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Récit de Tiziano

L’arrivée: une étape du voyage vers l’Angleterre …

Je viens de Taranto, dans les Pouilles, au sud de l’Italie. Ça faisait quelques années que j’avais l’intention de partir : l’idée était d’aller quelque part pour apprendre l’anglais… l’Angleterre me paraissait un choix trop classique, du coup je pensais plutôt à l’Irlande ou l’Écosse.

À Marseille j’avais un ami, originaire de ma ville, qui s’y était installé depuis  4 mois ; j’ai décidé de passer lui rendre visite sur le chemin, en sachant que je n’étais pas pressé d’arriver là-haut… et finalement j’ai bien aimé la ville, et j’y suis encore 3 ans après !

Je ne pense plus à mes destinations initiales, j’étais parti pour aller voir comment on vit ailleurs, pour faire des expériences et découvrir d’autres façons de vivre…
Quand je suis parti, je n’avais pas grand chose qui me retenait : j’avais abandonné des études de graphisme, après avoir passé quelques examens, parce que je n’aimais pas trop l’ambiance. On apprenait des choses intéressantes, mais je n’ai jamais trop accroché avec le côté commercial de la formation, ni les débouchés qui allaient se présenter à moi.

Premiers pas : logement et cours de langue

En arrivant, je ne savais rien sur Marseille ni sur la France (je visais des pays anglophones, en principe), mais l’ami que j’avais ici m’a hébergé  le premier mois. Après, j’ai trouvé un logement en location, pour une durée de 3 mois, avec ma copine de l’époque. Je n’avais pas d’emploi, mais j’ai répondu à une annonce parue sur le Bon Coin et je suis tombé sur une très bonne personne, qui nous a fait confiance. Le fait qu’on soit en couple et qu’on soit déjà en train de suivre des cours de langues l’a rassurée, elle a bien voulu accepter des garants en Italie.

Entre temps, j’avais déjà commencé à fréquenter la Casa Consolat, et c’est là qu’on m’a conseillé de m’adresser à la Mission Locale, avenue de Toulon, sachant qu’à l’époque, je n’avais pas encore 26 ans (c’était la limite d’âge pour bénéficier des services proposés par ce genre de structure, aujourd’hui je crois qu’ils l’ont passée à 30 ans).

On y dispensait différentes formations : dans mon cas,  j’ai passé un entretien avec une dame, qui m’a proposé un cours de français rémunéré. L’entretien avait pour but de m’aider à m’orienter, il ne s’agissait pas d’une sélection, ou du moins je ne l’ai pas perçu comme ça. On m’a demandé des documents de base, une pièce d’identité, et on m’a inscrit dans une école de langues, où j’ai passé un test de niveau.

J’avais 7 heures de cours par jour et j’étais payé en fonction des heures que je suivais. J’étais le plus âgé de la classe, les autres ayant autour de 18 ans ; ils étaient principalement maghrébins (algériens, tunisiens), mis à part une fille allemande. Les mois où je pouvais être présent tous les jours, je touchais environ 350 euros, ce qui était déjà pas mal, sachant que je n’avais pas d’emploi. D’après ce que j’ai entendu, aujourd’hui c’est même plus élevé, ça peut aller jusqu’à 600 euros par mois.

L’emploi: mieux vaut un réseau qu’un bon CV

Au bout de 2 mois, je me sentais assez à l’aise pour parler en français et chercher un emploi ; j’ai traduit mon CV en français et j’ai commencé à le faire circuler un peu dans toute la ville. Plus tard, on m’a conseillé de le modifier, pour l’adapter aux critères français : j’ai dû le synthétiser et sélectionner mes expériences professionnelles en fonction des postes visés, en mettant bien en avant les compétences en lien avec les secteurs recherchés.

