la bourse.
Mon image initiale de la France était très différente de ce que j’ai trouvé dans le quartier de Bougainville où je me suis installé; je trouvais ce quartier – au terminus de la ligne 2 du métro et que je ne recommande pas du tout – plus sale que beaucoup de quartiers que j’avais laissé derrière moi au Maroc.

Ça m’a pris 3 semaines pour trouver un logement en cité universitaire, dans une résidence Crous à Saint Jérôme, à côté de Malpassé.

Pour trouver un logement universitaire il y plusieurs stratégies. Certains étudiants se rendent avec leurs bagages à la direction du CROUS, à l’université de saint Charles. Ils disent qu’ils n’ont pas de logement et parfois ça marche. Mais la procédure ordinaire est de déposer une demande et d’attendre une réponse, qui peut n’arriver qu’au bout de …trois mois ou plus.

Peut-être que mon expérience de la résidence universitaire, universitaire ne reflétera pas la réalité des choses. Ce n’était pas une bonne expérience du tout : je payais 150 euros, la CAF me donnait 30 euros d’allocation. Les toilettes et la cuisine y sont partagés. Mais le grand problème c’est que le bâtiment était très sale. Ils n’y étaient logés que des Arabes et des Africains subsahariens, aucun blanc ou français, alors il n’y avait aucune maintenance du bâtiment! Il y avait des cafards partout… et je ne connaissais pas bien mes droits à cette époque, et surtout le droit à un logement de qualité et propre comme locataire.

Je conseille aux nouveaux étudiants s’ils font face au même problème de contester le plus vite possible, il faudrait dénoncer en toute force ce phénomène. Le bâtiment ne contient que des immigrés qui, souvent, ne sont pas en mesure de faire valoir leurs droits. Je conseille à n’importe quelle personne qui se trouve dans une situation pareille de contester chaque jour, si l’administration de résidence refuse de changer les choses, il faut dénoncer à un niveau plus haut. Pourquoi ne pas utiliser même les réseaux sociaux, c’est très efficace ces temps ci. Bon il ne faut jamais se taire quand il s’agit d’un droit d’avoir un logement habitable et digne.

J’y ai passé cinq mois, puis j’ai demandé qu’ils me changent la chambre de là-bas, alors ils ont changé pour un autre endroit… sans cafards!

Cependant, le niveau d’études était génial, les professeurs sont gentils, serviables, disponibles pour qu’on les contacte à tout moment. Pour le niveau technique, il était comparable au niveau dans les fac marocaine. C’était une très bonne expérience.

J’ai été choqué de voir quelques comportements des étudiants français, faire des choses qu’un étudiant au Maroc n’oserait jamais imaginer. Je comprenais plus tard que je venais avec pleins de complexes du Maroc, et que ce n’est pas aussi choquant que je le supposais au départ.

Par exemple, une fois, dans un groupe Facebook, des étudiants ont mis une photo du professeur, afin de plaisanter avec lui sur quelque chose concernant son apparence corporelle. L’étudiant qui l’a posté savait que dans ce groupe Facebook, les professeurs et les étudiants auraient vu sa publication, tout en sachant qui en était l’auteur, mais cela ne l’a pas empêché de la poster. Je suis resté incapable de toute interaction avec cette image publiée. J’ai continué à regarder la photo sans savoir comment répondre ou réagir. J’ai découvert que la relation avec les profs ici est tellement différente du Maroc.

Au Maroc, il était par exemple impossible d’avoir l’email du professeur. Une fois, nous avons eu l’email d’un professeur, et l’école a fait une enquête, pour trouver qui a publié l’adresse email du professeur, pour le punir!

Ici, le professeur écrit son adresse e-mail au tableau, et dit aux étudiants, qu’ils ont le droit de lui écrire pour toute demande ou question à tout moment !

Questions pratique pour une installation tranquille

Je conseille aux étudiants étrangers qui veulent faire leurs études en France de ramener le maximum possible d’argent au début. Vu que les frais d’installation sont bien chers. Il faudrait payer un mois de loyer et le dépôt de garantie (nda, généralement équivalent à un mois de loyer). Il faut payer les charges et les assurances, ainsi que les frais d’études le mois suivant. Ça fait beaucoup de frais d’installation!

Mon installation était très difficile, j’avais beaucoup de problèmes financiers. Des fois je mangeais des biscuits pour dîner. Je conseille vivement les nouveaux étudiants d’aller visiter l’assistance sociale à Saint Charles. Je ne connaissais pas ce service au début.

D’après mon expérience, j’ai remarqué que la CROUS ne vous oblige pas à être ponctuels au début du mois pour le loyer. Alors j’ai reporté le loyer à une fois pendant trois mois.
Après la première année qui était compliquée, les autres années étaient plus fluides, j’ai trouvé le logement d’une façon très rapide, j’ai travaillé dans un job étudiant dans le restaurant universitaire qui m’a aidé dans ma vie financière.

Pour avoir les aides au logement données par la CAF, j’ai tout fait en ligne. Je n’ai jamais rendu visite à leurs locaux, et ça a marché. Il faut comprendre qu’en France il y a plein des services qui marchent bien que par internet, sans devoir se déplacer.

Mais si le temps revient, je pourrai faire plusieurs choses différemment j’aurai ramené beaucoup d’argent, j’aurai contacté l’assistance sociale et j’aurai trouvé un job étudiant plutôt. J’ai fait de jobs étudiants : des cours particuliers de mathématique à 15 euros l’heure
Marseille: avantages et limites

Marseille est une très belle ville. Je la recommande vivement. Je trouve qu’elle porte l’aspect européen et français en même temps l’aspect méditerranéen. Elle est très développée par rapport à ma ville natale au Maroc, le transport public est bien organisé et il y a plus de sécurité et de liberté. On buvait de l’alcool et on faisait notre activité d’étudiants avec toute liberté.

Mais honnêtement, je ne me suis pas fait beaucoup d’amis français, j’ai trouvé beaucoup de marocains et j’étais ami avec eux. Il y a des quartiers où il n’y a que des maghrébins, je pouvais même parler que le marocain pendant toute la semaine.

Je suis aussi parti de Marseille pendant un moment, j’ai fait une mobilité internationale en Italie dans le cadre d’Erasmus +, qui permet une mobilité de longue durée, et c’était une bonne expérience. Milan est une très grande ville mais on y rencontre beaucoup de personnes qui essayent de t’arnaquer. J’aime bien Marseille, je pense que c’est la meilleure ville de France. Comparé à l’Italie, les salaires français sont plus élevés, et l’intégration est mille fois plus facile.

Quand je suis arrivé du Maroc je n’ai pas vraiment choisi la France, du moment que le programme des classes préparatoires marocaine ne contient que des écoles françaises, mais depuis mon expérience en Italie, Marseille est devenu un vrai choix, et je suis revenu avec une sensation de joie et de paix.
Quand j’étais à Milan, Marseille me manquait. Les restaurants marocains me manquent. À Milan, il n’y en a pas, il y a plus d’Egyptiens. Les Égyptiens en Italie sont l’équivalent des Maghrébins en France.

Une visite chez le médecin là-bas coûte 55 euros (ndr, pour ceux qui n’ont pas droit à la couverture santé italienne), alors qu’elle est gratuite ici (ndr., si on a la CMU-C ou autre forme de couverture santé), il n’y a pas de couverture sociale, ni d’aide au logement CAF en Italie.

C’était drôle que les Égyptiens de Milan aient peur de moi, parce que j’étais de Fès. Car les harragas de Fès en Italie ont une réputation effrayante !

J’ai rencontré beaucoup d’Egyptiens à Milan, car je vivais avec eux en colocation. Quand je suis arrivé à Milan, j’ai cherché un logement. Louer là-bas est vraiment cher. Parfois, une chambre peut coûter cinq cents euros.

Les droits sociaux en France sont une chose merveilleuse. Je me suis rendu compte de cette réalité quand j’ai vécu en Italie.

Marseille et ses lieux

Je recommande plusieurs lieux à visiter à Marseille: Noailles, tu te sens comme au Maroc, c’est un très bon marché pour faire les courses. Pour se divertir, il y a le Vieux-Port, Notre Dame du Mont, le Mucem.

Pour les activités culturelles, je n’ai pas encore découvert la vie culturelle de la ville, , peut être par difficultés à m’intégrer avec les français. Au Maroc je faisais beaucoup de théâtre, mais en France j’ai arrêté.

Dans le quartier ou j’ai vécu Il y avait le centre commercial le Merlan à Saint Jérôme, il y avait des salles de sports, des terrains de foot. À Malpassé il y a pas mal de lieux pour les étudiants, mais pas de théâtre!

Tout compte fait, la présence d’étudiants maghrébins dans les facs, et une forte communauté nord-africaine dans la ville, rendent l’intégration très facile pour un jeune comme moi ici depuis peu.

Récit de Mona

Briser les stéréotypes de la «beurette»

De mon enfance à Casa à mon arrivée à Rabat 

Les grandes villes comme Paris me font peur. Elles me rappellent Casablanca où j’ai grandi. Même si je suis attachée à Casa, je n’ai pas l’impression d’y avoir réellement vécu :

 J’ai toujours été trop couvée par ma famille qui m’a empêchée de vraiment sortir et de confronter le monde avec ses dangers, sa laideur et sa misère. Je n’ai véritablement commencé à ouvrir mes yeux sur le monde que lorsque j’ai emménagé à Rabat après le bac. 

Rabat est une ville plus propice à la découverte du monde pour moi : c’est d’abord une plus petite ville, plus sécurisée, moins agressive. Mais surtout, j’y ai fait des rencontres formidables : des gens intéressants, intellectuellement stimulants, des expériences enrichissantes. C’est pour ça que je suis convaincue que, si jamais je décide de rentrer m’installer au Maroc, je ne pourrais le faire qu’à Rabat. Donc en venant en France, j’ai tout fait pour éviter Paris même s’il y avait des opportunités de formations qui auraient pu m’intéresser. Mais je ne pouvais pas m’empêcher de l’assimiler à Casablanca en quelque sorte, une grande ville pleine d’inconnus mais cette fois sans ma famille pour me protéger. J’ai donc choisi la ville d’Aix-en-Provence, sans savoir que c’était une petite ville bourgeoise où je ne retrouverais jamais cette dynamique urbaine et alternative que je cherchais désespérément après avoir quitté Rabat. Mais de toute façon, je devais prioriser mes études et la qualité de la formation avant tout. J’y ai passé un an et demi pour mon master en information, communication et étude des médias à l’EJCAM d’Aix-Marseille. 

 

Etudier avec un trouble de l’attention (TDAH)

J’ai choisi un master de recherche même si la théorie n’a jamais vraiment été ma tasse de thé. Encore plus avec mon trouble de l’attention (TDAH) : il était difficile d’assister à des cours magistraux de plusieurs heures. Mais j’ai toujours porté l’ambition de faire de l’enseignement et pour cela il fallait choisir l’option qui m’ouvrirait les portes d’un doctorat. J’ai pris ça comme un défi, une aventure dans laquelle je m’engageais. Et puis, la recherche est un domaine qui m’intéressait dans la mesure où il permet d’appréhender les concepts étudiés en profondeur, de comprendre les mécanismes derrière, et pas seulement apprendre des formules toutes faites à exécuter aveuglément. Cela dit, je compte bien enchaîner avec une année d’alternance ou deux après mon master afin de pallier au manque de pratique et de cours professionnalisants.

J’ai été diagnostiquée il y a quelques mois à peine ; mon médecin a été étonné de connaître mon parcours et mes projets et d’apprendre que je me suis toujours assez bien débrouillée dans mes études. Selon lui, les personnes atteintes d’un TDAH aussi important que le mien ont beaucoup de mal avec les études ce qui explique un taux de décrochage scolaire particulièrement élevé. Il m’a donc recommandé de passer un test de QI et m’a tout de même prescrit un traitement neurologique pour m’aider à mieux gérer mon trouble. 

