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Récit de Kader

Je suis venu de Annaba à Marseille en 2008. Je voulais apprendre la musique, ce qui était impossible en Algérie, sauf si vous comptez jouer aux fêtes de mariage. Je voulais étudier le jazz; j’avais lu de l’école Paris ATLA, mais elle coûtait des milliers d’euros, cinq mille euros par an et moi je n’avais pas tout cet argent là.

Quand je me suis diplômé, en Algérie, j’ai travaillé pour une association qui organisait des échanges culturels et des programmes de bénévolat. Ainsi, j’ai voyagé plusieurs fois en Libye, en Egypte, en Tunisie, en France, et dans plusieurs autres destinations. Puis, je me suis inscrit dans un programme européen de bénévolat en France, en laissant mes ambitions musicales pour plus tard.

Je suis venu ici via un partenaire français de notre association, pour effectuer un bénévolat d’un an auprès de notre partenaire marseillais.

Le jour de mon arrivée à Marseille, je portais mes vêtements et deux instruments : la guitare et le luth. Sachant qu’il s’agissait d’un déplacement d’un an, j’ai pris aussi toutes mes photos ainsi que les photos de ma famille, ainsi que toutes mes attestations de participation ou de remerciement, tout ce qui justifiait mes activités artistiques, éducatives et associatives.

Quand je suis arrivé à Marseille, j’étais heureux, je sentais un air familier qui me faisait penser à Annaba. La mer, les vagues et le ciel bleu, la nature… tout se paraissait à ma ville. Avant j’avais connu le nord de la France, mais quand je suis arrivé à Marseille je me suis dit : c’est ça, je suis le fils de la mer, j’avais besoin de la mer pour décider où vivre.

Quand est-ce que vous êtes passé d’un déplacement temporaire à un choix définitif de vous installer à Marseille?

En vérité il n’y a pas eu de vrai choix, rien n’a changé jusqu’à maintenant, toutes mes affaires sont prêtes pour rentrer (ndr, il rit) comme pour beaucoup de gens, peut être je vais porter ce sentiment de provisoire jusqu’à ma mort! Je vis ici mais rien n’est définitif dans ma tête…  Vivre toute sa vie prêt pour un retour au Pays… peut-être c’est lié à l’histoire de l’immigration et l’exil en France, je ne sais pas si d’autres partagent le même sentiment, mais je ne me suis  jamais senti stable ici, et quand je m’interroge sur ma vie, je me répond que chez moi c’est là-bas même après toutes ces années et ces expériences que j’ai vécues ici.

Les premières expériences de vie nous forment tellement, ces petites choses ne s’effacent pas : ma famille, mes amis d’enfance sont là-bas, mais quand je reste un peu plus longtemps à Annaba, Marseille me manque. Ma vie quotidienne, mes amis, mon travail, les lieux où on écoute de la musique me manquent le plus.

C’est vrai, les deux villes ont des traits communs, mais c’est un hasard si je ne me rtrouve pas à Nice ou ailleurs… Est-ce qu’on a vraiment le choix quand on arrive? Je ne pense pas, peut-être si j’étais arrivé dans une autre ville je l’aurai choisie! 

Mais une fois à Marseille,  je n’ai pas eu de choix quand j’ai vu la ville et sa relation avec la mer… Je crois que ça influence les gens aussi, que les gens qui vivent au bord de la mer ont des choses communes, je ne pourrais pas vivre à Paris ou à Londres, sous la mauvaise influence du brouillard!

En parallèle avec mon bénévolat, j’ai participé au concours du Conservatoire de Marseille. J’avais renoncé à l’école de musique de Paris, et je me disais que même pour Marseille ce serait difficile, le Conservatoire étant gratuit et très demandé. Mais finalement j’ai réussi l’examen, et j’étais admis au Conservatoire national à Rayonnement Régional Pierre Barbizet, les études de musique étaient pour trois ans, c’était une bonne expérience, les professeurs sont gentils et la qualité des études est bonne, avec en bonus un bon réseau de musiciens de jazz.

Au Conservatoire, on peut étudier la musique classique comme dans les autres Conservatoires, mais aussi il y a des départements et des études dans le jazz en particulier, donc il faut passer le concours et montrer ses capacités musicales avant d’être admis et entrer en concurrence avec les autres.

Après les études, j’ai eu ma fille, je devais travailler pour assurer mes nouvelles responsabilités avec ma femme, française, que j’avais rencontrée lors de notre participation dans un programme d’échange culturel en Tunisie.

Les lieux essentiels dans mon parcours à Marseille

Un lieu clé dans mon parcours est sûrement Urban Prod, l’association où j’ai fait mon bénévolat la première année et où je travaille actuellement. C’est une association née il y a 12 ans, qui fait de l’intégration sociale à travers la formation aux outils numériques et à la vidéo. En particulier, l’enjeu est d’arriver à toucher les jeunes des quartiers marginalisés et de les motiver à se saisir de la possibilité qu’on leur offre de tourner leur propres vidéos. 

Les questions de la culture, la musique, les vidéos m’ont toujours intéressé, et j’aimais bien la façon avec laquelle Urban Prod les proposait aux jeunes, on s’est bien trouvé et finalement j’ai intégré leur équipe en tant que free-lance.

Quand j’étais à Annaba, je m’intéressais au montage en particulier, j’avais travaillé dans le domaine du cinéma, je côtoyais beaucoup de réalisateurs, scénaristes et caméramans ; je me débrouillais sur des choses essentielles, mais je les ai développées avec mon travail au sein d’Urban Prod, qui associe le côté technique à la rédaction des projets, l’organisation des colloques, des ateliers et des cours.

Le deuxième lieu intéressant dans mon expérience à Marseille, toujours lié à la musique, ce sont La Plaine, le Cours Julien et les Réformés, avec tous leurs cafés et bars musicaux. Quand tu viens de débarquer de l’étranger et tu dis aux gens que tu es intéressé par l’art, soit la musique ou l’art plastique ou la danse ou n’importe quelle autre forme d’art, les gens te disent : “Va à la Plaine!”, et c’est ce que j’ai fait, j’y suis allé et j’ai rencontré beaucoup de gens qui sont devenus plus tard des amis. J’ai aussitôt décidé d’habiter ce quartier qui ressemblait à tout ce que je cherchais, à la rencontre du premier et du sixième arrondissement.

Un autre quartier important dans mon expérience c’est les Goudes, où j’ai participé au tournage d’un film peu après mon arrivée; honnêtement, c’est à côté de la mer où je me sens plus à l’aise, du Vieux-Port jusqu’au massif des Calanques.

 

L’ouverture vers l’autre pour dépasser l’isolement

Je vis à Marseille depuis plus de dix ans, et j’ai appris l’importance de s’ouvrir vers l’autre, on ne doit pas hésiter à parler avec les autres parce qu’il y a toujours des opportunités de coopérer et de travailler ensemble, en particulier au centre ville, qui est plein de gens qui viennent de pays et d’expériences variés. Donc, tout nouvel arrivant devrait oser sortir et parler aux gens, et ne pas rester seul chez lui : on doit s’intéresser aux autres pour trouver des solutions à nos problèmes personnels.

 

Une télé aux Baumettes

Actuellement, je fais la coordination pour une télévision dans une prison de Marseille. Ici, dans les prisons, vous pouvez voir les chaînes de télé classique, avec ou sans abonnement, mais il y a une chaîne interne qui s’intéresse à la vie en prison, qui n’est pas diffusée en dehors. Nous faisons la programmation de cette chaîne, conçue pour les prisonniers : par exemple dans les infos, on ne s’intéresse pas aux nouvelles internationales mais à celles qui concernent directement les détenus en prison : comment demander une remise de peine, comment demander de l’aide,  et d’autres informations qui intéressent les prisonniers.