J’ai pris le plan de la ville et, après l’avoir découpé par quartier et par type d’entreprise, j’ai fait des visites ciblées : les studios de graphisme, les laboratoires de photographie, les entreprises du bâtiment, les bars et restos… Je n’ai eu aucune réponse, sauf un glacier sur le Vieux Port qui m’a proposé une entretien d’embauche, mais qui ne s’est plus manifesté par la suite , aucune nouvelle.

Je me suis un peu débrouillé en faisant des petits travaux dans l’appartement où j’habitais ; en échange, la propriétaire me diminuait le loyer. Elle m’a aussi mis en contact avec d’autres personnes, des connaissances ou des amis, qui avaient quelques bricoles à faire dans leurs logements.

Plus tard, passés les trois mois du contrat de location, nous avons déménagé au Panier. Je commençais à me démoraliser, les mois passaient et je ne trouvais pas d’emploi. La langue, ça ne progressait pas trop car je ne connaissais pas tant de Français que ça et je n’avais pas non plus de travail où la pratiquer.. Je m’étais fixé une date limite, octobre, pour faire un bilan, même si c’est clair que je n’avais aucune envie de rentrer chez moi, en Italie.

Finalement, en y réfléchissant,  je me suis dit qu’au moins, je commençais à connaître la ville, à bien me repérer, à m’exprimer au moins à un niveau basique en français, et que du coup ça n’avait pas de sens de bouger à nouveau.

J’ai donc décidé de tenter d’autres voies et arrêter les CV, qui n’aboutissaient à rien ; j’ai appris que la Casa Consolat cherchait des cuisiniers bénévoles, et dans la mesure où le projet de ce lieu me plaisait, ça me rappelait un lieu qu’on avait ouvert avec des amis en Italie, j’ai décidé d’y faire une semaine comme bénévole en cuisine. J’avais en plus la chance de pouvoir y rester toute la journée, n’ayant pas de contrainte d’horaires : je pouvais donc profiter à fond des différentes choses que propose le local (cuisine, ateliers, spectacles, jam session…), et il y avait moyen d’apprendre plein de choses.

En plus, ça m’a permis de rencontrer pas mal de monde, notamment des musiciens… j’y passais de longues journées, du matin jusqu’à la nuit avancée. Plus tard, quand ils ont cherché à embaucher quelqu’un, ils m’ont proposé le poste et vu que les choses se passaient aussi très bien d’un point de vue humain, ça a été une très bonne opportunité pour moi.

Le labyrinthe des démarches

Jusqu’à ce moment là, je n’avais fait aucune démarche auprès des différents services de l’État : initialement suivi par la Mission locale, je ne me suis inscrit au Pôle Emploi que dans un deuxième temps ; à la Sécurité Sociale je n’avais pas encore déposé de dossier pour avoir, par exemple, la CMU.

Quand j’ai fini par m’inscrire au Pôle Emploi, j’ai eu du mal à comprendre le fonctionnement : je pense avoir été radié 2 fois en quelques mois, parce que je ne faisais pas la démarche d’actualiser mon dossier tous les mois, sachant que rien n’avait changé dans mon statut… je continuais à chercher mon premier emploi en France, donc en plus, je n’avais aucun droit en tant que chômeur. En tout cas, avec le recul, j’ai découvert qu’il vaut mieux se déclarer demandeur d’emploi le plus tôt possible, même si on a droit à aucune allocation, ça permet au moins de justifier une durée passée sur le territoire français, déclarer d’éventuels petits contrats qu’on a eus… si on a la chance qu’ils n’aient pas été au black (ce qui m’est souvent arrivé les premiers mois ! C’est comme ça que je m’en sortais, mais c’est pas top, surtout au début, quand on doit ouvrir ses droits et sa couverture santé…).