J’ai beaucoup d’espoir que cela m’aide à la préparation de mon mémoire de fin d’études que je dois faire en parallèle de mon stage qui commence demain. Mais je pense que rien que le fait d’être diagnostiquée par des professionnels spécialisés et en partie prise en charge par la sécurité sociale est une chance que je n’aurais sûrement pas eu au Maroc.

 Ça a été compliqué de trouver un stage en pleine crise sanitaire, surtout que j’évitais à tout prix Paris bien qu’il y ait pas mal d’opportunités là-bas. J’ai donc dû accepter une offre de 5 mois dans une boite de communication digitale basée sur Marseille, même si cela ne correspondait pas exactement à ce que je recherchais.

 Je voulais un stage dans la communication institutionnelle, au sein d’une fondation, d’un cabinet de lobbying, d’un organisme politique ou à but non lucratif ou dans l’industrie culturelle. Si j’ai choisi de faire de la com’ à la base, ce n’était pas pour aider les entreprises à mieux vendre leurs produits, mais plutôt pour promouvoir des idées auxquelles j’adhère et défendre des causes qui me tiennent à cœur. Mais il se trouve que je n’avais pas trop de choix et il fallait que je sauve mon année. Il faut dire aussi que je commençais à apprécier la vie dans le sud, surtout après avoir rencontré mon copain que j’ai connu à l’école. 

 

De la difficulté de tisser des liens 

C’est en réalité la seule vraie connexion que j’ai eu depuis mon arrivée en France. Pour une raison que j’ignore, j’ai du mal à nouer de vraies amitiés ici. Certes, le contexte actuel n’aide pas, mais je sens quand même que c’est différent. Pourtant j’ai toujours été quelqu’un de très sociable.

 A Rabat, ma vie sociale et affective était intense. Ici, j’ai l’impression d’être en déphasage avec les autres. Bien qu’on trouve que je m’adapte bien à la société française, j’ai l’impression que c’est la société française qui ne cherche pas à s’adapter à la différence. Je ne pense pas que les gens font ça consciemment, et c’est surement dû à des années de rapports de forces et de domination culturelle inhérents à l’histoire coloniale, mais j’ai l’impression que la mentalité qui règne ici est tellement ethnocentriste (de par l’éducation) que les gens s’attendent toujours à ce que tu fasses tout le chemin vers eux, pour les comprendre, parler leur langue, rire à leur humour, avoir leur références. Mais jamais l’inverse. Et ce n’est pas forcément par malveillance, c’est juste qu’ils n’ont pas été préparés à faire cet effort, contrairement à nous.

 D’ailleurs c’est pour cette raison que je ne m’imaginais pas avec un non marocain. Je ne me voyais pas -dans le cadre d’une relation sérieuse- avoir à faire cet effort constamment, toute ma vie. Je ne me voyais pas devoir traduire chaque poème qui me touche, chaque passage d’une chanson d’Oum Kalthoum qui m’enivre, d’expliquer chaque blague qui me fait rire… Et ça finit par gâcher tout le charme de la chose. Je sais car j’ai déjà vécu ça auparavant avec un jeune turc que j’avais rencontré lors d’un échange ; mais là encore c’était différent et l’écart culturel était moins important. C’est toujours beau au début, la différence est stimulante mais à bout, cela devient épuisant. 

Mon copain –qui est français- a heureusement cette capacité à prendre du recul par rapport aux choses, il est ouvert et à l’écoute. Il est prêt à déconstruire les idées préconçues, faire l’effort par lui-même de s’éduquer et réapprendre de nouvelles choses. Et j’en suis profondément reconnaissante car sans lui ma vie à Marseille n’aurait pas été la même. En ce qui concerne ma propre expérience de la vie à Marseille, je suis assez mitigée. C’est une grande ville aussi et pour le coup, elle se rapproche plus de la vie à Casablanca que Paris ou toute autre ville française. 

 

Marseille, la ville qui bouillonne 

C’est une ville qui bouillonne, hétérogène, avec plein de contradictions, du danger et de la sympathie. Une vraie métropole, un joyeux chaos, avec plein de soleil. Comme pour le climat doux et méditerranéen de Marseille, je cherchais de la familiarité. Et à Marseille, j’en ai trouvé. Je me suis faite agressée avec mon copain plusieurs fois dans la rue, mais il suffisait que je dise 2 mots en arabe pour qu’on nous laisse tranquille. C’est drôle mais triste.

Cependant, j’ai aussi retrouvé de la chaleur humaine : dans le bus, dans la rue, dans les files d’attentes… Les gens sont plutôt avenants et on sent généralement de la bienveillance. Je n’ai malheureusement pas vraiment eu l’occasion de bien visiter tous les recoins de la ville, et c’est pour cela que j’ai encore du mal à me l’approprier.

Mais au Cours Julien par exemple, je retrouve un peu de ce que j’ai aimé à Rabat : une dynamique culturelle alternative, une jeunesse dissidente, une ambiance underground. Cela dit, si je devais choisir un endroit qui représente le plus fidèlement la vie à Marseille, ce serait la Cannebière ou le Vieux port : on y voit la mixité, le bouillonnement, et même le danger…On sent bien que l’on est à Marseille.

 

Chercher un travail en étant une jeune arabe

 Être une jeune fille « arabe » seule qui cherche un job ou un stage à Marseille, c’est compliqué aussi. Qu’on le veuille ou non, il y a toujours ce stéréotype de la « beurette » ; difficile à définir de manière précise mais qui généralement désigne une jeune femme issue de l’immigration maghrébine, le plus souvent célibataire, intellectuellement « moyenne», venant d’un milieu relativement précaire. 

Ce n’est pas forcément le genre de profil que l’on privilégie en entreprise malheureusement, surtout lorsqu’on y ajoute tous les stéréotypes qu’implique le fait d’être de descendance maghrébine en Europe. Mais j’ai remarqué que dans mon cas, lorsqu’on se penche sur mon dossier et qu’on voit que je ne corresponds pas forcément à cette représentation, cela intrigue ; du coup on m’appelle, on cherche à me faire passer un entretien, on remarque que je n’ai pas du tout d’accent, on trouve ça « surprenant »….etc. On accepte alors de te donner une chance, mais il y a toujours ce fameux effort d’adaptation à faire et ce long chemin à parcourir seule vers les autres… Ce chemin que je n’aurais pas eu à faire dans mon pays.

Récit de Mourid

Sans-papiers dans son propre pays

Mon père a travaillé en Irak comme ouvrier pendant 6 ans et j’y suis né, nous sommes revenus au Maroc en 1989 durant la guerre qui a eu lieu entre l’Irak et l’Iran.

Au Maroc, nous avons passé presque un an et demi à Tantan, et ensuite nous avons déménagé vers Dakhla. Ma mère est originaire d’El mohammedia, et mon père est de Sahraoui.

Ma langue maternelle que nous parlons chez nous est le dialecte marocain parce que mon père a vécu longtemps à Casablanca, et que ma mère est d’El mohammedia.

Je me suis souvent déplacé sur la côte atlantique et j’ai travaillé dans plusieurs villes telles que Agadir, Kénitra… J’étais un amoureux du surf, et c’est la raison pour laquelle je me déplaçais ou je m’installais quelque part. Je suis aussi passionné de pêche et de toute activité liée à la mer. Mais, finalement, j’ai quitté définitivement Dakhla quand je suis venu en France, à Marseille.

Comme j’étais né à l’étranger et que je n’avais pas d’acte de naissance qui pourrait prouver ma filiation les autorités ne voulaient pas me délivrer de papiers d’identité. Ça ne fait que cinq ans que la loi a été changée pour l’adapter avec un tel cas.

Vivre sans papiers dans son pays représente beaucoup de difficultés. Quand tu cherches un travail, ou un logement, ou quand tu veux ouvrir un compte bancaire, tu as toujours besoin d’une carte d’identité et puisque je ne l’avais pas, on m’a privé de tant de choses, et j’ai raté plusieurs opportunités professionnelles.

Je n’ai pu avoir une carte nationale d’identité qu’à l’âge de 28 ans après avoir été privé de plusieurs opportunités. Tout ce que j’avais, c’était un papier certifiant que j’avais un problème de documentation étant né en Irak, et que je ne possédais pas de documents officiels permettant l’obtention d’une carte nationale d’identité.

A Dakhla, on peut apprendre à parler espagnol dans les quartiers. Malheureusement, je n’ai rien appris de l’espagnol à l’école au Maroc. Les mots et les expressions que j’ai apprises, elles viennent de la rue. Dans toute la ville de Dakhla, à l’époque, il n’y avait qu’un seul établissement scolaire avec une école primaire, un collège, et un lycée, qui s’appelait « Waliy Al-Ahd » (« Le prince héritier ») et maintenant ils ont changé le nom en  » Mohamed VI  » , et après on nous a construit un autre appelé  » Hassan II « . J’ai poursuivi mes études jusqu’à la dernière année du collège, et j’ai arrêté.. Je sens que je n’ai rien appris du tout.

Après avoir quitté l’école, j’ai commencé à aider mon père dans son commerce.
Mon père a commencé son commerce de zéro. Il n’avait rien quand nous avons quitté l’Irak car notre maison avait brûlé dans un incendie à cause de la guerre. J’ai tant souffert au Maroc car toutes mes pièces d’identité ont été brûlées aussi.

 

Des problèmes avec la police marocaine…

C’était ma dernière expérience au Maroc, une histoire de cupidité. Je travaillais pour un français qui avait, avec sa femme, un camping à Dakhla.
Nous avons travaillé ensemble, tous les 3, sur ce projet avant qu’ils partent en France et me laissent gérer le projet tout seul pendant 3 ans avec toutes les responsabilités que cela implique. Un jour, des gens qui ont prétendu avoir aidé le couple français à établir le camping sont venus chez moi me demander de leur passer le projet sous prétexte qu’ils seraient des cofondateurs et que le couple avec lequel j’ai travaillé serait mort. J’ai refusé d’obéir en leur disant que les 2 français sont encore vivants et qu’ils comptent sur moi pour garder et gérer le projet jusqu’à ce qu’ils reviennent.

Alors, ces gens-là m’ont envoyé des agents de l’autorité locale et ils ont essayé plusieurs fois de me piéger pour arriver à leur fin. On m’a envoyé un agent qui m’a accusé d’avoir pavé une voie menant au camping sans autorisation. Cette voie, nous l’avons ouverte par initiative personnelle à cause de la marginalisation de la zone et de l’absence de services publics là où est le camping. Au lieu de m’encourager, on me demande une autorisation !

Je m’en fichais de ces reproches car je savais que j’étais la cible d’un piège pour me neutraliser afin de saisir le camping. Finalement, ils ont réussi à prendre la main du camping pendant une année entière. Une nuit, vers trois heures du matin, alors que je dormais dans ma chambre j’ai entendu la police arriver et entrer au camping, et on m’a dit que je devais l’ accompagner au commissariat.

La police judiciaire m’a accusé d’avoir hébergé un fugitif dans mon camping et de l’avoir aidé à fuir la justice. Ils ont monté un lourd dossier juridique disant que j’avais résisté à mon arrestation.
Avant que je sois interpellé devant le procureur du roi, je ne savais même pas de quoi j’étais accusé. On m’a ordonné de signer le procès verbal d’audition mais j’ai refusé. J’ai demandé de voir ce qui y était écrit avant de le soussigner. C’était un grand texte où rien n’était vrai. J’ai été condamné à 8 mois de prison ferme, j’avais 27 ans à ce moment-là.