Mais aussi on prépare des programmes variés et locaux pour les aider à rester en contact avec la ville, on ramène des groupes musicaux et on programme des pièces de théâtre, des films, des documentaires et des émissions éducatives.

 

 

 

Récit d’Amezian

Je m’appelle Amezian, maintenant je suis père et grand-père.

Quand je suis arrivé, j’avais des enfants en bas âge, qu’ il fallait scolariser. Depuis, deux sur trois ont fait des études supérieures.
Ma langue maternelle c’est le Kabyle. Je parle aussi Français, Arabe, Italien, et un peu d’Anglais.
Maintenant, je suis retraité depuis un peu plus de 14 ans, j’ai 80 ans.
On est parti d’Algérie dans le contexte du terrorisme, en 1994-95. Aussi pour des questions administratives tendues avec le pouvoir.
J’ai été cadre à Alger, et quand je suis parti je suis arrivé du côté de Toulon. Mais il y avait une dame que je connaissais depuis très longtemps qui était une camarade très engagée politiquement en France, ainsi que plusieurs autres camarades, qui m’ont aidé pour l’hébergement et les autres questions urgentes, les premiers temps.
Je n’avais rien quand je suis arrivé, que le RSA (à l’époque RMI, revenu minimum d’insertion), alors j’ai trouvé de l’aide parmi les militants de mon courant politique.
Même le choix d’arriver par Toulon, s’était fait sur la présence de mes camarades, il y avait plus de militants à Toulon et Paris, mais Paris ne m’intéressait pas… une grande ville, avec des difficultés de logement importantes. Et en plus, j’avais plus d’affinités avec les militants basés au sud.
On avait aussi de l’aide, des gens sur qui on pouvait compter, ici dans la région de Marseille, et on a fini par s’y installer trois ans plus tard, en 1997.

A Marseille, entre épices et livres…

A Marseille, on avait une amie connue en Algérie, qui est française (elle était coopérante), qui nous a aidé à trouver un logement, à le meubler et à scolariser les enfants.
J’ai commencé à travailler comme commerçant- épicier. En Algérie j’étais cadre supérieure, je suis devenu un commerçant en France… mais ça m’a beaucoup servi quand même. J’étais un petit épicier, mais je vendais aussi quelques bouquins, ce qui était remarqué par les gens de la fac, qui se sont posé des questions sur leur image de l’ “Arabe”: illettré, pas intéressé aux livres… Du coup, quand ils ont vu que j’avais toujours des livres dans les mains, ils se sont intéressés à tel point qu’ils m’ont proposé d’intervenir à l’université.

À Marseille, il y a plus de moyens que dans les villes comme Toulon, Avignon ou ailleurs. Le milieu associatif est beaucoup plus important à Marseille, les communications avec l’Algérie aussi, parce qu’il y avait plusieurs possibilités : l’avion, le port… c’est beaucoup plus simple. Et aussi, dans une petite ville, trouver du travail c’est toujours difficile, au moins de faire un atterrissage déjà préparé.

Le rapport entre l’Algérie et la France est quand même spécifique, très particulier, n’a rien avoir par exemple avec un pays comme l’Italie, même si j’aurais aimé vivre en Italie, ou en Espagne, en Grèce, ou au Maroc, dans tous les pays méditerranéens. En plus j’avais la nationalité Française, et j’ai fait les études en français, donc je n’avais pas des difficultés pour me sentir chez moi, même si culturellement.. on est bi- ou interculturel, c’est ça qui m’a poussé à venir en France, même si aujourd’hui je pense à partir de la France.

Comparant Marseille et Alger, je dis toujours la phrase de Marx: “Les pays sous-développés ont toutes les difficultés des pays développés, sans aucun de leurs avantages”. En plus , quand j’étais en Algérie ce n’était pas un pays ou l’on pouvait vivre sereinement, tu côtoyais constamment une mal-vie palpable et tu en souffrais.

En partant de l’Algérie, j’ai pris avec moi la collection de la Revue africaine, j’ai ramené des livres politiques et d’histoire, et l’archive de la famille, les photos, les vidéos, les carnets du membre de la famille, avec leurs écrits… J’ai ramené ça sur plusieurs voyages, parce qu’ à l’époque il y avait une ambiguïté: est ce que on est venu pour de bon ou pas? Et cette question est restée jusqu’à ce que les enfants grandissent, se marient… et aussi commencent à travailler pour donner un sentiment de stabilité, mais maintenant tout ça est fini. Je ne rentre plus sauf… je ne sais pas.. j’ai besoin de réfléchir…

Pour un jeune qui vient d’arriver, il faut trouver du travail, et commencer à construire sa vie. S’il a envie de fréquenter une femme c’est bien… Je lui dirai aussi de fréquenter la bibliothèque, les associations culturelles et les sociétés savantes.

Je propose par exemple des lieux et associations comme: Mille Babords, Casa Consolat,et les événements annuels comme les Rencontres d’Averroès… Il y a une association pour les gens qui viennent de chez nous, qui s’appelle Coup de soleil, qui est une association qui travaille avec l’Algérie et le Maroc : ils essayent de faire connaître le pays, et de promouvoir une réconciliation des algériens et français… Mais pour les jeunes il faut qu’ ils vivent leur jeunesse, et ne vieillissent pas rapidement.

Il faut aussi faire du bénévolat, c’est comme ça qu’on arrive à créer un réseau, peut être même fréquenter le café et faire des liens, les choses comme ça arrivent.
Aussi, il faut se débrouiller; par exemple, moi, je n’ai jamais fait l’épicier, mais ici je l’ai fait, et j’ai appris en faisant, pendant 6 ans, j’ai souffert, j’ai travaillé 14 heures par jours, mais c’était le prix à payer. C’est à dire, selon, ses conditions, selon son expérience, il y’a un prix à payer.. ça vaut peut-être le coup de suivre des cours du soir, pour continuer ses études… et aussi choisir ses fréquentations.

La relation avec le Pays : nostalgie, luttes, désillusions

Les gens me demandent souvent “Est ce que le Bled me manque”, je dis oui, et ils me demandent pourquoi je ne vais pas? je leur réponds que le pays qui me manque n’existe plus, ce n’est plus la même chose. Tout a changé, les mentalités, l’architecture des ville, les relations entre les individus, le savoir vivre ensemble, la solidarité entre les gens, l’éducation, la hogra… maintenant je discute avec les gens avec Bac +5, et beaucoup d’argent, mais sans aucun culture, mal logé même avec “des châteaux”, lorsqu’ils discutent ils parlent que de l’argent… “L’argent est devenu le cœur d’un monde sans cœur ».

Comment faire avec la nostalgie du pays?

Ça c’est très individuel comme sentiment, ça dépend de beaucoup de questions: les papiers, la langue, les conditions de vie ici, et aussi ce qu’on a laissé au pays… Moi, quand je suis arrivée, mes parents étaient morts, et la plupart de mes frères et sœurs étaient déjà ici… Certains viennent parfois me rendre visite, les autres au bled je les voit une fois par an, mais je ne les voyais pas plus quand je vivais là bas! Pour un jeune, avec les parents et frères et sœurs là-bas, c’est une situation différente, et la nostalgie se fait sentir d’une autre manière.

Ça veut dire quoi être Algérien à Marseille?