La première fois que je me suis rendu au Pôle Emploi avec l’idée de m’y inscrire, j’ai été  positivement impressionné par les bureaux. En Italie, le service équivalent ressemble à un marché au poisson, avec quatre tables dans une salle et tout le monde qui se parle dans tous les sens. Ici, je voyais ces beaux locaux, présents dans tous les quartiers, avec même une enseigne dehors ! Mais lors de mon premier entretien, la dame a été franchement désagréable avec moi, en me reprochant mon niveau de français : « Apprenez la langue, trouvez une façon de progresser et revenez dans quelques mois ».

Finalement, en janvier 2014, j’ai pu signer un contrat aidé à la Casa Consolat et je n’ai plus eu besoin de m’adresser au Pôle Emploi. Par contre, mon employeur avait besoin de mon numéro de sécurité sociale, pour remplir le dossier de mon contrat (et de mon côté, j’avais aussi besoin d’une carte vitale, au cas où il m’arrive quelque chose…).

Et ça, ça a pris beaucoup de temps ! De mon côté, j’ai eu du mal à suivre les démarches : je me suis limité à fournir les pièces qu’on m’a demandées quand je suis allé à la Caisse d’assurance maladie. J’avais confiance et je pensais que les choses allaient avancer… Au bout d’un an, on m’a renouvelé mon contrat aidé, mais je n’avais toujours pas de carte vitale ni de numéro provisoire : heureusement que je n’ai jamais eu besoin de soins médicaux ni de médicaments.

C’est seulement à la fin de ma deuxième année de contrat que j’ai découvert que ma couverture n’était en vérité pas encore activée : j’avais besoin d’un numéro pour le communiquer au Pôle Emploi et commencer les démarches pour les allocations chômage et ça a été un gros bordel !

Il me restait trois mois de contrat quand j’ai commencé à réunir ces informations : on m’a répondu que visiblement, je n’avais pas fourni tous les documents nécessaires, ou bien mon dossier avait été perdu. Pendant les mois précédents je m’étais rendu à la Sécu, par exemple pour signaler un changement d’adresse lors des déménagements, et j’ai toujours fourni les pièces qu’on me demandait, même quand il s’agissait de documents que j’avais déjà présentés. C’est le cas par exemple, pour l’acte de naissance, que j’ai dû donner à plusieurs reprise, ce qui n’est pas si facile à faire, sachant que ça ne peut pas être une copie du document en italien : il faut qu’il soit en version française et qu’il n’ait pas plus de trois mois (alors qu’il certifie un événement qui date de presque 30 ans!). Je devais donc demander à ma famille d’aller le faire à la Mairie de ma ville natale, et me l’envoyer, pour pouvoir à chaque fois présenter un document ‘frais’.

En tout cas, à la fin de mon contrat, je n’avais toujours pas de justificatif de ma couverture santé ! Les semaines suivantes, c’est presque comme si j’avais travaillé à la CPAM, au Pôle Emploi et à la CAF, tellement j’y ai passé du temps. Au total, mon dossier à la sécu a été perdu 6 fois ! À la CAF, d’ailleurs, ils n’ont jamais pu activer le RSA complémentaire, à cause de ce problème à la Sécu.

On a l’impression qu’ils le font exprès, de ne pas finaliser les démarches pour pas donner ces droits à tout le monde, c’est quand même pas mal d’argent d’épargné !

À la CPAM finalement, j’ai eu la chance d’avoir une amie qui y travaillait : je lui ai parlé de mes problèmes, et du fait que j’avais besoin de toucher le chômage, n’ayant pas un sous de côté. Grâce à elle, j’ai eu un numéro provisoire, avec lequel je suis allé à nouveau à mon bureau de Sécu, à Canebière Réformé, redemander la Carte Vitale. Désormais on me connaissait. Quand j’arrivais, je voyais les regards tendus : je suis toujours resté calme, même si je leur disais que je savais que d’autres connaissances qui avaient élevé la voix avaient obtenu ce qu’on leur devait. Je ne l’ai jamais fait, j’ai toujours gardé mon sang froid et certains employés admettaient bien que 2 ans d’attente n’était pas normal.