Après, J’ai passé 2 ans au Maroc pendant lesquels j’avais essayé de travailler, et j’ai rencontré ma femme future. J’ai quitté mon pays, et je suis venu à Marseille.

 

Travailler au Maroc avec un casier judiciaire

Après l’incarcération que j’ai passée dans les prisons de Dakhla et Laâyoune, j’ai décidé de quitter ma ville et de travailler ailleurs. L’expérience de la prison a marqué négativement ma carrière et ma vie, car au Maroc on perd beaucoup de droits en ayant un casier judiciaire “sale”. Tu sens que la société a perdu toute confiance en toi.

Lorsque tu as un casier judiciaire, tu sens que tout a changé dans ta vie, moralement et psychiquement. Par exemple, beaucoup d’employeurs te demandent de fournir un certificat de “bonne conduite”, et c’est demandé même pour poursuivre des études ou pour s’inscrire dans une formation professionnelle. En France par exemple, on fournit de l’aide aux gens ayant été emprisonnés pour leur réinsertion dans la société, mais au Maroc tu sens que tu es une personne non désirée, comme si ta vie était finie.

C’est au commissariat qu’on cherche ce certificat, il est censé être vierge ou sinon être marqué d’un grand “ Non – Oui “, ce qui est un lourd fardeau que tu porteras sur tes épaules tout le reste de ta vie.

Ce qui m’a aidé à trouver du travail c’est le fait que je me déplaçais beaucoup à plusieurs endroits le long de la côte atlantique dans les villages de surf et de pêche, et j’ai établi de nombreuses relations avec les groupes de touristes , marocains ou étrangers. Après avoir quitté Dakhla, j’ai été aidé par des gens d’Imsouane, d’Agadir, et d’Essaouira avec lesquels j’ai travaillé et ils m’ont beaucoup fait confiance car ils savaient que j’avais de l’expérience comme gérant de camping et que je n’étais pas coupable de ce dont j’étais accusé. J’étais respecté, et on ne m’a pas traité comme un ex-condamné.

 

Poursuivre sa vie à Marseille

Ma femme est de nationalité française. Notre relation amoureuse est devenue sérieuse et j’ai pensé que nous ne pourrions pas vivre au Maroc et que nous devions quitter le pays. Surtout que c’était difficile pour ma femme de vivre avec les traditions locales alors que je n’avais pas de soucis à vivre en France. Alors nous sommes venus. Pour moi, ce n’était pas la première fois que je rentrais dans un pays de l’Union Européenne car j’avais déjà visité les Îles Canaries plusieurs fois puisqu’on peut y aller de Dakhla en bateau. Je pense que j’y suis allé 3 fois. C’était le sens de la découverte qui m’a amené à y aller quand j’étais adolescent avec mes copains. Nous avons eu de nombreuses aventures, dangereuses parfois, et nous étions poussés par notre curiosité.

J’ai rencontré ma femme à Essaouira au festival de la musique de Gnawa pendant cette période de recherche d’emploi après ma sortie de prison. Vite, nous avons senti que nous étions faits l’un pour l’autre et c’était très bien. Soudainement, et malgré toutes les difficultés que nous avions rencontrées partout, les problèmes disparaissaient, et toutes les procédures administratives se passaient bien, je le jure.. c’est comme s’il y avait quelqu’un d’inconnu qui nous a aidé jusqu’au jour où je suis arrivé à Marseille.

Et tu te souviens de ce que t’as amené avec toi, de symbolique, en venant à Marseille?

Les photos de ma famille.
Je ne savais pas quoi apporter avec moi, même mes diplômes je les ai laissés au Maroc, et je ne suis venu qu’avec mon permis de conduire que j’ai réussi à l’obtenir seulement une semaine avant mon arrivée à Marseille car je n’ai eu ma carte nationale d’identité, qui est essentielle pour obtenir le permis à son tour, que très tard.

Quand je suis arrivé à Marseille, je n’ai pas senti que la ville m’était inconnue peut-être parce que j’ai été en Espagne 2 fois, que je suis venu du Maroc et que j’y ai beaucoup voyagé.
Quand je suis arrivé à l’aéroport, ma femme m’attendait et elle m’a amené avec elle à Marseille.

Les premiers mois étaient difficiles puisque je ne connaissais personne à part ma femme.
Ce qui a brisé ma solitude c’était la découverte d’un bar qui se situe sur la place de Notre Dame du Mont dont le gérant est un Palestinien et qui était assez fréquenté par des clients arabes et marocains.
Je m’y suis rendu pour la première fois afin de le découvrir et la deuxième fois j’y ai rencontré un Egyptien. Quand je lui ai dit que je venais du Maroc, il m’a présenté à toi et à d’autres jeunes marocains et arabes.

Ma plus grande préoccupation était de trouver un travail qui me permettrait de m’insérer dans ma nouvelle vie et de m’intégrer dans ma ville.

 

S’insérer grâce aux cours de langues de l’OFII et aux formations

Je me suis dit que la chose la plus importante à faire c’était d’apprendre et de m’éduquer. Malgré le fait que les responsables de l’orientation aient tenté de me rassurer sur mon niveau en français, je savais que, au contraire, mon niveau n’était pas aussi bon que je voulais et j’ai insisté sur l’apprentissage du français.
Finalement, je l’ai étudié à la suite d’un avis de l’Office Français de l’Immigration et de l’Intégration.
J’y ai appris beaucoup de choses.
Au début, j’ai passé un test de niveau. Après, on m’a précisé le nombre d’heures qu’il me faudrait pour améliorer mon niveau : 150 heures. Je les ai prises en un seul mois. Les cours commençaient le matin à 08 heures et finissaient à midi. L’après-midi, ils commençaient à 14 heures et finissaient à 16 heures ou à 17 heures. En parallèle, j’ai fait connaissance avec quelques collègues.

En même temps, j’ai commencé à faire du volontariat au sein d’une association qui s’appelle La Cloche Marseille qui aide les personnes sans abri. Mon but était de connaître du monde dans l’optique de m’intégrer et d’élargir mon réseau de relations et d’activités. Je voulais tout simplement découvrir ce que je voulais faire.

Pour découvrir ce que je voulais faire, j’ai fait tous les boulots que j’ai trouvé, dans le ménage et autre.
Après avoir fini ma formation de français, j’ai participé à des rencontres et des ateliers d’orientation professionnelle. Je n’avais aucun diplôme professionnel puisque j’ai quitté l’école très tôt, au collège.
Je ne savais pas ce que je voulais suivre comme formation professionnelle, et je n’avais aucune préférence de métier.  En fait, je voulais juste travailler.

J’étais constamment informé des formations qui s’ouvraient et l’OFII m’a accompagné pour construire un projet professionnel. Cet accompagnement était obligatoire pour l’obtention du titre de séjour après l’expiration du visa qui n’était valide que pour un mois. L’OFII a suivi mon insertion professionnelle, ma situation de vie, et a évalué mon niveau de français pour juger si j’ai encore besoin de cours de langues.

Au début, je ne savais pas ce que je voulais vraiment faire comme travail, et donc j’ai tenté de travailler dans plusieurs domaines ce qui était difficile. Par exemple, j’ai travaillé comme tailleur de pierres, c’était un travail très dur et fatigant. Beaucoup de migrants et d’ex-condamnés le font.

C’est le Pôle Emploi qui m’a suggéré le travail en alternance : un jour de travail, et un jour de formation. Nous étions rémunérés 1000 euros par mois. L’entreprise dans laquelle je travaillais s’intéresse à la réhabilitation et la restauration de monuments historiques.

J’ai suivi cette formation pendant 8 mois et j’y ai appris le métier mais le plus important c’est que j’y ai appris à être rigoureux et ponctuel. On commençait le travail à 07 heures du matin. Cela veut dire qu’à 07 heures pile je devais être déjà là et que je devais me réveiller à 05 heures et demie, le temps de me préparer pour aller et arriver à l’heure voulue. J’ai appris à travailler à la française, ce qui est différent du travail au Maroc.

J’ai signé un contrat de travail de 6 mois, et on me l’a renouvelé pour 6 autres mois. On a droit à ce travail pendant un an mais quand la formation se termine tu dois trouver un travail tout seul. Durant le huitième mois de ce travail, j’ai trouvé une formation en photovoltaïque, et je m’y suis inscris.

Formation en électricité photovoltaïque : l’opportunité pour un emploi stable

J’ai découvert cette formation quand elle venait d’être créée dans le même centre de formation où je suivais ma première formation.

Un midi, j’étais en pause durant ma formation dans la taille des pierres et je suis sorti dans la cour pour préparer à manger et j’y ai rencontré le responsable de cette nouvelle formation. Il avait dans ses mains du matériel qu’il amenait dans la salle de formation. Je suis allé le voir et je lui ai demandé à quoi ça servait : il m’a parlé de l’ouverture d’une nouvelle formation dans le domaine de l’énergie solaire. Je lui ai demandé quelles étaient les conditions d’acceptation dans cette formation, et il m’a dit qu’un permis de conduire suffisait. (Achraf rit). Ce qui est ironique c’est le fait que le permis était le seul document que j’avais à ce moment-là. Le responsable m’a dit aussi que dans cette formation, on apprécie le travail manuel et je lui ai dit que j’ai passé 8 mois à tailler des pierres, et que cela signifie que j’étais bon en travail manuel et que j’étais un bon bricoleur.

Le Monsieur m’avait dit que l’entretien pour cette formation aura lieu le lendemain. J’en ai parlé à mes camarades, un Soudanais et un Algérien, et nous sommes allés ensemble voir le responsable.
Accéder à cette nouvelle formation voulait dire quitter la première et perdre notre rémunération qui était déjà insuffisante. Le seul revenu qui restait était l’assurance chômage de 600.  Le responsable m’a dit que la formation durerait 3 mois à temps plein (35 heures), et il m’a rassuré qu’après la formation, il y aurait de fortes chances pour que je sois recruté, et dans de meilleures conditions.

Nous étions 24 candidats pour 11 places.
Quand j’ai commencé la formation, même si j’avais un bon niveau pratique, c’était dur pour moi de suivre. Il y avait une forte concurrence, surtout avec les collègues français ou ayant déjà suivi leurs études en France. Je me rattrapais avec mon excellence pratique. J’ai obtenu plusieurs attestations dans ma formation, et parmi les onze diplômés de la promotion j’étais le premier à trouver un travail fixe.
Après la formation, je me suis reposé pendant 3 mois puisque j’ai passé 2 formations consécutives sans cesse, j’étais fatigué, surtout que durant la formation dans la taille de pierres je travaillais en parallèle dans des bars et des cafés pour boucler les fins de mois.

Une fois, J’étais dans un bar en train de regarder un match de football. Le bar était bondé et donc j’ai aidé le propriétaire à servir les clients et à gérer la situation. Après le match, Il m’a proposé de travailler avec lui 3 ou 4 heures par jour. Cela m’a fait gagner 44 euros par jour, c’est-à-dire le coût de mes cigarettes et de mes courses.

-Après ton repos de 3 mois, qu’est-ce que tu as fait ? 

Durant ce repos, j’ai rédigé un bon Curriculum Vitae (CV) comme j’avais appris dans le centre de formation. J’ai commencé à chercher sur le site indeed.fr et j’ai trouvé une annonce, j’ai posé ma candidature et on m’a appelé après avoir étudié mon CV pour passer un entretien. Après l’entretien, on m’a proposé de commencer le travail dans un mois. J’avais l’impression que mes employeurs étaient vraiment des gens sérieux et que tout irait bien. Le travail me manquait beaucoup et le temps passait plus lentement. Ils m’ont appelé une autre fois me demandant de commencer le travail dans une semaine seulement, au lieu de dans un mois entier. J’étais content.