Ça dépend, en France on à une double situation: on a, soi-disant, un “statut particulier” que les autres immigrés. Je me réfère aux algériens, pas forcément à moi, parce que je suis algérien, mais j’ai le statut d’un français. Pour les algériens qui ont une carte de résidence ici, il y a beaucoup d’accords bilatéraux algéro-français, privilégiés, par exemple pour permettre à un algérien de démarrer une activité, acheter un bar ou café… Mais de l’autre côté il y a les césures du conflit algéro-français, qui n’est pas fini, et on le sent particulièrement dans le sud de la France. Aujourd’hui, avec la crise économique qui n’est pas encore finie, et le fascisme qui se montre ouvertement maintenant (avant il était caché), il parle ouvertement, le racisme parle… L’algérien est présenté comme le dangereux, le terroriste… Le contentieux avec le passé est encore ouvert, l’enseignement de la guerre d’Algérie date d’il y a très peu, des événement qui se sont passé en Algérie et qui font partie de l’histoire de la France sont omis, ce qui permet de faire perdurer l’histoire du bouc émissaire. Au fait les algériens ne sont ni plus dangereux ni moins dangereux que n’importe qui.

Je me considère comme un nord africain, et je considère qu’un des échecs d’Afrique du nord, c’est de ne pas avoir un mouvement unitaire prônant la formation d’un vrai ensemble unitaire. C’est comme ça qu’on pourrait peser contre l’Europe, l’Amérique, et la Chine. mais fragmenté comme ils sont, évidemment ils sont fragiles.

Et “Le Hirak”, comment tu l’as vécu d’ici?

J’en fais une double appréciation : c’était un mouvement extraordinaire, qu’aucun pays n’avait…La quantité était bien là, mais la qualité…. il y avait rien!
L’aspect politique était en dessous de tout, parce que les mots d’ordre ne prévoient rien de l’avenir, ils regardent tous au passé. C’est bien d’être contre le passé, mais il faut savoir ce qu’on veut, voir positif et avoir un projet. Et puis, quand on dit “Yettnahaw ga’e” (“Il faut qu’ ils dégagent tous”), mais on parle de qui, c’est qui “eux”?!
Et puis, il y a une situation plus spécifique en Algérie, qui est le problème de la rente… à chaque fois que la rente n’est plus capable de payer la paix social, il y a une rupture de l’allégeance du peuple vis à vis du pouvoir, et il faut sortir de ça, cesser d’être un ventre qu’il faut satisfaire!

Quelqu’un qui s’intéresse à la démocratie et aux droits de l’homme au Maghreb, tout en vivant à Marseille, comment peut-il participer d’ici de ton point de vue?

Il y a des mouvements et des associations, mais tu sais, “L’amicale”, une association liée au pouvoir algérien, fait un travail inimaginable dans le traçage et la casse de beaucoup des belles dynamiques et contrôle l’émigration et tous les mouvements politiques d’ici.

Il faut connaître l’histoire de l’Algérie, pour comprendre, parce qu’elle est complètement différente de l’histoire du Maroc ou de la Tunisie, qui étaient des protectorats. Dans les partis de gauche des deux pays, on trouvait des autochtones des classes populaires, des paysans, des ouvriers, avec bien sûr quelques étrangers.

Dans le cas algérien, c’est des européens qui l’ont fait, donc c’est des colons qui s’adressent aux “subalternes”, comme disait Gramsci… Le Parti Communiste algérien, par exemple, est né comme section du PCF !
Pour ça, pendant la colonisation, il ne s’est jamais prononcé pour l’indépendance… Tout ça fait sentir que le projet de la nation soit être porté par les partis nationalistes que les partis de gauche, ce qui a fait une réalité de l’inexistence des partis de gauche.
Les classes populaires algériennes ont fait un travail formidable dans la lutte pour la libération et en ont payé le plus grand prix, mais depuis ils ont laissé aux autres le soin de les représenter !

Qu’est-ce que tu conseillerais à un jeune maghrébin qui habite à Marseille et qui veut que les choses aillent bien au bled? Sur quel projet devrait-il miser?

Je ne sais pas comment ça va se présenter l’avenir, la situation va forcément évoluer au Maghreb et en Algérie cela ne peut se faire que par une révolution, il est impossible que le système cède la place sans révolution, il n’est pas réformable.. Ni réformable, ni démocratique, ni rien du tout…
Il faut qu’il y ait un renversement global de tout. Après, quel chemin prendra la révolution, je l’ignore complètement! Regarde, par exemple, ce qui s’est passé depuis deux ans avec le Hirak. Ils ne sont pas réformables, il faut les faire sauter.
De Marseille, de l’Europe, ou même de n’importe ou de l’extérieur du pays, il faut réagir,
soit par l’analyse soit par le culturel, un travail politique si on veut que ça change, mais il ne faut pas être qu’une caisse de résonance de ce qui passe en Algérie; il faut se positionner en tant qu’acteur des changements, et pas comme relais du changement.

“L’étoile nord-africaine », le mouvement national d’Algérie, est né à Nanterre, et c’est eux qui ont parlé de libération de l’Algérie, alors qu’en Algérie personne n’en parlait.
Les gens ici et maintenant se présentent comme des caisses de résonance de là-bas, plutôt que de profiter des moyens qu’ils ont ici, de la liberté de s’exprimer et d’aider..

Récit de Nasser

Je suis né à Sidi Bel Abbès, en Algérie, en 1980.
J’ai décidé de m’installer à Oran en 2003, car je voulais vivre de manière indépendante. De plus, ma ville d’origine n’avait pas beaucoup d’opportunités. Mon premier travail a été de réceptionner des appels la nuit, dans un hôtel 5 étoiles.
Ma relation avec la musique a commencé à l’âge de 17 ans lorsque, je me suis inscrit à l’université, et ma relation avec le théâtre a commencé à la fin de mes études universitaires.
Mes grands-parents sont ceux qui m’ont éduqué, j’ai grandi avec eux. Mais j’ai dû quitter la maison et aller à Oran car la réalité était compliquée, et il y avait une grande différence entre nos points de vue, c’était lié au conflit-malentendus- générationnel. Le facteur de pauvreté aussi m’a inciter à aller chercher du travail. Les opportunités à Belabbès n’étaient pas beaucoup, je ne pouvais pas trouver ma place. Alors fallait partir.
Peut être qu’on peut parler là de ma première “Migration”: c’était quitter ma ville natale, ma famille, et partir à Oran…découvrir une premier « étrangèreté » ?
J’ai vécu 10 ans à Oran: d’abord travaillé comme standardiste dans un hôtel, puis comme commercial pour une entreprise internationale de vente de matériel de construction. Ma situation financière s’est bien améliorée à l’époque, mais l’art n’est pas resté le centre de ma vie, au point que j’avais envie, ca devenu n’qu’une chose parallèle.
Puis j’ai rencontré une fille, nous sommes sortis ensemble, tombé amoureux, avons commencé à vivre et voyager ensemble. Alors nous avons décidé deux ans plus tard de nous marier pour obtenir des papiers, car le fait qu’elle est franco-algérienne pouvait augmenter mes chances d’avoir les papiers. C’était une belle histoire d’amour, sans aucun doute à ce sujet. Elle est française et d’origine algérienne, et elle vivait en Algérie à l’époque.
Nous avons décidé de venir ici (France) et de passer par les démarches administratives pour obtenir les papiers.
On s’est marié à Paris, car elle est née là-bas et on a des amis. Nous nous sommes mariés en janvier 2014 et les paperasses administratives ont suivi leur cours.
Au bout de 6 mois, nous n’avions plus d’argent, je vivais entre l’Algérie et Paris, ma femme m’a appelé un jour pour me dire que nous n’avions pas d’argent pour payer notre loyer. Elle a suggéré que nous allions squatter chez mon père, qui vivait à Marseille avec sa femme (ou sa petite amie) dans un studio. Et lui aussi, il avait envie que je vienne.
Ainsi, nous nous sommes installés chez lui, en attendant que les choses s’améliorent.