Je reconnais qu’ils gèrent beaucoup de monde et de documents, mais la dernière fois ça a été flagrant : j’avais ramené tous mes documents, à nouveaux, pour remonter mon dossier, et c’est là que la dame au guichet me dit qu’ils ne prenaient que des photocopies. Je lui explique alors que j’avais déjà fourni 6 fois les photocopies, et que ce jour là,  je ne les avais pas, mais que sûrement ils pouvaient en faire. Effectivement, elle a accepté de prendre les originaux (attestation d’hébergement, fiches de paye, contrat de travail, passeport, acte de naissance fraîchement réédité) et est partie vers la photocopieuse.

Au bout de quelques minutes, elle revient et me rend seulement mon passeport : j’attends les autres originaux, mais elle affirme me les avoir déjà rendus… Après quelques échanges tendus, elle se met à la recherche, qui se révèle fructueuse. Des feuilles étaient tombées par terre derrière le guichet, d’autres étaient restées dans la photocopieuse… j’ai juste dit : « Je comprends mieux, maintenant comment mes dossiers ont réussi à être perdus déjà 6 fois ! ».

Je me demande ce qu’il se serait passé si je n’avais pas connu la fille qui travaillait à la sécu et qui m’a assigné le numéro provisoire.

De manière plus générale, en arrivant, j’ai été surpris par la quantité d’aides pour ceux qui habitent et travaillent en France : on m’a parlé des allocations chômage, du RSA, des aides pour le logement…toutes ces choses n’existent pas, ou presque pas, en Italie. Ça te permet de ne pas avoir à  te jeter sur le premier emploi qui t’est proposé, de réfléchir plus tranquillement sur les choix et les chemins à prendre, de penser à tes projets personnels.

Sur le long terme, le fait d’avoir travaillé dans un endroit comme Casa Consolat, qui m’a permis de faire des rencontres dans plusieurs secteurs qui m’intéressent, a représenté une grosse aide. Très rapidement je me suis fait un réseau d’amis, de musiciens, des gens qui ont pu me conseiller… si j’y pense, en 2 ans j’ai connu plus de monde que ce que j’aurais pensé faire en 5, surtout si on considère comment ça avait démarré !

J’ai trouvé des gens avec qui  jouer de la musique, j’ai appris à travailler en cuisine (je n’avais pas de vraie expérience en tant que responsable de cuisine).

Et la ville, ça m’a aussi aidé : je ne connais pas le centre et le nord de la France, mais ici, j’ai retrouvé des choses de chez moi…les gens sont très ouverts et directs, pour le meilleur et pour le pire : s’il faut se dire quelque chose, on se le dit ! C’est clair qu’au début, je ne comprenais pas tout des façons de s’exprimer et des codes d’ici… avec le temps, par exemple, j’ai compris comment m’adresser au Pôle Emploi, qui m’avait initialement impressionné avec ses bureaux tout neufs et ses ressources matérielles. Et ben finalement, il se trouve qu’il faut quand même s’imposer, aller taper à leur porte, insister pour qu’ils s’occupent de toi…exactement comme chez nous !

Tant au Pôle Emploi qu’à la Sécu, il m’est arrivé de tomber sur  des gens qui travaillaient bien et qui m’ont aidé : il y en a parfois, et ça fait la différence, dans ce genre de structures,  avec ceux qui attendent juste la fin de la journée…

Dans  chaque structure, on peut avoir la chance de tomber sur quelqu’un qui travaille bien et qui t’aide : au Pôle Emploi, je n’ai jamais rien eu au niveau des offres d’emploi, par contre j’ai fait quelques séances de travail sur mon CV avec un tuteur qui m’a filé de très bons conseils.