Je suis allé signer le contrat de travail et on m’a proposé qu’un contrat d’un mois comme période d’essai après quoi les décisions seront prises. Je l’ai signé et j’ai commencé mon travail. Après cette période, on m’a proposé un nouveau contrat de 3 mois après lequel j’ai signé un contrat à durée indéterminée.
Le salaire était assez élevé par rapport aux précédents. J’ai également été remboursé pour mes déplacements. Le salaire était élevé dès le premier mois de travail.

-Comment le compares-tu avec ton ancien travail ? 

Les deux exigent beaucoup d’effort physique mais il y a une grande différence de salaire. Maintenant, je m’occupe des installations électriques. Je pense que c’est un bon métier. Il me permet aussi de découvrir plusieurs endroits en France.

De Dakhla à Marseille : s’investir dans sa nouvelle ville malgré le mal du pays

-Quels sont les éléments qui t’ont aidé en termes d’intégration dans ta ville ?

J’avais la foi qu’il faut être sérieux. Je n’ai jamais été absent et je n’ai jamais raté de rendez-vous. Je travaille sérieusement.

-Supposons que la personne que tu étais en 2017 était venue à Marseille aujourd’hui, ou vas-tu l’accompagner pour découvrir la ville ?

Sur la côte, sûrement au Vieux-Port. Ce serait le choix par défaut, et après, au Cours Julien. Là-bas tu trouves une mixité de gens, de peuples, et de langues différentes, et au sein de cette mixité et diversité tu ne sens guère que tu es un étranger, puisque tout le monde l’est, et tu te familiarises avec ta situation d’étranger.

– A ton avis, qu’est-ce qui est indispensable pour bien vivre dans cette ville, ou dans le pays en général ?

Je pense que c’est la langue. C’est un élément essentiel car les gens sont variés. Ce que je veux, peut-être qu’’autrui ne le veut pas. La langue est là pour qu’on se comprenne entre nous.

J’estime que j’ai eu beaucoup de chance concernant le travail et la stabilité. La stabilité sociale rend facile la stabilité morale et psychique. Quand t’as une stabilité au travail, tu ‘’oses’’ penser à améliorer ta vie et à changer ton futur que ce soit ici ou au Maroc. Avant de travailler, tout est tellement sombre que tu n’arrives pas à penser clairement à ton futur et s’ajoute à cela le fait que tu es obligé d’aider ta famille au Maroc. Les gens imaginent que t’es déjà riche et que tu gagnes ta vie facilement et sans aucune difficulté alors que l’effort physique et mental que je fais pour vivre ici, en France, est beaucoup plus fatigant.

Quand j’étais à Dakhla j’étais vraiment chez moi, je connais “les astuces et les codes de la vie”. Je pouvais résoudre facilement les problèmes de là-bas parce que je comprenais comment ça marche, il s’agit de là où je me sens à ma place.

-Quel conseil peux-tu donner à toi-même en 2018 ?

Je lui aurais conseillé de s’aider lui-même, et de ne pas perdre de temps. Ici, tu peux recevoir de l’aide auprès des institutions, mais il faut quand même s’aider soi-même, et doubler d‘efforts dans la recherche et pour avoir des relations. Il faut également avoir beaucoup de patience. Il ne faut pas avoir l’illusion que tout ira bien simplement en arrivant en Europe. Il faut montrer son sérieux, surtout que je suis un migrant, pas un français.
Les français ont toujours un avantage de formation, de compétences et de moyens.

Dans une formation quelconque, le migrant fait ce qu’il fait pour sauver sa peau et travailler afin de sortir de sa crise. Le français a d’autres cartes à jouer, il a d’autres moyens pour s’en sortir.

 -Qu’est-ce qu’il te manque pour trouver cette place ?

Ce n’est pas possible. La confiance est établie avec les proches et les amis lentement et au cours de plusieurs années, non pas rapidement. T’as besoin d’investir beaucoup de temps pour que les gens te connaissent. Maintenant, je sens qu’il me faut beaucoup de temps pour établir des relations avec les autres, alors qu’au Maroc, ma ville était, pour moi, comme une grande maison.

Mon entourage et la convivialité me manquent. Tu peux vivre sans ou avec des objets, mais pas sans entourage.

J’essaie de ne pas trop penser à Dakhla car, quand j’y pense, ma pensée devient confuse, et je souffre. C’est mieux de se concentrer sur ici, et de penser à ce que je peux faire et comment le faire au lieu de penser à mon origine et d‘y rester emprisonné par le chagrin, la nostalgie, et par le manque de ma famille.

Au Maroc, personne ne s’inquiète de ce que tu veux faire personnellement de ta vie, et de ce que tu veux être. Je sens qu’au Maroc on n’a ni la chance, ni le droit de le faire, et tu vis sans même te poser la question.

Ici il s’agit d’un droit. Dès que tu t’intègres aux normes d’ici, tu commences automatiquement à te poser la question et à trouver une réponse. Tu penses à quoi faire, à tes objectifs d’ici à 10 ans par exemple, et à comment s’appuyer sur tes points forts, comment surmonter et t’adapter à tes difficultés. Tu cherches des solutions et tu planifies tes projets au préalable.

-Qu’est-ce qu’il peut te faire sentir chez toi ici, et à ta place ?

C’est impossible.

-Alors, comment s’approcher de ce sentiment d’intégration ?

Le travail, les relations avec d’autres gens, et leur accumulation au cours du temps. C’est aussi l’indépendance et l’autonomie.

Malgré tous les efforts, il faut continuer de faire de son mieux. Il faut que j’invite mes parents chez moi pour visiter ma ville et ce pays, que je donne de l’espoir à mon frère et que je l’aide à tracer sa propre route.

-Penses-tu changer de ville ? 

Je me pose fréquemment la question, mais je n’ai pas encore décidé de changer. J’aimerais bien visiter d’autres villes et essayer de vivre ailleurs mais maintenant je ne peux pas. En France, quand on a l’argent on n’a plus le temps, quand on a le temps on n’a plus l’argent.

Récit de Fouda

Je m’appelle Fouda, je suis né au sud-ouest du Maroc, dans la région d’Agadir. J’y ai passé mon enfance jusqu’à ce que j’obtienne le baccalauréat. Ensuite j’ai continué mes études à Marrakech, à la Fac des Sciences et Techniques où j’ai obtenu un diplôme en Biotechnologies des plantes.

Ma langue maternelle est l’amazigh, la langue parlée par mes parents. j’ai commencé à apprendre l’arabe l’arabe quand j’avais  4 ou 5 ans. 

A Agadir Il n’y avait pas de Fac des Sciences et Techniques là-bas et la plus proche de chez moi était celle de Marrakech. Alors e l’ai choisie car elle proposait une formation plus avancée par rapport à la faculté des sciences d’Agadir. J’y suis allé aussi car je n’ai pas pu avoir accès à d’autre écoles ou facultés d’enseignement supérieur.

Après avoir obtenu ta licence, tu t’es rendu directement à Marseille ?

Non, pas directement. Pendant ma licence – en 2016 –  j’ai commencé à préparer un dossier de candidature pour venir continuer mes études en France, mais je n’ai pas terminé les formalités nécessaires. Je me suis arrêté au moment de l’entretien de sélection de Campus France. Je n’avais pas trouvé suffisamment de courage pour quitter mon pays en ce moment. J’ai donc retardé mon projet jusqu’à 2019. Durant l’intervalle j’ai été chômeur pendant quelques mois. Ensuite, j’ai travaillé en tant que professeur de Sciences et Vie de la terre dans plusieurs écoles privées d’Agadir, pendant deux ans.

 Puis, fin 2018, j’ai quitté mon poste et je me suis libérée en prévision de ma venue en France : j’ai préparé les dossiers avec les documents nécessaires et j’ai passé l’examen de Français. Ensuite j’ai postulé.

Un climat tempéré, une ville proche du Maroc

 Pourquoi as-tu choisi Marseille ?

Sur les sept options pour lesquelles j’ai présenté ma candidature, il y en a quatre sur Marseille. Tout d’abord à Marseille parce que son université est assez réputée. J’ai choisi cette ville aussi pour son climat tempéré et parce qu’un de mes proches y habite. Ça, c’est très important. Les trois autres demandes je les ai faites dans d’autres villes du sud de la France: Toulouse, Nice et Montpellier si mes souvenirs sont bons.

Trois jours avant le début des cours, il y a un an et demi, je débarquais à Marseille. 

Et pourquoi avoir choisi la France plutôt qu’un autre pays?

Effectivement, je n’ai pas envoyé de candidature ailleurs. Le choix de la France me paraissait évident compte tenu de sa proximité avec le Maroc. C’est un pays qui n’est pas étranger aux Marocains. La langue d’enseignement est la même. En plus j’ai des proches qui y habitent. Malgré tout cela, il y avait quand même la « peur de l’inconnu ».

Qu’as-tu emporté en France dans tes valises, à part tes vêtements? 

Une vieille montre que j’utilise comme réveil depuis longtemps. J’ai aussi pris deux livres en lien avec la biologie et l’écologie, deux-trois livres en arabe sur différentes thématiques dont un du penseur marxiste Mahdi Aamel, Critique de la pensée quotidienne, et quelques romans francophones.

Tu peux nous expliquer ces choix?

J’avais commencé un programme de renforcement de la langue française depuis le Maroc. Je comptais le terminer ici en lisant ce qui avait été produit ou traduit en Français pour dépasser mes difficultés dans cette langue. Concernant les deux livres de biologie et d’écologie, ce sont mes domaines d’études. Les autres livres, qui sont intéressants aussi, je les ai emmenés juste pour le plaisir, pas à cause de ma venue en France.

Autrement, je n’ai pas eu besoin de préparer beaucoup de choses depuis le Maroc. 

C’est la personne de mon entourage qui habite en France qui m’a accueilli et qui m’a apporté ce qu’il me manquait à mon arrivée. En plus, j’avais fait des recherches sur les différences de prix entre les deux pays et je m’étais rendu compte qu’il y en avait peu.

Un lieu d’intégration important: la faculté

Au Maroc j’avais un bon salaire, je gagnais environ 5500 dirhams par mois, parfois 6000. Je travaillais en tant que professeur sur un poste permanent dans un institut privé pour 3500 dirham, j’intervenais également en tant que vacataire dans d’autres écoles ce qui me permettait parfois de gagner en plus jusqu’à 1800 dirham. A côté de cela j’effectuais aussi quelques heures de soutien scolaire.

Néanmoins, pour terminer mon parcours universitaire, les options étaient très peu nombreuses. 

C’est pour cette raison qu’en 2018 je me suis enregistré à Campus France

En arrivant à Marseille, je n’ai pas trouvé trop de différences entre la réalité et ce que j’avais pu imaginer, car depuis l’adolescence je suivais l’actualité nationale et internationale. La seule chose qui m’a étonné à mon arrivée c’est la faiblesse des équipements, des salles de classe et des amphis de la faculté à laquelle j’avais été acceptée, l’Université Saint Jérôme.

A l’arrivée, j’ai trouvé de l’aide dans des espaces très variés. Parmi eux, le plus important a été la faculté, c’est le lieu où je me suis fait le plus d’amis. Il y a également les cafés du quartier dans lequel j’habitais dans le 15e arrondissement. J’ai rencontré également certaines personnes grâce à Facebook.