Marseille, un accueil spécial

Mon père vivait ici à Marseille depuis environ 15 ans.
On pensait que Marseille était juste un point de passage temporaire, pour repartir plus tard quand on aurait des ressources financières plus stables. Mais la ville nous a immédiatement transmis une sensation d’accueil spécial : primo, c’est un port de réception, et de mon point de vue Marseille est le meilleur point d’équilibre entre Afrique et Europe. Elle a cette énergie magique, qui te permet de vivre entre deux mondes.
Nous avons vécu à Marseille en attendant de rentrer à Paris, nous avons supposé que ce n’était qu’une période de transit, mais dès que nous sommes arrivés ici, malgré l’envie de le visiter pendant un temps limité, nous avons passé quelques jours puis avons décidé de nous installer ici.
Aucun de nous deux ne voulait venir à Marseille au début, nous voulions rester à Paris. Mais quand nous vivions ici, tout était différent. Le point de passage est devenu un lieu de stabilité et de vie.
J’ai découvert Marseille en décembre 2013. J’étais à Paris avec ma femme, et un ami d’Algérie m’a appelé et m’a dit: «Nous voulons programmer un événement d’échange culturel entre Marseille, Berlin et Oran, et que la première étape commencera dans trois mois, en mars. Il y a une personne qui ne va pas pouvoir assister et qui a annulé sa participation, « Et nous avons pensé à toi pour le remplacer. Tu es prêt à participer au programme, qui durera entre un et deux ans?
Je lui ai dit que je la rappellerais.
Ma femme m’a encouragé à participer, et cela correspondait à mon désir, alors j’ai commencé mon expérience artistique à Marseille. C’était la première fois que je participais à un programme d’échange culturel de cette ampleur, et grâce à ce programme, en même temps, j’ai découvert la ville de Marseille.
Quand j’ai participé à ce programme, j’ai commencé à entendre pour la première fois des mots comme «échange culturel» ou «intermédiation culturelle»… et j’ai aimé ces concepts et principes, surtout quand on voit la magie du mélange des cultures et d’interagir entre elles. Le joie d’une personne qui peut organiser un échange entre un groupe de trente ou quarante personnes, j’ai aimé ce monde, parce que j’y ai trouvé des choses que j’aimais et aimais faire.

L’expérience a commencé comme ça, la première phase à Marseille, la deuxième à Oran, la troisième à Berlin, et la quatrième, retour à Marseille.
Arrivé à ce moment, j’avais décidé de m’installer dans cette ville.

A Marseille, mais où?

Au début, mon père me prêtait son studio, puis il m’a expulsé à cause d’une dispute entre nous. J’ai pris mes affaires avec moi et je suis allé chez un cousin, et j’ai mis mes affaires dans la cave de son appartement. Je pense que c’était le moment le plus difficile de mon chemin depuis mon arrivée en France. Je n’avais pas d’argent pour vivre, pas d’aide au logement “la CAF”, et mes affaires étaient éparpillées à différents endroits.
C’était une mauvaise étape dans ma vie. Je me souviens qu’il y avait beaucoup de vent violent en cette période de l’année. Même pas un endroit fixe pour habiter. Je dormais chaque nuit dans un endroit différent chez des amis.
Un moment, j’ai logé chez des amis qui sont allés en Algérie pour y passer dix jours, et qui m’ont laissé leur appartement pendant ces jours.
J’ai continué à chercher des annonces de location, finalement j’ai trouvé un logement, sur Internet; peut-être c’était « leboncoin.fr », ou RézoProSpeC (qui est un réseau virtuel entre les professionnels des arts et de la culture pour échanger des propositions).

J’ai trouvé un loyer à la rue Sénac, mais l’appartement était vraiment sale, j’ai donc fait plusieurs travaux, et il a fallu un double effort pour pouvoir ressentir de la stabilité. C’était la première fois que j’avais mon propre appartement à Marseille.

Connaissez-vous la scène culturelle maghrébine-marseillaise ?

Quand j’ai participé au programme d’échange culturel dont je tu ai parlé, cela m’a permis de faire un réseau avec plusieurs musiciens et artistes à Marseille. J’étais proche d’un ami musicien, qui avait des liens étroits avec la scène culturelle de la ville. Il me prenait par la main et me présentait les gens des différentes pratiques artistiques.

J’ai toujours admiré des phénomènes artistiques tels que l’Orchestre National De Barbès ou Gnawa diffusion et d’autres groupes artistiques algérien ou français, mais ce qui m’intéresse le plus c’est l’interaction entre les deux cultures.

J’ai une relation spéciale avec ma culture musicale et mes origines artistiques. Peut-être était-ce parce que j’ai été élevé par mes grands-parents. Et quand je les ai perdus, ce lien s’est accru avec la culture et la musique algériennes. C’était ma façon de demander leurs pardon, comme je les ai quittés en préférant partir jeune. Je voulais préserver le lien avec la culture pour préserver leurs mémoire et demander pardon.

En France, pour travailler dans la culture et sur sa propre culture

Depuis mon arrivée en France, j’ai commencé à travailler sur la culture des bédouins en Algérie, à rechercher dans leurs mémoires verbales et leurs chansons; je continue de travailler sur ce projet d’une manière plus systématique depuis mon arrivée à Marseille.

Quand nous avons commencé à penser à venir en France, mon ex-femme et moi, j’étais confus, car je n’étais pas sûr de vouloir quitter l’Algérie. J’avais plus de trente ans. La transition n’a pas été aussi facile que dans le cas de la plupart des plus jeunes. J’obtenais un bon salaire en ce moment. Renoncer à mon statut social et professionnel en Algérie et venir m’embarquer dans l’expérience d’immigration, c’était difficile.

Ce qui m’a fait pousser de partir, c’est mon désir de travailler dans l’art, d’y dédier mon temps et de m’y consacrer entièrement. Puisqu’en Algérie, avec les conditions de vie et de travail, je ne pouvais pas penser à la création artistique, j’étais toujours occupé avec des projets professionnels loin de la musique.

J’étais fatigué du blocage mental en Algérie. J’ai été très touché lorsque il y a eu des arrestations de jeunes qui ne jeûnaient pas pendant le Ramadan. C’est arrivé en 2006 : à l’époque, j’avais l’habitude de jeûner pour le Ramadan, mais qu’on mette en prison des gens parce qu’ils ne jeûnaient pas, c’était difficile d’accepter pour moi. Peut-être que l’une des raisons pour lesquelles j’ai décidé de faire le Ramadan plus tard est que cette question a continué à résonner dans mon esprit, en écho avec mes sentiments de résistance et d’action politique.

En plus, en Algérie il n’y a pas de reconnaissance de l’art comme profession, comme c’est le cas en France, et j’ai eu l’idée de venir rechercher cette condition, de travailler dans l’art et la culture. C’est ce qui s’est réellement passé lorsque l’opportunité liée à l’échange culturel entre trois villes a ouvert la voie à mon envie de produire de l’art.

Un échange culturel qui ouvre des portes et donne des idées

L’association UTC est une association qui mène des programmes d’échanges culturels entre l’Europe et l’Afrique, financée par l’Office franco-allemand de la jeunesse, leur bureau est situé près de la station de métro Bougainville. Ils publient des annonces pour leurs programmes sur Internet, et des individus peuvent envoyer leurs candidatures pour y participer.