De plus, parfois, on a l’impression que rien n’est figé au niveau des procédures : une fois, un employé de la CPAM m’a demandé ma carte vitale italienne, en me disant que ça allait permettre de compléter mon dossier en France. En réalité ça n’a rien débloqué et surtout, on ne me l’a jamais redemandée après… c’était juste cet employé, ce jours-là, qui affirmait pouvoir s’en servir.
À mon arrivée, ça m’aurait certainement aidé d’avoir un meilleur niveau de français, mais j’étais justement parti de chez moi pour apprendre des langues… C’est normal qu’en arrivant je n’ai pas eu un gros niveau !

Récit de Marcello

L’arrivée

J’ai quitté l’Italie pour un stage en architecture durable aux États Unis, auprès de la Fondation Paolo Soleri (architecture durable – Ville d’Arcosanti). Terminé le stage, ils auraient dû me faire un visa pour m’embaucher et ils n’ont pas voulu faire les démarches et soutenir les coûts pour ma régularisation; ils me demandaient de sortir du pays, d’aller au Mexique et de rentrer à nouveau (avec un visa touriste?).
Je n’ai pas voulu le faire, j’aurais bien aimé rester encore un peu aux USA et trouver un autre job, j’avais des amis qui acceptaient de falsifier des documents pour pouvoir signer des contrats de travail, mais je ne l’ai pas fait.
C’était en 2008, la crise commençait à frapper et j’ai décidé de rentrer en Europe.

J’étais encore en contact avec mon ancienne proprio de Paris, de l’époque de l’Erasmus, du coup j’ai choisi la capitale française comme point de chute. Et, les propositions de travail ne manquaient pas, mais la concurrence non plus.

A la fin d’un stage à l’Université, j’ai fait deux calculs et j’ai décidé de quitter Paris. J’ai souhaité chercher un endroit plus chaud, méditerranéen…
En juin 2010 j’ai passé un entretien dans un BdE marseillais, le mois suivant je m’installais ici, avec un travail dans mon domaine et un logement dans un appartement de mon employeur (il me décomptait le loyer dans ma fiche de paye).

Les conditions de mon arrivée à Marseille ont été décidément favorables : avant de débarquer, j’avais déjà un travail et un logement.
Et avec le travail, aussi l’ouverture des droits, le régime de santé… même si j’ai galéré longtemps avant d’avoir ma carte vitale. Avant de comprendre qu’il me fallait un numéro d’assisté français, j’ai perdu du temps en essayant d’utiliser ma Carte Européenne de Santé (en Italie l’équivalent de la carte vitale a été remplacé il y a plus de dix ans par ce document).

Vu son nom, je pensais qu’il fallait que je l’utilise pour activer ma couverture également en dehors de l’Italie, mais en fait j’ai compris qu’elle a seulement la fonction de remplacer les anciens certificat de voyage (E101, E111), qu’on faisait avant de partir en voyage quelque semaine en Europe.
Par contre si on s’installe dans un pays membre, il n’est pas possible de continuer à l’utiliser, elle marche juste pour le tourisme et les déplacements ponctuels.

Du coup j’ai dû faire la demande à la Sécu, en présentant mon acte de naissance, qui ne peut pas être celui qu’on donne normalement en Italie, mais une version multilingue que j’ai dû faire exprès. C’est ma famille à Rome qui l’a fait par procuration et me l’a envoyé, puisque en passant par le Consulat ça aurait pris plus de temps.

 

Plus d’emploi, plus de logement

Les problèmes sont arrivés plus tard : trois mois avant de devoir me proposer un CDI (après les reports de CDD), mon employeur a décidé de ne pas me renouveler. De plus, il m’ont payé le solde tout compte en plusieurs tranches, avec des chèques post-datés (j’ai su postérieurement qu’ils n’avaient pas le droit de le faire).