En particulier, j’ai participé aux activités d’une association étudiante qui s’appelle « Les petits débrouillards – PACA ». Elle organisait des événements scientifiques: des débats, des expositions, des concours. C’est un ami avec qui j’étudie qui me l’avait fait découvrir. À travers elle, j’ai pu créer des liens et entrer en relation avec d’autres étudiant.es de différentes nationalités: des Français, des Russes, des Britanniques, des Finlandais, des Marocains…Parmi celles et ceux qui sont engagé.es dans l’association, il y a des professeurs d’université et des chercheurs. De plus, les activités mises en place recoupaient mes domaines d’études : la biologie et l’écologie.

Se focaliser sur des publications en français pour progresser dans la langue

Comment as-tu fait pour dépasser le problème de la langue ? Cela a-t-il été un problème particulièrement difficile à résoudre ?

Concernant les cours que j’ai reçus, mes interactions et ma compréhension dans la classe, cela ne m’a pas du tout posé de problème. Cependant, dans la vie quotidienne, en dehors des cours, c’était un peu plus difficile.

Comment as-tu essayé de surmonter cet obstacle?

J’ai essayé de me focaliser sur des productions en Français. Par exemple sur internet je privilégiais les contenus en Français écrits ou audiovisuels (vidéo, films, nouvelles, pages scientifiques, musique, réseaux sociaux).

Et pour les livres, où est-ce que tu t’approvisionnes?

J’ai orienté la plupart de mes lectures vers des publications françophnes. Je trouve les livres que je cherche à la FNAC et pour la lecture gratuite il y a quelques boites à livres dans les rues de Marseille. On peut en trouver dans le quartier de Noailles, à Réformé, dans la Girafe. Il y en a aussi dans le deuxième arrondissement où il y a des distributions de livres pour le public. De là, je récupère les ouvrages que je lis pour le plaisir. Si je cherche de nouveaux livres en particulier, je vais à la boutique de la FNAC à Centre Bourse.

Le logement a marseille lorsque l’on etudie: aides et difficultés

D’après toi quel est le montant suffisant dont un.e étudiant.e  a besoin pour pouvoir vivre à Marseille?

En ce qui me concerne, comme je cuisine tous mes repas à la maison et que je fais des plats diversifiés et équilibrés je pense, le budget pour la nourriture ne dépasse pas 120 euros par mois.

Pour le logement, je loue une chambre sur le campus universitaire de Luminy pour un montant de 258 euros. La caisse d’allocation familiale en paye une partie, environ 86 euros tous les mois. Mon hébergement me coûte donc tous les mois environ 172 euros, cela inclut les factures d’électricité, d’eau et d’internet.

C’est une chambre individuelle de 10 m2, il y a des rangements, un frigo, un lit, un bureau et une chaise. Il y a aussi une salle de bain et des toilettes. En revanche, la cuisine est partagée avec les résidents du même étage. C’est l’administration de l’Université qui prend en charge son entretien.

J’ai eu cette chambre en faisant une demande sur le site internet https://trouverunlogement.lescrous.fr/, avant l’été. 

Luminy est l’un des trois camps universitaires de la Ville, avec Saint-Charles et Saint-Jerome. De plus, en ville on trouve beaucoup de résidences universitaires.

Dans mon cas, à Luminy, ils proposent des des chambres de 10 m² avec lavabo à 167,5 euros par mois. La douche, les toilettes et la cuisine sont partagées.

Pour 258 euros par mois, vous avez une chambre de 10 m² avec lavabo, douche et toilette. La cuisine seulement est partagée. Le prix monte à 285,5 euros si vous souhaitez une chambre de 14 m². Pour 337,5 euros par mois vous avez un appartement de 17 m² avec un lavabo, une douche, des toilettes et une cuisine.

En plus de tout cela il y a aussi des appartements adaptés aux personnes handicapées.

T’as demande a-t-elle été acceptée directement ?

Non, j’avais déjà soumis une candidature l’année précédente, quand j’étais étudiante en troisième année de licence, mais ma demande avait été refusée. Les chances d’obtenir un logement en résidence universitaire lorsqu’on est en licence sont peu élevées en raison du faible nombre de chambres disponibles au regard du nombre d’étudiants.

Un  ami qui habite Marseille et qui avait fait une demande en résidence universitaire lorsqu’il vivait à Lille, m’avait alors conseillé de faire une veille permanente sur internet. Cela afin de guetter les annonces correspondant à ce que je cherchais. C’est ainsi que j’avais pu postuler une deuxième fois.

Combien de temps s’est-il écoulé entre le moment où tu as présenté ta demande et le moment où elle a été acceptée?

J’ai déposé ma première demande au mois de juillet et elle a été refusée une dizaine de jours plus tard à cause du nombre insuffisant de chambres disponibles et du fait que je n’étais pas considéré comme prioritaire pour celles qui restaient. J’ai présenté ma deuxième demande au début du mois d’août, elle a été acceptée autour du 15, à condition de fournir une pièce d’identité et un certificat de scolarité. Il fallait aussi faire un acompte de 100 euros pour bloquer la  réservation et apporter une garantie en cas de non paiement de loyer.

Pour ce faire, du moment que je n’avais pas de garant, j’ai utilisé le service Visale : je suis allé sur le site internet et j’ai chargé mes documents officiels. En moins de 24h j’ai reçu le certificat de garantie.

Comment est la qualité de vie sur le campus? Est-ce que cela correspond aux attentes que tu avais?

Les conditions de vie sont bien, en général,  sauf sur le campus dans lequel je vis (Luminy) et où se trouve ma faculté. Elle se situe dans une zone boisée en dehors de la partie urbanisée de Marseille et c’est compliqué pour les personnes qui y habitent de faire leurs achats quand ils le souhaitent. Le premier commerce se trouve à plusieurs kilomètres, il faut faire un quart d’heure de bus pour s’y rendre.

Des groupes d’entraide sur Facebook et les cafés pour ne pas rester isolé

A mon arrivée, la chose qui me manquait le plus était une vraie maîtrise de la langue, pour nouer des relations, discuter et exprimer mon opinion sur différents sujets.

Une formation linguistique plus poussée, pour mieux comprendre la vie ici, les démarches administratives et les services sociaux changerait réellement les choses pour les nouveaux arrivants.

Pour ce qui me concerne, je me suis dirigé vers des groupes Facebook d’entraide entre étudiants, mais ils se limitent aux aspects urgents. Ils ne constituent pas en tant que tel un programme d’accueil ou d’accompagnement. Il y a par exemple le groupe des « Étudiants Marocains à Marseille » et le groupe « Procédure Campus France Maroc ».

Qu’est-ce qui te manque du Maroc en France?

Mes amis et mes connaissances du Maroc. Les relations sociales, plus simples et plus ouvertes à l’autre me manquent aussi. Ici, les interactions sont marquées par une certaine prudence et un sérieux qui est parfois difficile à dépasser.

Beaucoup disent pourtant que Marseille se distingue par son ambiance assez propice aux relations sociales…

En tout cas, pas autant qu’au Maroc. Un des endroits où j’ai fait le plus de connaissances c’est le café. Le quartier est peuplé en majorité d’étrangers, c’est là où j’ai sympathisé avec un très bon ami franco-algérien l’été dernier. 

Nous débattions de beaucoup de sujets sur lesquels nous partagions un intérêt commun. A l’Université au cours de la dernière année je me suis aussi fait un ami Français, un alsacien arrivé également récemment à Marseille. C’est lui qui m’a fait connaître l’association des Petits Débrouillards PACA. Nous avons effectué des visites et  mené des projets d’études ensemble. Cette amitié a continué jusqu’à l’été, même si l’année universitaire était terminée.

De nombreuses possibilités de visites pour découvrir la ville

Une chose que j’apprécie beaucoup ici c’est le réseau de transports. Je m’en sert tous mes déplacements à Marseille: les visites avec ma famille, les amis, les allers et retour à la fac, les découvertes de la ville et de son histoire, ses musées, ses jardins publics, ses plages et ses églises…

Tu peux nous donner des exemples de lieux que tu apprécies particulièrement?

Le musées des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (Mucem), où sont présentées des pièces antiques, des films, et de nombreuses informations qui pour moi ont une grande valeur.

Il y a aussi tous les autres, comme le musée d’histoire de Marseille, le musée Cantini, le musée d’histoire naturelle, le musée des beaux arts…J’apprécie également certains quartiers comme la vieille ville, Noailles et Castellane…Il y a aussi le musée de La Vieille Charité. Tous les musées publics sont gratuits pour les étudiants (ndf: L’entrée des musées est gratuite le premier dimanche du mois; les expositions permanentes sont toujours grautites). 

Il ne faut pas non plus oublier le Parc National des Calanques, un vaste espace libre d’accès. On y trouve la végétation caractéristique de la Méditerranée et une très grande biodiversité. Il y a des conifères, des plantes méditerranéennes, des animaux comme des renards, des chauves-souris, des sangliers et un grand nombre d’oiseaux sauvages. Il est possible d’y pratiquer diverses activités telles que l’escalade, la course à pied, le vélo. Il offre des paysages d’une grande beauté, sur le parc lui-même, sur le milieu naturel qui entoure Marseille et sur la mer. Tout cela attire les amateurs de photographie. 

De temps en temps je vais aussi au cinéma Eurocorp La Joliette, au Vieux Port, à Notre-Dame de la Garde, au palais du Pharo…J’ai aussi visité le stade Vélodrome, qui  est un vrai chef d’œuvre architectural, à l’époque où je suivais le championnat de France. J’y ai vu un OM-Lille ; le billlet coûtait 20 euros. L’ambiance de la rencontre à laquelle j’ai assistée était à la fois survoltée et tranquille. L’OM a fait un bon match et a gagné deux buts à un contre Lille.

Concernant les jardins publics que tu as visités, quels sont ceux que tu préfères?

Il y en a beaucoup: le parc d’Athéna, le parc Borely, le parc Billoux, le parc du Séon et le parc Longchamps…Ce sont de véritables bulles d’oxygène qui permettent d’oublier le stress de la ville, le bruit, la pollution. On peut aussi y prendre de belles photos.

D’après toi qu’est-ce qui permettrait de faciliter les études des futurs étudiants marocains qui viendront en France?

Une association dédiée à leur accueil et à leur intégration qui se chargerait de les accompagner, d’organiser des formations, des groupes de discussions et des activités culturelles.

Cela n’existe-t-il pas déjà ?

Si, il y a des tentatives. Dans ma fac, il y a par exemple le Bureau des étudiants (BDE). Il reçoit les étudiants et les aide à trouver des solutions lorsqu’il y a un problème administratif en lien avec leur scolarité notamment. L’association les soutient en cas d’agression ou de discrimination liée au genre, à la religion ou à l’orientation sexuelle. Elle organise également de nombreuses fêtes et événements. On y trouve, en autres, une salle pour manger et un espace de jeux. L’adhésion à l’année coûte 10 euros. Le BDE a été un lieu important pour moi la première année.

Tu veux rajouter quelque chose?

Au Maroc internet était le dernier endroit où je me renseignais, que ce soit pour une question administrative, pour une inscription ou pour chercher des renseignements sur une question particulière. Ici j’ai appris à me tourner vers internet comme étape préalable pour résoudre un problème, qu’il soit lié aux études, à l’université, à l’administration ou simplement pour trouver une adresse.

Récit de Fatima et Malik

Récit récolté par l’Observatoire Asile de Marseille

En Italique, les commentaires et précisions des intervieweurs, membres de l’Observatoire.

[nda. Nous avions rendez vous, un jeudi du mois de septembre 2017, avec Malik et sa famille à 13h30 devant la Plateforme Asile. Nous avons attendu un moment mais ils ne sont pas là. Le téléphone de Malik ne répond pas. La famille qui était hébergée à l’hôtel pendant 10 jours a eu une fin de prise en charge par le 115 la veille au soir. Alors que nous les attendons devant la PADA, nous ne savons pas où ils ont dormi la veille. Nous contactons la personne du RESF en lien avec eux pour savoir s’il a de leurs nouvelles. Il ne sait pas où ils se trouvent, sans nouvelles depuis le jour précédent.