Quand j’ai terminé le programme, j’ai décidé que ce serait mon travail, je ne savais pas comment le faire. Mon parcours professionnel était vraiment mouvementé; j’étudiais la littérature anglaise à l’université. Puis je suis devenu artiste. Puis le commerce… mais je voulais me spécialiser et trouver quelque chose pour m’installer et me lancer professionnellement.
Et je pensais que la solution à cela était de retourner à la formation professionnelle. Je devais connaître les options et les destinations disponibles, connaître ma destination, j’avais une idée générale, mais pas spécifique, alors j’ai commencé à demander. Je suis allé à « la Cité des Métiers ».

La Cité des Métiers est une institution, située entre le Vieux Port et le quartier du Panier, et ils ont des listes de toutes les professions et formations professionnelles qui y correspondent, partout en France.
Vous pouvez vous adresser directement à eux, (ou demander un rendez-vous par téléphone), parler avec un conseiller professionnel et lui raconter votre histoire, votre parcours professionnelle et de vie, et en fonction de ça, il vous propose des pistes, vous montre des documents pour vous expliquer que telle profession peut s’exercer en suivant telle formation… Ce fut la première source lumineuse à éclairer la route devant moi.

J’ai décidé de me former à l’animation culturelle. BPJEPS qui est le programme du brevet professionnel de la jeunesse, de l’éducation populaire et du sport.

La question commence par la détermination de la profession que vous souhaitez faire, puis la détermination de la formation professionnelle dont vous avez besoin pour exercer cette profession, puis la détermination de l’institution qui propose cette formation. Lorsque vous le trouvez, vous devez vous rendre au Pôle Emploi pour préparer votre dossier et obtenir un financement.
Le financement pour payer la formation, qui dans mon cas était de plus de 7 000 euros. De manière générale, « Pôle emploi » n’exprime pas un accord dès le premier moment, ils vous diront souvent « non », mais il faut les convaincre à changer d’opinion!

La conseillère professionnelle qui suivait mon dossier chez Pôle Emploi m’a initialement répondu négativement. Mais je suis allé me préparer, en lisant les lois et les textes juridiques, et je suis revenu pour avoir une nouvelle conversation avec elle. Parfois, j’imprimais les textes des lois justifiant mon droit à la formation… et les textes les plus importants je les soulignais d’une manière claire avec des stylo-feutre.

J’avais l’habitude de lui parler dans un mélange de sérieux et de plaisanterie: «Écoutez, madame, cette loi, peut-on la lire ensemble? Qu’en pensez-vous? Vous ne pensez pas qu’elle s’applique à mon cas?». Elle me répondait que « oui » et que j’avais droit à tel ou tel autre dispositif.
J’avais l’habitude d’emporter beaucoup de papiers avec moi, mais je me préparais bien pour une réunion en les organisant jusqu’à savoir où se trouvait chaque article, pour pouvoir trouver exactement les textes qui répondaient à chaque argument qu’elle pouvait me soulever.
J’ai passé ces réunions avec un grand sourire, bien que j’aie parlé de questions sérieuses. J’avais envie de briser tout sentiment de confrontation possible avec elle.
Enfin, elle a compris qu’il n’y avait pas d’alternative que de m’accorder le financement pour ma formation. Bien qu’ils m’avaient dit «non» au début, ils sont finalement revenus sur leur décision.
J’ai commencé la formation, c’était deux ou trois cours par semaine pour le scolaire, et deux ou trois jours en formation professionnelle par le stage.
J’ai eu la chance qu’une association m’ait appelé pour me demander de remplacer un salarié absent, c’était une association spécialisée dans le sport, et j’ai ouvert une fenêtre avec eux sur le théâtre, comme j’avais l’expérience du théâtre en Algérie. J’ai été la première personne avec eux à faire une activité autre que le sport. Peu de temps après, le président de l’association m’a appelé, pour me dire qu’il voulait me rencontrer.

Cette association, avec laquelle je travaille jusqu maintenant, “Synergie family”. C’est une association qui s’intéresse à l’intermédiation sociale et culturelle. Par un travaille dans les quartiers sensibles et avec un réseau d’écoles. Ils ont aussi des Maisons pour tous. Il y en a six ou sept dans différents quartiers de la ville. Par exemple, ils font un grand projet pour accompagner des jeunes non scolarisés, sans travail et sans formation, pour les former afin de devenir des «auto-entrepreneurs». Avoir une formation précédente ou un diplôme n’est pas forcément nécessaire, mais ils doivent avoir un rêve ; l’association et la formation les aideront à trouver la façon de le réaliser. On estime que 1 500 jeunes hommes et femmes bénéficieront de ce programme à Marseille. Il existe également d’autres programmes pour la jeunesse à Paris et à Lille.

L’association a récemment récupérer l’ancienne usine Ricard, à Sainte-Marthe, et, à partir de février, elle s’y installera.

Quand j’ai commencé avec Synergie family, le directeur voulait me rencontrer, il m’a dit qu’il avait vu dans ma biographie que j’étais un enfant de Sidi Bel Abbès en Algérie, et que sa mère avait grandi dans la même ville . C’était un bel élément symbolique pour renforcer le lien entre nous.

Depuis 2015, je travaille avec eux. J’ai peut-être eu de la chance… mais parfois nous voulons tellement quelque chose, que les conditions se disposent de façon à la rendre possible. Pour moi, c’était le fait de trouver un métier en lien avec l’art.
En parallèle, j’ai lancé un projet musical, le premier groupe de musique que j’ai créé, à Marseille, appelé « Faraj ». Nous étions un groupe d’amis.

Au début, notre but était de jouer de la musique les uns avec les autres, ce n’était pas pour gagner de l’argent. Après cela, nous avons commencé à gagner un peu d’argent lorsque nous avons commencé à faire des concerts dans les bars associatifs. Nous avons passé environ deux ans et demi dans cette expérience.
Je me suis fait beaucoup d’amis dans les bars. Surtout dans les bars d’association. Je détestais Paris à cause de la rareté de bars associatifs. Je n’aimais pas les bars ‘flashy’.
J’ai toujours été dans les bars entre Cours Julien et La Plaine parce que je me sens plus apaisé.

Que conseillerez-vous au Farid de 2015?

Faire exactement ce qu’il a fait, car il frappait à toutes les portes, il était très enthousiaste à l’idée de comprendre et avait une curiosité pour tout.

Comment comparez-vous à Paris, Marseille et Oran?

Marseille est une ville qui offre beaucoup de dynamiques alternatives. J’ai vu Marseille comme un yaourt naturel, sans saveur ajoutée.
J’aime l’accessibilité de la ville et ses habitants. Vous pouvez parler aux gens de Marseille sans les connaître avant. Vous pouvez vous rendre dans un bar sans connaître personne, mais parler avec les gens dedans et tisser des liens. Rester assis pendant des heures sans vous soucier de la façon dont vous vous habillez, vous pouvez trouver quelqu’un de fou assis à la table d’à côté. vous trouvez une autre table pleine de belles dames, et l’autre avec un groupe anarchiste… Ce mélange de personnes produit finalement cette ville.
Quant à Paris, la ville est très élégante. Et très chère. Quand j’étais en Algérie, ces apparences m’ont fasciné… la richesse, les lumières des hôtels cinq étoiles. Mais maintenant j’en ai assez. Quant à Marseille, les choses sont plus faciles, moins exigeantes et plus alternatives.

C’est comme si Marseille était le centre aimable et équilibré entre Oran et Paris. C’est comme une « Oran » en Europe, avec les bonnes choses de l’Europe. Quand vous allez à la pharmacie, vous pouvez trouver des médicaments, et quand vous allez à l’hôpital, vous trouvez le médecin.