Une fois le dernier CDD terminé, j’ai aussi perdu l’appartement que l’employeur me louait ; j’étais donc dans une situation vraiment difficile où il a fallu que je cherche une location en étant chômeur.
Le problème des garants a été le gros obstacle pour pouvoir signer un bail : ma famille est en Italie, et les propriétaires français ne font pas confiance aux garants situés en dehors de l’hexagone. Je pense qu’ils se disent qu’en cas de problèmes, il serait plus difficile de récupérer l’argent qui leur est dû.
Mon ancienne propriétaire de Paris, celle avec qui j’avais toujours gardé un bon contact, était disposée à me servir de garant, mais elle ne déclarait pas assez de ressources, elle était une simple retraitée (en fait, elle louait plusieurs/ appartements à Paris, elle devait être millionnaire, mais elle ne les déclarait pas…).

Des amis français m’ont parlé d’associations qui se prêtent comme garants, mais en réalité ce qu’elles pouvaient faire c’était de me payer une partie (ou la totalité) de ma caution.
Ma sœur travaille à l’Union Européenne, à Bruxelles… elle non plus pouvait marcher comme garant, mais elle avait une collègue française qui avait gardé sa résidence en France, et qui a bien voulu donner son nom.

Je cherchais des appartements en centre ville, pour profiter des rencontres et des réseaux ; avec mon boulot, je travaillais et j’habitais à Saint Barnabé. Ça m’arrangeait, mais une fois resté sans travail ça n’avait plus de sens de rester là-bas. J’ai finalement trouvé un appartement au Panier, un petit T1 sous un toit, pas cher et central.

 

La CAF: un accès aux droits compliqué

En même temps, je me suis adressé à la CAF pour m’informer sur les aides personnalisées au logement (Apl) : après des heures de queue, je tombe sur une employée spécialement désagréable qui me dit : « Vous les Italiens, Espagnols et Portugais, vous pensez avoir les mêmes droits que les français ! », et puis : « Mais vous êtes mal barrés, à Marseille ! Avant vous, il y a beaucoup d’Algériens, Tunisiens, etc. qui ont encore plus de droits que vous ! ».

Elle faisait suivre à ce genre de réflexions la requête de mon permis de séjour, qu’elle affirmait être nécessaire pour monter mon dossier. Surpris, je lui ai demandé de me montrer une plaquette ou des textes qui justifient sa demande, mais ni elle ni ses collègues ne m’ont jamais rien donné.

J’ai pris du temps pour me renseigner avant d’aller à la Préfecture : au Consulat Italien on m’a dit que la CAF n’avait pas le droit d’exiger le permis de séjour, mais ils n’ont rien fait de plus pour moi, même pas un papier que je puisse emmener à la CAF.

C’est un ami français qui travaille dans une association pro-migrants qui m’a expliqué que, pour les européens, le permis de séjour n’est qu’une option : « Si tu veux tu le fais, si tu as tout les papiers qu’il te faut…. Mais il n’est pas obligatoire, et les services de l’État ne peuvent pas l’exiger ».
Avec ces informations, des lois et normes européennes imprimées, une lettre de l’association pro-migrants menaçant la pose d’une plainte, je suis retourné à la CAF. J’ai eu la bonne idée d’éviter la dame qui m’avait si bien reçu la première fois, et je suis tombé sur un jeune homme qui a bien voulu ouvrir mes droits, sans demander le permis de séjour.

Mais au bout de quelque mois où je perçevais mes APL, des problèmes de différentes natures se succédaient, causant l’interruption des aides. Par exemple, un beau jour un tiret disparaissait de mon prénom dans une base de donnée et je ne recevais plus les APL. J’étais obligé de retourner à la CAF et de demander la correction de mes coordonnées.

Ce genre d’inconvénients s’est arrêté quand l’association pro-migrants est intervenue, en contactant directement la CAF et en menaçant à nouveau des actions juridiques en défense de mes droits et de ceux des autres personnes qui faisaient l’objet de ce type de traitement.