Quelques jours plus tard, la personne du RESF nous recontacte. Malik, sa femme et leur fils dorment dans un parc depuis plusieurs nuits. Ils acceptent de nous rencontrer pour témoigner de leur situation. Nous les rencontrons la semaine suivante dans le jardin de l’Hôtel HECO, où ils ont été hébergés pendant 10 jours par le 115 à leur arrivée.

L’entretien se fait en présence de Malik, de sa femme et de leur fils âgé de 12 ans.

Malik, sa femme Fatima, et leur fils sont de nationalité marocaine et viennent de Libye. Le couple vivaient légalement en Libye à Tripoli, munis de titres de séjour et de contrats de travail depuis 18 ans. Leur fils y est né en 2005 et ne connaissait que la Libye avant de partir ; il y a été scolarisé dans une école française. Malik est chef cuisinier et travaillait pour TOTAL. Fatima travaillait aussi comme cuisinière.]

J’ai vécu la guerre à Tripoli, nous vivions l’enfer. Un jour j’ai du aller chercher mon enfant en urgence à l’école pour l’évacuer sous les tirs des snipers. Nous n’avions plus de maison. Je n’avais plus de travail, l’entreprise où je travaillais a fermé à cause de la guerre. J’ai ensuite travaillé pour une société italienne et je faisais la cuisine pour les journalistes qui logeaient dans cette maison. Ils sont partis, ont fermé la maison. J’ai décidé qu’il fallait partir, nous avons fait le voyage.

On a traversé la Méditerranée en Zodiac – on était plus de 100 personnes au départ et environ 20 survivants à l’arrivée… A 25 km de l’Italie, le Zodiac a pris l’eau et a commencé à couler.

[nda. Fatima a les larmes aux yeux quand elle évoque la traversée]

Nous avions de l’eau jusqu’à la poitrine, les gens se noyaient avec leurs enfants devant nous. Un bateau militaire allemand est venu pour le sauvetage. Il y a déjà beaucoup de monde sur le pont, beaucoup de personnes secourues en mer – beaucoup d’africains qui ont aussi été sauvés dans la mer Il n’était pas possible de prendre toutes les personnes présentent sur le Zodiac, ils ont fait monter à bord du bateau les femmes et les enfants et laissé les hommes dans le Zodiac qui coulait… On a laissé Malik derrière nous…

[nda. Fatima et son fils restent 5 jours dans le bateau en Méditerranée. Finalement ils accostent en Sicile à l’automne 2016.]

(Malik) Je suis resté sur le Zodiac avec les autres hommes, on attendait qu’un autre bateau vienne. Finalement c’est un bateau espagnol qui est venu ; il nous ont emmené en Sardaigne avec les autres hommes survivant du Zodiac.

Pendant 3 mois j’avais pas de nouvelle de ma femme et de mon fils. On avait aucune information.

(Fatima) Je ne savais pas si mon mari avait été secouru en mer et s’il était toujours en vie.

(Malik) Finalement j’ai su qu’un des hommes présents sur le Zodiac avec moi avait lui aussi été séparé de sa femme et qu’elle était en Sicile. Il a demandé à sa femme de voir si ma famille était là aussi, si Fatima était dans le même camps en Sicile… Ce monsieur avait un téléphone et sa femme aussi, c’est comme ça qu’ils se sont trouvé et c’est de cette façon que j’ai retrouvé ma famille.

(Fatima) Depuis mon arrivée en Sicile, je voulais pas donner mes empreintes en Italie, je savait que je pourrais pas continuer ensuite, nous on voulait aller en France. J’étais perdue sans rien savoir de  mon mari. On n’a pas d’explication là bas, pas de traducteur en arabe. On est restés 3 mois comme ça. Après j’ai appris que Malik était en Sardaigne et j’ai accepté de donner mes empreintes parce que je voulais le rejoindre en Italie et c’était le seul moyen pour sortir du camp et partir de Sicile.

(Malik) Moi j’ai obtenu un titre provisoire en Sardaigne et comme ça j’ai pu continuer le voyage et  passer sur le continent. On s’est retrouvé à Perugia. En Italie la vie est très dure. On était hébergés dans un hôtel sous surveillance policière. On pouvait rien faire là bas. Nous on voulait aller en France. On a décidé de continuer le voyage, on a quitté Perugia fin août 2017 et deux jours après on arrivait à Marseille en train.

On est arrivés le soir à Marseille, on a dormi dans la rue devant la Gare Saint Charles. Un monsieur nous a parlé et nous a dit qu’on pouvait appeler le 115. On a essayé d’appeler le 115 pendant toute la nuit mais y a pas eu de réponse jusqu’au lendemain autour de midi. J’ai essayé plus de 20 fois de les joindre. Ils nous ont demandé les informations sur ma femme, sur mon fils et ils nous ont rappelé environ une heure après pour nous donner l’adresse de l’hôtel HECO, où on est restés pendant 10 jours. On est allé à l’hôtel en train jusqu’à la gare de Septêmes.

C’est à l’hôtel qu’on a rencontré des familles en demande d’asile, dont une famille soudanaise qu’on connaissait de l’Italie ! On était dans le même hôtel à Perugia mais on savait pas qu’ils étaient là. Eux aussi viennent de Libye. Il nous ont expliqué comment faire pour demander l’asile et nous ont dit qu’on devait aller à la Plateforme. On y est allés mais on est arrivés trop tard, à 8h30 il n’y a déjà plus de place pour les nouveaux arrivants. On nous a dit de revenir le lendemain. Alors on est retourné deux jours plus tard. On est allés plus tôt, à 6h00 du matin mais on n’a pas pu s’inscrire sur la liste géré par l’agent de sécurité à l’ouverture, on n’a pas pu entrer. Finalement trois jours après on a réussi. Ils nous ont donné le rendez vous pour la Préfecture pour la mi-octobre 2017, une longue attente…

[nda. La famille devra finalement attendre 51 jours pour pouvoir déposer sa demande d’asile. Quand nous les rencontrons ils sont dans cette attente.]

Quand on est allé à la Plateforme je leur ait dit qu’on a droit qu’à 10 nuits avec le 115, j’étais inquiet, après on fait quoi ? Le monsieur à la Plateforme il a dit qu’on devait repasser avant la fin des 10 jours pour les prévenir et que la Plateforme ferait une demande pour la prolongation des nuits d’hôtel. On a demandé comment faire pour trouver à manger parce qu’on avait pas d’argent mais y avait aucune solution.

A l’hôtel HECO des gens du quartier passent pour donner de la nourriture, ils apportent des légumes, des pizzas… mais il n’y en a pas assez pour tout le monde et ce n’est pas tous les jours…

Je suis retourné à la Plateforme pour les informer, quand ils nous restaient que 2 nuits à l’hôtel et qu’on savait pas quoi faire après. Le monsieur m’a dit que c’est la Préfecture qui décide pour renouveler les hôtels. Il m’a donné un plan pour me rendre directement à la Préfecture pour faire la demande…. Je savais pas quoi faire, alors on est allés ensemble avec ma femme et mon fils à la Préfecture. On est monté au sixième étage, au service des demandeurs d’asile pour demander un hôtel et aussi demander à ce qu’ils nous donnent une date de rendez-vous plus tôt que celle qu’on avait. On a dit qu’on dormait dans la rue mais la Préfecture a répondu que ce n’est pas possible d’avancer le rendez vous et que je devais rappeler le 115. Je sais pas comment ça marche, alors j’ai appelé le 115 une nouvelle fois mais ils ont dit qu’on avait déjà eu les 10 nuits.

(Malik) Finies les nuits d’hôtel, comme on savait pas où aller, on a dormi pendant 4 nuits dans la chambre de la famille soudanaise qu’on connaissait. Ils ont accepté de nous aider, mais la chambre était trop petite et la famille est déjà grande, ils sont 2 adultes et 4 enfants en bas âge, en plus ils ont une fille handicapée. On a dû partir, il n’y avait pas assez d’espace pour héberger 4 adultes et 5 enfants. On a dormi dans le parc devant l’école primaire à côté de l’hôtel HECO.

[nda. La famille étant à la rue, un bénévole du RESF rappelle le 115 pour eux. Le 115 refuse et lui dit d’appeler la PADA en charge du suivi des demandeurs d’asile. Ce même bénévole contacte la coordinatrice de la PADA pour lui expliquer la situation. Cette dernière lui répond que Malik doit se présenter à la la PADA pour faire une demande à la Direction Régionale et Départementale Provence Alpes Côte d’Azur (DRDJSCS) le lundi suivant. ]

On est retournés à la Plateforme ce lundi, mais la personne avec qui on avait rendez vous pour faire la demande à la DRDJSCS était absente. Personne d’autre n’a pu nous recevoir. On est retourné le lendemain et là ils ont enregistré notre demande d’hôtel. Ils nous ont dit qu’ils allaient faire la demande à la Préfecture pour avoir une chambre à l’hôtel mais le Monsieur de la Plateforme a dit que ce n’était pas sûr que ça marche parce que la Préfecture ne veut pas héberger les familles avec des enfants âgés… Ils ont dit que mon fils est trop âgé…

[nda. L’enfant de Malik a 12 ans. La famille doit attendre la réponse de la DRDJSCS et ne sait pas quand la demande sera traité. Pendant cette période, aucune solution d’hébergement n’est proposée. La veille du jour de notre entretien, ils ont dormi dans le parc à côté de l’hôtel. Le traducteur rappelle la PADA pour demander si il y a une réponse pour l’hôtel, mais la PADA ne trouve pas les fiches de liaison… qui n’avaient pas encore été remplies. La coordinatrice demande à Malik de passer le lendemain matin pour faire le point et voir si une réponse a été donné par la DRDJSCS.]

(Malik) On a pas d’argent, on doit se débrouiller seuls. Une boulangerie accepte de nous donner du pain le soir… A la Gare Saint Charles le soir à 21h je vais chercher à manger au camion qui donne un petit repas. Comme je n’ai pas d’argent, je ne peux pas payer le bus, je prends le bus sans payer et j’ai peur : pour le moment on n’a pas encore eu d’amende…

(Fatima) Et pour l’école ? Notre fils a toujours été à l’école et là ça fait longtemps qu’il y va pas… c’est important pour lui! Il avait une enfance normale, on est inquiets parce qu’il est totalement perdu. J’attends de trouver des solutions pour mon fils, pour nous soigner, pour inscrire notre fils à l’école et trouver un endroit où dormir. Mon fils nous demande pourquoi on n’est pas restés en Libye alors que là-bas c’est la guerre…. Mais là-bas il avait une chambre, ici il dort dans la rue.