À Marseille, je vis des choses spéciales. Lumière du matin et rafraîchissement dans la ville. Je marche et j’aime les couleurs du ciel, cela me fait sentir que j’aime les gens. J’en suis tombé amoureux la première fois que je suis venu dans cette ville. Je ressens encore cet amour jusqu’à aujourd’hui.

Je me sens plus à l’aise pour me balader à Marseille qu’à Paris. A Paris, les gens sont pressés par le temps. C’est une grande ville. Même si vous avez le temps, votre milieu social et les gens qui vous entourent n’ont pas le temps.
Aussi, à Paris, vous sentez que la ville a un regard méprisant sur vous en quelque sorte. Dès que vous vous promenez dans Paris, vous sentez que cela vous rappelle qu’elle est une « grande ville victorieuse ». C’est une ville d’art et de culture, une ville majestueuse qui vous parle tous le temps d’en haut en vous disant : « Oh, toi petit Algérien … tu es dans la cité des djinns, des anges, et la cité de la grandeur. Oh petit! ». Ce regard que la ville porte sur vous finit par vous faire sentir tout petit.
Marseille est différent de cela. On a l’impression d’être à Alger ou à Palerme. aucun prétention. Pas besoin de prouver quelque chose : elle vous aide à devenir vous-même, à vous accepter tel que vous êtes, avec vos vêtements qui peuvent être déchirés, votre âge et votre façon de marcher. Ainsi, vous vous y sentez à l’aise quand vous vous y promenez.

Comment votre projet artistique à Marseille a-t-il évolué au fil des ans?

J’ai accumulé confiance au fil du temps, le premier projet pour moi c’est un réussite, on a créer quelque chose. M’appuyer sur la poésie bédouine algérienne a été un support pour faire une mouvance, et créer une mobilité artistique entre les deux rives, ce qui m’a donné confiance en ce que je fais. Je savais qu’il y avait des choses à accomplir dans ce monde, mais pas à ce point.

Après cela, j’ai fait d’autres projets. Surtout que j’ai rencontré des gens avec qui je travaille en commun. Les rencontres se font toujours dans les bars! Et nous avons décidé de lancer des nouvelles expériences les uns avec les autres.
Mon intention n’est pas précisément de conseiller tout le monde d’aller dans les bars pour faire des connaissances, mais ça a marché comme ça pour moi, peut-être que cela a fonctionné spécifiquement dans mon cas parce que les bars familiers m’ont mis à l’aise et joyeux.

Les gens dans les bars retirent les masques de sérieux et de réserve qu’ils ont au travail, et se mettent plus à l’aise, ils rêvent ensemble, parlent des projets fous et lancent des belles promesses . Peut-être d’un autre côté, à Marseille et dans ses bars en particulier, beaucoup de gens parlent beaucoup sans donner suite à leur propos, en laissant leurs rêves et promesses plus tard. Je veux dire, vous devriez être conscient de ce paradoxe. Si vous souhaitez mener à bien un projet, vous devez vous mettre en tête que vous serez le moteur du projet, son pilote et rester derrière les gens. Parce que les gens aiment faire, parlent beaucoup, mais des fois ça reste des paroles dans les nuages sans suite. Vous devez les suivre, vous en souvenir et ressentir le sérieux du projet avec lequel vous souhaitez vous engager.

Quelles formes de contrats de travail se sont accumulées depuis votre arrivée en France?
Mon premier travail était fait sur l’heure de travail, ils vous demandaient de faire telle ou telle tâche, et vous le feriez, et ils vous payaient en fonction des heures de travail.
Après cela, mon directeur m’a appelé, et m’a dit qu’il voulait que nous mettons un vrai contrat de travail, et je lui ai dit que j’avais l’intention de commencer la formation professionnelle (dont j’ai parlé plus tôt), et que si la formation m’accepte, je dois faire un stage. Il m’a suggéré de faire un stage avec eux. Il m’a dit: « Attendez la réponse de la formation. Quand ils vous répondront, dites-moi. »

Quand ils ont accepté la formation, mon patron m’a dit que nous pourrions faire un contrat de stage à temps partiel (26 heures par semaine) et qu’ils continueraient de me payer comme avant : c’était une grande chance pour moi. J’étais le seul à recevoir un salaire de l’association, plus un autre de Pôle Emploi.

La formation a duré dix mois, au terme desquels nous avons dû réaliser un projet de fin d’études. Mon projet de fin d’études était une pièce de théâtre dans une école faisant partie du réseau de l’association pour laquelle je travaillais. Le concept de la pièce impliquait des élèves, des parents, des enseignants et le personnel administratif de l’école. Le but de la pièce était de renforcer le lien entre toutes ces parties. Non seulement cela les rapproche, mais les met également sur un pied d’égalité dans le contexte de la pièce. Par exemple, dans l’une des scènes, les élèves jouent le rôle d’enseignants, tandis que les enseignants agissent en tant qu’élèves.

La pièce a été programmée dans un vrai théâtre, un accord de coopération ayant été conclu avec un grand théâtre à Marseille.
Quand l’équipe de l’association est venue, ça faisait des longs mois qu’ils ne m’avaient pas vu (alors qu’ils étaient en train de payer mon salaire!). Quand le directeur a vu la pièce, il était très heureux et il l’a adorée. Pour me montrer combien il était content de ma réalisation, il m’a offert sa voiture pour me permettre d’aller travailler!
Plus tard, il m’a proposé un CDI. Quand nous avons discuté de notre avenir, je lui ai dit que je voulais jouer la pièce dans toutes les écoles du réseau de l’association. Je me souviens que la première année, le réseau se composait de six écoles; aujourd’hui elles sont plus de quarante. Face à l’ampleur du projet, il m’a proposé de devenir responsable du nouveau pôle culturel de l’association, qui jusqu’à là était spécialisé uniquement sur le sport. Je suis devenu responsable d’une équipe de travail travaillant sur l’intermédiation culturelle.
J’ai travaillé avec un contrat CDI en tant que responsable du pôle culture pendant deux ans, puis j’ai démissionné, afin de me concentrer sur ma production artistique et la musique que j’aime, et ils m’ont rappelé au moi d’août précédent afin de trouver une formule pour retravailler avec eux. Et nous avons constaté que la formule «facture pour le travail réalisé» était bonne pour les deux parties, car j’avais des projets artistiques parallèles.
J’ai mis en place mon auto entreprise, c’est facile à faire, cela peut se faire en ligne en dix minutes, sur: https://www.autoentrepreneur.urssaf.fr

Recommanderiez-vous aux gens de devenir auto-entrepreneurs?

Ça dépend de plusieurs critères, l’avantage que j’avais était que ce que nous avions convenu avec l’association avec laquelle je travaille, ils me donneraient le même salaire tous les mois, et le tarif ne différerait pas selon les heures.
Cela indique beaucoup de confiance: «pour mener à bien vos projets artistiques, et avoir une redevance mensuelle fixe». C’est une excellente garantie qui me fait me sentir en confiance et à l’aise.

Je travaille maintenant sur un projet que nous avons appelé J’irai créer chez vous: c’est un gros projet que je réalise à travers Synergy. Et il s’agit de musique.
Cette fois, le produit présenté à l’association sera un film documentaire sur la créativité et l’interaction culturelle et artistique. Le projet du film était fruit d’une rencontre entre moi et le réalisateur : je lui parlé du mon projet, et comment je suis intéressé à aller chez les habitants des quartiers de Marseille, d’être créatif en interagissant avec eux, chez eux, et il a aimé l’idée, et il m’a dit qu’il était intéressé à le filmer. Synergy a accepté de participer à la production du film.