 

L’emploi: équivalence des parcours de formation

Au Pôle-Emploi j’ai souvent eu des soucis par rapport à la reconnaissance des mes titres et diplômes italiens. On me disait parfois que j’aurais dû faire des examens en France pour valider mon diplôme d’architecte.
Par contre, quand je parlais directement avec les architectes, lors des entretiens d’embauche, il suffisait de dire que j’étais inscrit à l’Ordre italien et il n’y avait plus de soucis, ils ne me sortaient pas la question des équivalences.

Un conseiller du Pôle-Emploi, une fois où j’allais postuler pour un poste dans une mairie de la région, m’a dit : « Vous savez, actuellement avec le Plan Vigipirate, c’est difficile qu’une collectivité embauche un étranger ».

Le problème avec les bureaux d’étude d’architecture (mais ça ne concerne pas que les migrants, nde) c’est qu’ils ignorent le fonctionnement des dispositifs d’insertion, tels que les contrats aidés, CUI etc. Ils n’ont pas l’habitude de les utiliser, pas le personnel RH qui peut s’en occuper, et du coup j’ai eu du mal à les faire valoir pour décrocher une embauche dans mon secteur.
Dans d’autres domaines j’ai pu constater que les choses marchent différemment (par exemple dans le spectacle, dans le secteur associatif, dans l’environnement, il y a plus l’habitude de profiter de ces avantages pour les employeurs).

En général, je peux dire qu’une fois terminé mon premier emploi à Marseille, j’ai eu des difficultés pour accéder à des droits qui me correspondaient (à partir du moment où j’avais déjà travaillé en France). Des droits pour lesquels les français sont très fiers, mais aussi très jaloux, on dirait !

Dans certaines réflexions que j’ai pu entendre, on comprend que pour pas mal de personnes ces droits sont vécus comme des privilèges à défendre, d’où l’idée que si on les donne à d’autres, – notamment à des gens « différents de nous»-, on risque de les perdre. C’est du ‘racisme bon marché’, razzismo spicciolo en italien. Les droits ne se perdent pas quand on les donne aux autres.

J’ai eu souvent le sentiment qu’aux yeux des français tu es un étranger, que tu viennes de très loin ou que tu viennes de l’Europe, d’un pays d’à côté : tu n’es pas français, donc tu es un cran plus en bas que les gens d’ici.

Comme je l’ai dit, à l’arrivé tout a été simple, grâce à mon emploi et à l’appartement qui m’a été proposé.
À long terme, c’est surtout les amis français qui m’ont donné les bons tuyaux. Celui qui travaille à l’association, mais aussi ceux que j’ai connus grâce à la capoeira et au samba.
Le fait de faire une activité comme la capoeira, de partager un intérêt et des objectifs avec d’autre gens, crée immédiatement des liens forts sur lesquels j’ai pu m’appuyer. Ça n’en fait pas une « communauté », mais dans le besoin j’ai reçu de l’aide fondamentale.
De plus, ce sont de gens qui font de la musique d’un autre pays, forcément ils sont plus ouverts, plus curieux et plus habitués au voyage que la moyenne, donc plus réceptifs quand un ami qui vient d’arriver a besoin d’information ou d’un coup de main.

Quelques temps après, toujours grâce à la musique, j’ai rencontré un vieil ami italien, que j’avais connu en voyageant quand nous étions tout jeunes. Lui aussi m’a aidé et soutenu ; et c’est d’ailleurs l’un des rares cas où j’ai côtoyé des italiens.
En général, les italiens que j’ai connus ici passent trop de temps entre eux, ils se retrouvent dans leurs appartements pour se cuisiner des pâtes maison…ils reproduisent l’Italie en France ! C’est pas trop mon truc…

Un autre italien aussi et un français, connus en jouant du samba, m’ont aidé quand je suis resté sans appartement, en m’hébergeant chez eux pendant quelques temps.