(Malik) Il y a beaucoup de problèmes, je ne sais plus quoi dire. Notre fils est petit, il voit beaucoup de choses, il pleure en dormant, il a peur. Je ne comprend pas ce qui nous arrive : j’ai des amis en région parisienne qui ont tout de suite été mis à l’abri en hôtel et ensuite en appartement, ils n’ont pas dormi à la rue ; je ne m’attendais pas à vivre ça en France…

Récit de Alì

La décision de quitter le Maroc et m’installer en France

 

J’ai décidé de partir parce que j’avais de problèmes politiques avec le régime au Maroc. Les problèmes ont commencé en 2011, et en 2013 c’était désormais impossible de continuer à vivre là-bas. La première fois que je suis venu à Marseille c’était parce que le MuCem m’avait invité à parler de la jeunesse arabe et les réseaux sociaux pendant les printemps arabes. Je suis resté à Marseille pendant deux semaines, j’étais hébergé à l’hôtel, je bougeais en taxi, je n’avais pas de problèmes, bref j’ai été vraiment gâté. La deuxième fois que je suis venu c’était pour une résidence d’écriture comme journaliste à Cassis : j’y suis resté un mois et demi et cette fois aussi c’était très bien, j’avais un salaire et tout ce dont j’avais besoin. Mais la décision de m’installer en France je l’ai prise plus tard, quand je me suis rendu compte que c’était impossible de continuer à vivre au Maroc : j’était tabassé chaque jour. La propagande dans les sites et les journaux pro-régime affirmait que j’étais un espion de l’FBI, que je n’étais pas maroquin et que l’FBI m’avait envoyé au Maroc pour détruire le pays. À ce moment-là j’ai décidé de partir, en 2013. À l’occasion de ma deuxième visite j’avais rencontré un prof qui m’avait proposé de venir en France et m’inscrire en Master. J’ai donc décidé d’accepter sa proposition.

Au Maroc, j’avais une bonne situation au niveau financier : j’étais correspondant pour Ria Nivosti [agence de presse russe], c’est l’équivalent russe de l’AFP (Agence France-Presse); je travaillais aussi pour un journal maroquin. J’étais très bien payé, j’avais un salaire que je n’imagine pas avoir même ici maintenant, j’avais une maison, j’avais une copine avec qui on était très amoureux depuis cinq ans, et à cause des problèmes j’ai été obligé de partir. Une association qui défend la liberté de journaliste m’a proposé trois solutions. Ils avaient des lieux où je pouvais être hébergé en Espagne, aux États Unis, et le troisième c’était à Cassis. J’ai choisi Cassis parce que je connaissais déjà Marseille et j’avais quelques contacts ici. Et aussi parce que ce n’est quand même pas loin du Maroc, et moi j’ai toujours la sensation qu’il faut rentrer un jour. Je voulais rester près de mon pays. De plus, j’avais un niveau moyen de français. C’est pourquoi je n’ai pas décidé d’aller l’Espagne.

 

Le passage du visa touristique au visa étudiant

 

Je suis donc allé à Cassis, avec un visa touristique, et après j’ai du rentrer au Maroc pour demander un visa étudiant. En effet, il est impossible de passer d’un visa touristique à un visa étudiant en restant en France. Pour cela il est nécessaire de rentrer dans son pays et déposer la demande au consulat français. Le seul moyen de changer son statut sans quitter le territoire français est celui de déposer une demande d’asile. Mais vu que je suis trop attaché à mon pays, et que j’ai une responsabilité vis-à-vis de mon pays, j’ai décidé de ne pas demander l’asile et demander plutôt un visa étudiant, parce que quand on est réfugié on ne peut plus rentrer dans son pays.

Cela a été difficile d’avoir le visa étudiant français au Maroc. Pour le visa touristique c’a été plus facile : généralement ils te demande de posséder un salaire correspondant à cinq fois le salaire minimum d’un maroquin ; une maison ; un contrat de travail à temps indéterminé. J’avais tout cela, du coup ce n’était pas un problème. Le problème c’était de passer d’un visa touriste à un visa étudiant. C’était trop difficile, vu que le consulat français au Maroc est très mal organisé ; et en plus ils continuent à se considérer comme de colon. Depuis le moment de la colonisation il y a toujours cette sensation d’infériorité et supériorité. Tous les européens peuvent rentrer au Maroc, sans visa, sans riens, seulement avec leur passeport, et même avec leur carte d’identité. De l’autre côté, les maroquins et les africains n’ont pas ce droit, le droit de la circulation, et l’injustice tu la vois dans les yeux des gens. Les européens viennent, ils peuvent travailler, ils peuvent faire du tourisme, ils peuvent se reposer, et les autres ils ne peuvent pas, vu qu’on est dans un monde révoltant.

Donc j’étais au Maroc, j’essayais d’obtenir un visa étudiant pour la France, et c’était juste à ce moment-là qu’il m’est arrivé un incident : j’ai été tabassé par la police, c’était trop violent… J’ai risqué beaucoup, j’étais bleu, j’avais des traces dans tout mon corps. De fait, l’impossibilité de changer mon statut en restant en France, cela m’a causé de me mettre en danger.

Moi j’avais un visa touristique en cours de validité et pour passer au visa étudiant il faut dépenser beaucoup d’argent et surmonter beaucoup de difficultés. Tous les maroquins, tous les maghrébins, tous les africains, tous les non européens, au moment où on veut demander un visa étudiant pour la France, il faut qu’on paye 60 euros pour la demande et 60 euros pour l’assurance. Et si finalement ta demande n’est pas acceptée, ils ne te rendent pas toujours ton argent. Et le cinquante pourcent des demandes n’est pas accepté. Mais il y a plein d’autres problème : il te faut un garant qui aie 10000 euros dans son compte bancaire ; il faut que tu aies aussi l’argent pour payer le billet d’aller et de retour. Moi j’étais pressé, car l’année scolaire en France allait bientôt commencer, donc le billet pour rentrer en France je l’ai payé 300 euros, parce que j’ai du le prendre le vendredi pour le lundi. Ils m’ont donné le visa trop tard, sans aucune justification, il me disaient juste « retournes demain, retournes demain » et après il te disent « ton visa n’est pas prêt ». C’était comme ça pendant 15 jours. J’ai eu de la chance parce que j’avais des amis qui connaissaient des gens au consulat, du coup j’ai été obligé d’utiliser ces contacts pour faire bouger mon visa, parce qu’à un moment donné, le secrétariat de l’université française m’a dit « si lundi tu ne sera pas ici, tu ne pourra plus t’inscrire, car l’année scolaire sera déjà commencée ». Et je pense aux gens qui n’ont pas de contacts : j’ai connu notamment un nigérian qui était au Maroc avec une carte de séjour qui n’était plus valable, et lui il avait un accord avec une université française. Au consulat français au Maroc ils ont tardé à lui donner son visa jusqu’à quand l’université ne pouvait plus l’accepter. À ce moment-là, lui il était doublement perdu : c’est-à-dire qu’il ne pouvait plus renouveler sa carte de séjour au Maroc – parce qu’il pensait que son dossier pour demander le visa en France allait marcher – et donc il a été renvoyé au Nigeria. Et il y a plein d’exemple pareille de personnes qui étaient avec moi, environ mille ou mille cinq-cents personnes.

Tout cela – le voyage, le gaspillage d’argent, la recherche des garants – c’est le blocage mise en place par la bureaucratie. En théorie tout devrait être facile : si j’ai un visa valide, changez moi ce putain de visa et on finit. Si c’était comme ça, je n’aurais pas été tabassé, je n’aurais pas risqué ma vie, je n’aurais pas été obligé à payer tout l’argent que j’ai payé pour l’aller-retour, pour l’assurance (qui ne sert à rien) et pour la demande du visa.

Le choix de ne pas déposer une demande d’asile

 

Moi je ne voulais pas déposer une demande d’asile, parce que j’ai envie de rentrer un jour au Maroc. D’ailleurs, être un demandeur d’asile m’aurait procuré beaucoup « d’avantage ». J’utilise ce terme entre guillemets, parce qu’à vrai dire ces ne sont pas des avantages, ce sont plutôt des droits humains : avoir un hébergement, avoir un minimum pour manger. Et tant que réfugié, j’aurais eu aussi la possibilité d’être boursier, c’est-à-dire de recevoir de financements par l’université.

(55’) Dernièrement ils ont fait un programme pour aider les réfugiés à s’inscrire à l’école, avec des aides financières et des cours de français. Mois, quand j’ai demandé d’avoir accès à ce programme ils m’ont dit non. C’était un programme dédié aux refugiés. Moi je suis exilé mais je ne suis pas réfugié. J’étais obligé à partir, mais je n’ai pas demandé d’être réfugié. Le programme s’appelle « programme de la justice pour le refugiés ». Ils m’ont dit que je n’avais pas le droit d’accéder à ce programme, parce que je suis déjà étudiant à l’EHESS, et aussi parce que je ne suis pas demandeur d’asile. Mais merde, moi je ne veux pas demander l’asile, je suis Marocain et je suis fière de l’être, mon combat ce n’est pas ici, je ne fais pas partie d’ici, je veux rentrer dans mon pays, qui a beaucoup de galère aujourd’hui, dont une grande partie de responsabilité c’est à la France. C’est à l’Europe en générale, mais notamment à la France. Les élites économique et politique françaises, qui depuis Jacques Chirac partent aux palais royaux, qui profitent du Maroc comme une maison de bled où se reposent, et qui défendent la dictature au Maroc, ont des responsabilités. Je ne serais pas fière d’être français et je ne veux pas demander l’aide de celui que je pense avoir une partie des responsabilités dans la situation actuelle.

 

Les conséquences de mon choix

 

L’exemple le plus bête c’est de ne pas avoir eu les aides financière [Allocation Demandeur d’Asile] et l’hébergement que tous les exilés et le refugiés ont le droit d’avoir. De plus, il y a plein d’associations ou de comités qui peuvent t’aider quand tu es réfugié. Moi je me souviens, par exemple, même dans le Collectif El Manba – Soutien Migrants 13, j’avais un problème avec un papier, il y avait une fille qui travaillait dans une association, et j’avais un formulaire à remplir – moi aussi j’avais participé en tant qu’interprète entre elle et les refugiés – et je lui ai dit « j’ai besoin de remplir ce formulaire et je ne sait pas quoi y mettre » et elle m’a dit « non, nous on travaille qu’avec les réfugiés ».

Pour moi c’était un choix, j’étais en galère plus qu’un réfugié, parce que un réfugié au moins il a le droit d’être aidé par le pays qui l’accueil. De plus, en tant que réfugié tu as les droits sociaux, c’est à dire le RSA [revenu de solidarité active], ou l’aide médical, l’hébergement. Ceux-là sont les droits pour les français, les européens en France, et les réfugiés en France, et moi je ne les avais pas. Enfin, ce qui est le plus important, c’est la possibilité d’avoir une bourse d’étude : il y a plein d’associations et de fondations qui m’ont dit « si tu es réfugié on peut te donner une bourse, il faut que tu demandes d’être réfugié ». Même si là-bas je galérais au niveau de ma sécurité personnelle, j’ai une responsabilité envers mon Pays et j’ai décidé de ne pas demander l’asile. Donc toutes les aides possibles (au niveau financier, au niveau social, au niveau d’hébergement), je n’avais pas le droit de les avoir. En tant qu’étudiant non européen en France, et non refugié, je n’ai pas les droits sociaux. Par exemple je ne peux pas travailler avec un contrat aidé ; je n’ai pas le droit à l’RSA ; je n’ai pas le droit d’accéder aux logement sociaux ; etc.

 

Chercher un logement

 

Ma chance  a été de m’être fait rapidement des contacts. J’avais 1000 euros que j’avais mis de côté et je connaissais deux ou trois personnes, dont un ami qui m’avait promis de m’héberger, vu qu’il avait une chambre en plus. Quand je suis arrivé à Marseille je l’ai appelé mais il ne m’a pas répondu : je savais qu’il buvait beaucoup, donc j’ai commencé à faire le tour des bars que je connaissais, et c’est comme ça que dans un bar j’ai connu Jamil. Il m’a demandé « pourquoi t’es avec tes valises ? » et je lui ai expliqué qu’un ami m’avait promis de m’héberger pour trois mois, mais il ne me répondait plus et je ne savais plus quoi faire. Jamil m’a dit « viens chez moi, on pose tes valises et après on sort », et je suis resté trois semaines chez Jamil et Marine.

J’ai commencé à chercher des chambres à louer, mais le problème était que, même si j’avais l’argent, je n’avais pas de garants, du coup personne ne voulait me faire signer un contrat. C’était trop difficile.