J’ai également fondé ma propre association, ce que j’ai ressenti le besoin de faire. Une association dont le but est de renforcer les relations artistiques et culturelles entre la France et l’Algérie, ou le Maghreb.
Je souhaite rassembler dans cette association mes projets, les projets de personnes qui partagent mes mêmes valeurs, et être indépendant.

Quelle est la méthodologie «de création» dans votre tête? Comment décider quelles “épices” employer dans la création musicale et artistique?

Je pense que je réfléchis trop. Mais l’art n’est pas spécifiquement la transmission de l’idée mais la transmission du sentiment, car l’idée est liée au contexte de chacun, alors que le sentiment est partagé par tous, dans le monde entier on connaît le sens de la tristesse, de la joie et d’autres émotions.

Il n’y a pas de façons univoques de composer une musique. Parfois, je fais apparaître des mélodies et des morceaux de musique dans ma tête. J’y pense, puis j’y mets les mots que je sens. Parfois c’est lié à une rencontre, une invitation ou une expérience qui me fait sentir une sensation agréable, en me donnant l’envie de la transformer en musique, pour que ce sentiment que j’ai vécu puisse vivre à nouveau à travers la musique.

À propos de la langue et de la créativité? Comment chanter en arabe alors que la plupart de vos auditeurs sont français?

Je viens d’Algérie et je vis à Marseille, j’ai des relations fortes avec les deux et j’aimerais que mon public d’ici et de là-bas me comprenne …et même ailleurs!
Le choix de la langue dans la musique ne devient qu’un moyen ou support. Dans la relation avec le public, on doit mettre au centre les sentiments au lieu des langues. Aujourd’hui, par exemple, je vous parle en français, mais je sens mes paroles en arabe algérien.

Et sinon, si on veut tout comprendre de nos chansons, on peut aussi apprendre l’arabe algérien (rire)!

Je fais une introduction à chaque chanson pour expliquer sa signification et son contexte. Parfois, je mets une bande de traduction simultanée. Mais je pense que la musique communique d’elle-même. Parfois, les gens viennent vous demander de traduire une certaine chose parce qu’ils l’ont aimé.

Je veux vous raconter un autre projet, qui touche à la même question des langues dans cette ville. J’écris maintenant une pièce de théâtre. J’ai dit au réalisateur que je voulais être compris par les Français résidant à Marseille, les Algériens résidant à Marseille, et les Algériens résidant en Algérie. Je veux qu’ils comprennent tous mes mots soit mélanger entre les deux langues, ou au moins que ça soit compressible dans les deux langues. que serait compréhensible quand on parle les deux langues, mais quand on parle qu’ une aussi. Je fais cette tentative dans le théâtre, même si -en musique- je continue de chanter en arabe algerien.

La création dans la ville

Le projet J’irai créer chez vous a été lancé dans le 12ème du Marseille, plus précisément le quartier des Caillols, car l’association Synergie avec laquelle je travaille gère une Maison pour tous là-bas, et nous voulions que cette maison accueille le lancement du projet.
Cette Maison pour tous m’a permis de faire connaissance avec les gens du quartier, de leur parler du projet, et nous avons commencé à établir une relation de confiance, et j’ai décidé d’aller chez eux pour jouer et produire de la musique ensemble.

Si tu reçois un ami proche pendant quelques jours, et tu veux lui montrer ta Marseille, tu le ramène ou?

Je vais le ramener à la mer, nous allons nous promener sur la côte.
Je vais l’apporter à Noailles, et à la rue Paradis. Parce que, à mon avis, nous pouvons comprendre Marseille et ses contrastes à travers les deux points qui sont aussi proches. Noailles avec une présence arabe et africaine assez forte, avec son mélange et ses dynamiques. Mais à quelques mètres de là, vous voyez des gens très chic et riches, portant des cravates et achetant dans des magasins de luxe.
Le troisième point, c’est les places: La Plaine et le Cours Julien, où je vais quotidiennement me mettre au soleil et boire mon café du matin.

Es ce que tu te sens chez toi? Tu penses que c’est possible pour un migrant de sentir un moment qu’il est chez lui dans le pays d’accueil?

En tant qu’Algérien qui vit loin de son pays, le sentiment de “Elghorba“ -L’étrangèreté- ce n’est pas facile.
Maintenant, j’ai une carte de résidence pour dix ans. Je l’ai eu en tant qu’Algérien un an après le mariage. Je sais que c’est plus difficile pour les Marocains, les Tunisiens et les autres.

Mais en tant qu’Algérien qui vit en France, j’ai le sentiment d’avoir un problème, qui est le devoir de continué de prouver la légitimité de sa présence ici d’une manière incessant dans le temps. Je veux parler de choses locales, et liées à la vie quotidiens, qui sont importantes pour moi, ici, mais je ne me sens pas le droit de parler, car le système de choses ici est conçu pour que vous ayez crise une légitimité, même si vous vivez depuis vingt ans en France, vous resterais même sans avoir le droit de vote!

 

Récit de Raba

Récit récolté par l’Observatoire Asile de Marseille

En Italique, les commentaires et précisions des intervieweurs, membres de l’Observatoire.

Raba (« Le Gagnant ») est algérien. Il est à Marseille avec sa famille depuis début 2017. Nous le rencontrons à SOS Voyageurs, un mardi après-midi de fin 2017.
Il est à SOS Voyageurs, orienté par le Secours Catholique pour acheter des billets de train pour lui et sa femme pour se rendre à Paris à la convocation OFPRA.
Il est très remonté par la situation dans laquelle il se trouve.

Je suis avec ma famille. J’ai trois enfants d’entre 10 et 16 ans. On a demandé l’asile en mars au GUDA. Je suis resté un mois dans la rue avec ma famille aprés le rendez vous avec la Plateforme. Aprés ils m’ont donné un papier d’1 mois et ensuite un papier de 9 mois. On était à l’hôtel. Nos enfants vont à l’école. Et au bout de 6 mois ils nous ont proposé un hébergement à 4h/ 5h de Marseille. J’ai dit que c’était pas possible, que mes enfants vont à l’école. J’ai montré les certificats de scolarité, tous les justificatifs pour ne pas aller là bas. Et là ils ont tout coupé, plus d’argent plus rien. On était dans la rue encore. J’ai fait 2 recours avec un juriste, j’ai dit que j’avais pas signé le refus, que j’avais juste demandé à ne pas aller loin pour mes enfants qui sont à l’école. L’assistante sociale nous a trouvé un foyer vers la Canebière, mais c’est pas l’asile. Y a pas d’accompagnement avec l’asile. C’est le 115. Parce qu’ils disent que j’ai refusé un CADA mais j’ai rien signé.

Je suis parti plusieurs fois au Rond Point du Prado (OFII) mais là bas ils ne te reçoivent pas et ils disent qu’il faut téléphoner, mais ils répondent pas au téléphone !

A la Plateforme ils m’aident pas. Pour aller à Paris l l’OFPRA j’ai des problèmes pour les billets, alors je suis venu à SOS Voyageurs. Ils ont payé les billets de train OUIGO. Mais on va dormir où avec ma femme ? Dans la rue là bas ? On va la veille et on ne sait pas où dormir et comment faire pour trouver l’OFPRA!

Y a pas d’asile d’ici, les gens sont dans la rue c’est pas l’asile ça… c’est foutu… Je me sens anormal, je fais des démarches mais j’ai pas de solution. J’ai fait deux recours à l’OFII mais pas de réponse. J’ai dit que je voulais bien aller là où ils disent, pour voir tout seul et emmener mes enfants ensuite.