Du point de vue humain, en particulier grâce à la musique, je peux dire que je n’ai vraiment pas eu de souci, au contraire.
Du côté de la bureaucratie, les choses ont été plus difficiles : en déménageant de Saint Barnabé au Panier, j’ai pu constater la différence d’attitude de gens qui travaillent dans les bureaux publics (CAF, Sécu). On dirait que ceux qui travaillent dans le deuxième arrondissement, sont choisis pour leur intolérance et leur racisme.
À Saint Barnabé on est bien reçu, les employés sont tranquilles et polis, il ne se laissent pas aller à des propos à l’arrière-goût lepéniste…

Dès que tu arrives à la Joliette, tu découvres un nouveau monde : en tout cas c’est clair, il faut pas se démoraliser aux premiers refus. Comme je l’ai appris, il suffit d’y retourner et d’essayer d’esquiver les employés les plus aigris.

 

La recherche des informations

Les sites web des institutions françaises sont trop compliqués, on a l’impression de lire des lois, il n’y a jamais un petit schéma qui te permet d’avoir l’information clé. Tu lis beaucoup et tu ne retiens presque rien.

J’ai utilisé les publications qu’on trouve sur les sites de l’UE, du genre : « Vivre en France ». Elles sont déjà mieux, mais souvent trop axées étudiant ou entreprise.

Au Panier, il y a une communauté de jeunes italiens qui augmente de mois en mois. Je pense que ça nous plaît puisque ça peut rappeler des villages tels qu’il y en a dans plusieurs régions d’Italie, dans le nord et dans le sud. Ses dimensions, ses rues, nous donnent une image plus calme et protectrice que celles de Noailles ou Belsunce, et plus vivante que celle, par exemple, des Réformés ou des autres quartiers plus bourgeois.

Mais comme je disais, j’aime pas trop m’enfermer dans la communauté italienne, et il a été important pour moi d’avoir des amis français, qui peuvent bien t’expliquer les fonctionnements de la bureaucratie d’ici.

Si on est un travailleur européen qui veut s’installer dans un autre pays membre, on a du mal à trouver les informations clés :
– pour travailler vous aurez besoin de ça et ça
– avant de travailler vous aurez droit à ça et ça
– les droits X et Y vous les aurez seulement une fois que vous aurez travaillé pendant N mois

En manque de ces informations, nous nous faisons des idées trompées par exemple sur le fonctionnement de Schengen, ou dans mon cas sur la couverture de santé. J’ai l’impression que les européens n’ont pas en tête que quand on change de pays on a tous les droits seulement une fois qu’on a travaillé dans ce pays.

L’UE a mis beaucoup l’accent sur la mobilité des étudiants (ERASMUS), mais pas sur celle des travailleurs (p.e. le projet LEONARDO) ; l’échange professionnel devrait représenter une richesse pour les pays d’accueil.

Le site de l’UE devrait être beaucoup plus utilisé par les citoyens, pour accéder aux infos. On connaîtrait mieux aussi les bonnes choses que l’UE fait, comme les projets LIFE, LIFE Plus, qui ne sont pas assez publicisés.

Si je devais donner des conseils à quelqu’un qui arrive aujourd’hui, ou simplement qui pense venir en France…ce serait sûrement: “ Changez de pays, et même de continent !”. Sérieux !
Par exemple, si vous parlez portugais (moi j’y pense) allez en Angola, il y a plein de pays plus dynamique. S’il faut galérer et se sentir dépaysé -et ici on l’est- mieux vaut le faire dans un endroit avec plus de possibilités.

Et sinon, ici en France, ne vous obstinez pas à chercher un emploi dans votre branche. Il vaut mieux prendre ce qui arrive, bosser quelque mois, pendant lesquels on se construit un réseau et on apprend bien la langue.
Plus tard, on pourra profiter des ces acquis, notamment les CV qui voyagent mieux de mains en mains que par internet.

Avec la bureaucratie : ne pas se démoraliser lors des mauvaises rencontres aux guichets publics. Se renseigner et retourner aux mêmes bureaux, en changeant de conseiller.