Dans tous cas je pense que moi j’ai eu de la chance dans toute cette histoire : certes, j’ai passé des nuits dans la rue, j’ai galéré, j’ai eu des problèmes, mais vu que je suis militant, je suis journaliste, j’étais interprète pour les groups des réfugiées [dans le Collectif El Manba Soutien Migrants 13], cela m’a permis d’avoir beaucoup de contact. Ce n’était pas celui-là le but : je n’ai pas fait tous cela pour me procurer de contact. C’est juste que finalement ces contacts avaient d’autres contacts qui m’ont aidés. Par exemple, au Maroc j’avais une camarade qui vit maintenant en Amérique et qui a une amie qui habit à Marseille, du coup elle lui a envoyé un mail pour lui dire que je venais d’arriver à Marseille et que je cherchais une chambre à louer. Ma il y a toujours cette question : quelqu’un qui n’a pas la chance d’avoir des contact, comment peut-il s’en sortir ?

 

Demander les APL [Aide Personnalisé au Logement] et renouveler le visa étudiant

 

Une fois que j’ai trouvé une chambre, j’ai galéré beaucoup pour demander les APL [Aide Personnalisé au Logement]. La première fois que j’ai touché les APL, cela faisait déjà un ans que je payais le loyer ! Tu peux demander les APL seulement si tu as ta carte de séjour.

Le visa étudiant dure un an. Après un an tu peux demander de renouveler ton visa. Il faut le demander au Crous [Centre Régional des Œuvres Universitaires et Scolaires]. Au Crous il y a un policier auquel tu dois présenter: ton ancienne carte de séjour ; l’attestation d’inscription à l’université ; tes notes de la dernière année et des photos. Il faut savoir que ce policier ne reste au Crous que pendant deux mois, et si tu rates cette période, tout devient encore plus compliqué.

Ce policier prend tes empreintes et il te donne un récépissé qui atteste qu’il a eu ton dossier. Ensuite, chaque mois (ou bien tous les deux mois, ça dépende : on peut dire que la moyenne est 1 mois et demi) tu vas recevoir un nouveau récépissé. C’est seulement après avoir reçu trois récépissés que tu vas avoir ta carte de séjour. Donc, pendant quatre mois et demi tu n’as pas de carte de séjour, mais seulement des récépissés. Et ces récépissés ne sont pas suffisants pour demander les APL : il faut avoir la carte de séjour. Quand finalement tu reçois ta carte de séjours d’un an, tu découvres que la période de validité de cette carte ne commence pas à partir du moment où tu l’as reçue, mais à partir du premier récépissé. Cela veut dire que, au niveau des APL, les quatre premiers mois tu les perds. En plus, il faut savoir que pendant le deux ou trois derniers mois de validité de ta carte tu n’as pas non plus le droit de demander les APL, parce que ta carte de séjour va expirer dans pas longtemps. Donc, sur le douze mois de validité de ton visa étudiant, il se trouve que tu as accès à tes droits juste pour quatre ou cinq mois. Pourquoi ? Moi je ne pense pas que cela arrive par hasard. Ils veulent éviter des nous donner les APL. En effet, moi j’ai des amis qui sont venu en France et qui devaient y rester juste six mois. Ils payaient des loyers et tout le reste. Au niveau de papier, ils avaient le droit d’avoir leurs APL, mais vu qu’ils sont restés juste pour six mois, finalement ils sont repartis sans avoir réussi à avoir leur APL. Avec ce système, l’État évite le plus possible de payer les APL, surtout aux gens qui restent seulement un ou deux ans. Et quelqu’un qui ne connaît pas les démarches à suivre va perdre trois ou quatre mois de plus.

C’est pour ces raisons que finalement j’ai décidé d’arrêter de payer un loyer et d’aller plutôt squatter chez des amis. Ce qui a été une très mauvaise expérience, parce que tu ne te sens plus stable, tu ne sais pas où tu dormiras le mois prochain ou la semaine prochaine. Avant, je payais un loyer de 350 euros. Si j’avais eu les 190 euros des APL, je n’aurais jamais pensé de quitter le loyer. C’est le fait de ne pas pouvoir me permettre de payer 350 euros tous les mois qui m’a poussé, après un an, à quitter l’appartement où j’habitais.

 

Ce dont j’aurais eu besoin en arrivant à Marseille

 

Au niveau de l’accès aux informations, il faut qu’ils traduisent tous les trucs bureaucratiques au moins en arabe. On sait qu’à Marseille il y a toujours un lien avec les pays du sud de la Méditerranée, mais les choses ne fonctionnent pas comme elles devraient. Beaucoup de gens sont isolés et laissés à l’écart. Même ceux qui parlent français sont en difficulté, parce que le français des papiers administratifs c’est un autre français. On est perdu. Quand je parle avec un secrétaire de l’école ou avec un policier à la mairie, et que je le trouve malpoli, cela devient encore plus frustrant, parce que j’ai un français basique et je ne peux pas me défendre. Tu te sens d’une certaine façon handicapé : ne pas maîtriser la langue c’est tout à fait un handicap. Nous sommes très sensible aux handicaps physiques, me nous ne donnons pas la même attention à ceux qui parlent une autre langue, ou qui viennent d’une autre sphère politique. Rien que le fait de devoir interagir avec un policier, pour quelqu’un qui a été tout le temps tabassé par la police…

Par exemple, ici en France, le fait de voir partout des militaires, avec leurs armes, je ne peux pas te dire à quel point cela fait mal pour quelqu’un qui vient de la Syrie, ou de l’Iraq, ou du Yémen, ou du Soudan, ou du Maroc. Les gens qui sont déjà dans une situation de fragilité sont écrasées, on les écrase au niveau psychologique, on les écrase au niveau du langage, ils sont déjà écrasés au niveau financier, parce que ils n’ont pas le droit aux aides qui pourraient leurs garantir un minimum de dignité. Comment peux-tu demander à quelqu’un qui n’as pas l’argent pour manger, et qui ne sait pas ce qu’il faut faire pour avoir juste un papier, comment tu trouves le courage pour lui dire « il ne faut pas jeter la cigarette par terre, il faut respecter le feu rouge et le feu vert ». Comment peut-on lui demander de ne pas voler ? Il y a un proverbe arabe d’Umar ibn al-Khattab, l’un des compagnons du prophète, qui a dit : « Quelqu’un qui n’a pas à manger, je ne comprends pas comment il pourrait ne pas voler ». C’est-à-dire qu’il considère acceptable qu’on vole quand on est dans une pareille situation.

 

Inégalités entre les étudiants

 

En général, toutes ces démarches bureaucratiques te mettent la pression et tu n’arrives pas à te concentrer sur tes études ou sur ton travail ou sur ce qui tu as envie de faire. Chaque année scolaire, il y a deux ou trois mois où j’ai la sensation que mon travail est celui de renouveler les papiers. Il te faut y travailler à temps plein, comme si t’étais un salarié : il te faut le CMU [couverture maladie universelle] ; la carte de séjour ; les APL ; l’inscription à l’université ; etc., et tu deviens comme un âne dans le moulin.

Et chaque année c’est la même histoire : par exemple maintenant je n’ai pas ma carte de séjour, j’ai juste un récépissé. Je paie un loyer depuis trois mois, j’ai envoyé mon dossier pour les APL, et ils m’ont envoyé un papier où ils m’informent que ma carte de séjour va terminer dans quinze jours. Donc je leurs envoyé mon récépissé et ils m’ont dit que mon récépissé va terminer dans un mois et que du coup ils ne peuvent pas se baser sur ce récépissé pour m’accorder les APL. Cela veut dire que je continue à galérer, chaque année.

 

Je pense qu’il y a aussi un problème de justice et d’égalité entre les étudiants. Moi j’étais dans une classe d’environ quatorze personnes, il y avait un français au RSA, un autre français qui touchait une bourse française, un américain qui avait une bourse d’une fondation, un italien qui avait le chômage ici en France, et il y avait le marocain – et je parle de moi – qui avait déjà travaillé mais qui n’avait pas droit aux aides sociales parce que il n’est pas français, et qui n’avait pas le chômage parce que le Maroc ne donne pas de chômage. Finalement, la deuxième année j’ai reçu un papier qui me communiquait que j’avais obtenu une bourse marocaine. Au début, je croyais que c’était une bourse de 1200 euros, mais après j’ai découverte que cela était le montant de bourse pour les étudiants français au Maroc. Au Maroc, on le sait, les loyers sont moins chers et la vie est moins chère. Or, de l’autre coté, pour un marocain qui vient faire ses études en France, la bourse est de 90 euros par mois ! Donc moi – qui ne touchais que 90 euros, et je payais 350 ou 400 euros de loyer – j’étais dans la même classe que l’américain qui touchait 1400 euros, le français qui avait 1200 euros juste pour le chômage, etc. Et on est tous censés rendre le même travail ! Cela est donc une manière de reproduire le même schéma, selon lequel il y a quelqu’un qui est bien et il n’est pas obligé de faire des boulots de merde. Par exemple, pour les français qui ont travaillé, un de ses droits fondamentaux c’est de percevoir le chômage, ou bien s’ils veulent s’inscrire à une formation, le Pôle Emploi continue à donner le salaire pendant un an. De l’autre coté, moi je travaillais comme journaliste au Maroc, je gagnais 3000 euros par mois, mais maintenant je n’ai pas le droit à tout cela. Donc mon collègue français continue d’avoir son salaire, ce qui lui permet de se concentrer sur son master. Alors que moi il m’est interdit de travailler : mon visa étudiant m’interdit d’avoir un travail en temps plein. Je ne peut pas dépasser un certain nombre d’heures de travaille, et c’est un nombre d’heure qui n’est pas suffisant à gagner ma vie. Du coup je n’ai pas d’argent pour vivre.

Je connais des filles et de garçons qui sont obligé de se prostituer pour avoir à manger, parce que ils n’ont pas la nationalité française ou européenne. D’autres travaillent au noir comme des esclaves, ils ne sont pas payés, etc. On ne peut pas dire que le système français se base sur la justice, même au niveau le plus basic, celui de garantir aux gens d’avoir à manger et de pouvoir se concentrer sur leurs études.

 

Conseils à donner

 

Être impliqué dans ce qui se passe à Marseille. Moi je pense que si j’avais pas commencé à m’impliquer dans le comité des réfugiés, ou le comité pour le printemps arabe ou pour la cause palestinien, pour plein de chose, je n’aurais pas rencontrés les futurs élèves de mes cours d’arabe (grâce auxquels je paie mon loyer) et je n’aurais pas pu faire plein d’autre choses.

Il y a plein de chose qui se passent et qui sont intéressant, au niveau politique, humain, humanitaire et culturel. Si j’ai un conseil c’est celui d’être ouvert et de s’impliquer dans les dynamiques qui se passent ici. Même si tu ne veux penser qu’à toi même – chose que je ne conseille pas, mais même dans ce cas – ça sera bien pour toi de t’ouvrir aux autres.

 

Un autre conseil : profiter des lieux publics et ouverts, comme par exemples les bibliothèques ou les plages. En France il y a de lieux, faits par l’État ou par la société, qui peuvent nous aider à sortir de la sensation d’être isolé. Je pense précisément à l’Alcazar, une bibliothèque où on peut trouver des livres en Arabe, en espagnol, en italien, en français…

 

La Crous peut donner des aides financières : ils m’ont aidé avec environ 500 euros l’année dernière. Allez demander l’aide à la Crous si vous êtes étudiants.

Dernier conseil : prendre l’habitude d’écrire des lettres pour demander des information ou des aides, ou bien pour raconter son histoire.