Je veux donner le message. Il faut donner ce message aux responsables. Ce problème c’est pas que moi, peut être il y a 2 000 bonhommes comme moi dans la rue qui cherchent le chemin… moi je parle français, je cherche, je trouve mais il y en a qui cherchent toujours sans trouver…

Je félicite Robert du Secours Catholique, lui il m’aide. L’OFPRA ils avaient envoyé la convocation pour ma femme et pas pour moi, on était pas ensemble pour la convocation et la Plateforme elle a rien fait. J’ai demandé et Mustafa il a dit qu’il allait envoyer un mail mais il a pas donné de réponse, il a dit que je pouvais y aller avec elle et voir là bas… c’est une réponse ça ? Le Secours Catholique ils ont appelé l’OFPRA et c’était réglé en un coup de téléphone ! Maintenant on a reçu des nouvelles convocations ensemble, pour le même jour.

La Boutique Solidarité ils m’aident aussi. Ils aident aussi pour les billets de train.

Je fais des va et viens entre la Plateforme et le Rond Point du Prado (OFII). Au Rond Point du Prado ils ne respectent pas les personnes, les gardiens ils disent non et le téléphone quand tu appelles y a rien, pas de réponse. Ils te donnent le récépissé de 9 mois et tu restes sans rien…

C’est ça l’asile? Je savais pas que c’est comme ça l’asile…

Quand ils nous ont donné la place en CADA en dehors de Marseille, je ne connaissais pas les conséquences si je refusais, j’ai voulu que mes enfants continuent dans la même école… Ils m’ont pas hébergés pendant 6 mois, mes enfants sont allés à l’école ici et ensuite il faut partir…
Le 115 nous a aidé, à force d’insister on a eu une place au foyer, mais à la Plateforme il m’ont rien demandé, genre « où tu es avec tes enfants ? Comment tu vas ? ». Rien…

A l’OFPRA je vais dire tout ça, voilà l’asile ici. Parce que c’est pas normal.

Je me suis débrouillé seul ici. J’ai rien compris… pourquoi on est tout seul pour se débrouiller… ? Normalement je pensais qu’il y avait une assistance pour les enfants, pour voir l’école et tout… mais y a rien.

Il faut le courage pour écouter tous les problèmes des gens. C’est rare de trouver des associations qui écoutent.

Il faut faire des rapports aux responsables pour qu’ils sachent ce qui ce passe, qu’ils interviennent… Ils ont des budgets européens, c’est pas de leur poche ! C’est pour qui ? Pour quoi faire ? Ils font quoi ? Ils font quoi avec l’argent de l’Europe et des pays européens pour les demandeurs d’asile? Ou est mon argent ?

Récit de Mounir

Décider de partir…

Je suis arrivé à Marseille le 10 octobre 2001. Ca a été le voyage “cliché” par bateau. Je suis arrivé avec un visa touristique.
L’envie de partir était là depuis longtemps. Mais la décision je l’ai prise suite à des événements qui m’ont brusqué et fait passer à l’action.

J’aurais pu partir avant, mais je n’avais pas fait l’armée et donc je n’avais pas le droit de sortir du pays à cause de la carte militaire. Déjà en 1996, je m’étais inscrit à l’Université, à Paris, mais je n’avais pas obtenu le visa à cause de cette carte.
Ne pas avoir fait l’armée en Algérie, c’est comme être sans papiers dans son pays : tu ne peux rien faire. C’était la période du terrorisme et les militaires étaient envoyés “nettoyer” la campagne des “barbus”. J’ai perdu des amis comme ça…
En 2001 j’ai été dispensé du service militaire et là j’ai pu enfin décider librement.

J’avais aussi fait les démarches pour la green card pour les USA. Je l’ai eu quand j’étais déjà en France ! Du coup, la langue, le devoir tout recommencer, le travail, la guerre en Irak et le racisme montant aux USA, ont fait que j’ai choisi de rester ici.

Un des événements qui m’ont fait décider à partir a été un accident à la cheville, suivi par l’absurdité de la bureaucratie hospitalière algérienne et les mauvais soins qu’on m’a affligé. Accessoirement, je m’étais séparé de mon ex, ce qui aide aussi à prendre ce genre de décision.

Arriver à Marseille comme étudiant

J’étais diplômé en architecture et j’avais déjà commencé à travailler en Algérie, mais le contexte ne me correspondait pas.
Alors, j’ai cherché des formations en France qui auraient pu me correspondre, une était à Nancy et l’autre à Marseille. J’ai choisi Marseille.

Je suis venu en France d’abord avec un visa de touriste pour régler l’inscription à l’université, compléter mon dossier de demande de visa au consulat, ouvrir un compte en banque… après, j’ai pu avoir mon visa et une carte de séjour étudiant d’un an, à renouveler chaque année.

C’est les titres de séjour provisoires qui compliquent tout : l’accès au logement (impossibilité de monter un dossier), au travail (avec le statut étudiant on peut travailler que 3 mois/an)…

Et ça n’a pas toujours été simple avec les papiers !
Par exemple, pour monter mon dossier de visa étudiant je devais avoir un compte en France, mais pour les banques françaises je devais y être résident : le serpent qui se mord la coeue.
J’ai essayé des dizaines de banques qui ont refusé jusqu’à en trouver une qui accepte (c’est l’employé qui a su m’écouter). Si je m’étais arrêté aux premiers refus, je n’aurais pas réussi.

Les dangers du changement de statut

Entre temps, j’ai commencé à travailler, même si j’avais un statut d’étudiant.
Ca m’a aidé sur plusieurs front le fait de travailler !

En 2006, j’ai demandé un changement de statut pour pouvoir travailler en règle : s’il était refusé, je devais retourner en Algérie. J’ai fait mon dossier le 20 février et mon contrat d’embauche démarrait le 6 mars. Comme je n’avais pas de réponse, je me suis déplacé à plusieurs reprises : mon dossier était bon, mais à la Préfecture, je suis tombé sur une personne qui ne voulait pas traiter mon dossier, me créant des obstacles arbitraires. Elle a caché mon dossier, a tenu des propos racistes… Elle m’a dit que ce n’était pas possible qu’il n’y ait pas de Français pour ce poste de chargé d’affaires, que j’avais obtenu. Il faut savoir que pour pouvoir embaucher un étranger, il faut que l’annonce reste 90 jours sur le site de l’ANPE et il ne doit pas y avoir de français intéressés.
Finalement, j’ai présenté un deuxième et même dossier à une autre personne, au même guichet. Celle-ci m’a dit que mon dossier était ok et a bien vu que la première personne, connue dans le service pour son comportement, avait caché mon premier dossier. Avoir osé “court-circuité” le système m’a permis de faire valoir mes droits.
Quand ma soeur a fait la même démarche, 4 ans plus tard, j’ai pu lui dire de faire attention à cette personne et de l’éviter pour lors du dépôt de son dossier.

Avec le changement de statut, le renouvellement de mon titre de séjour (toujours d’un an) s’est fait plus facilement. Mais pour ces démarches, je devais toujours prendre jusqu’à 3 jours de congé. A chaque fois, j’avais un récépissé, voir deux et le titre n’était pas délivré avant 6 mois.
Les retards des réponses de la Préfecture m’ont causé plusieurs problèmes, notamment avec mon employeur, qui ne voulait pas de situations irrégulières.

Le savoir et la débrouille

Ce qui m’a vraiment aidé, à différence d’autres, ça a été de parler français et de bien savoir s’exprimer. Et de ne pas être trop “typé” maghrébin : je pouvais passer par un d’ici.
Et puis la débrouille : par exemple, pour trouver le nom d’une personne chargée d’un service à la Préfecture, j’ai changé plusieurs fois les derniers chiffres du numéro de téléphone du standard, jusqu’à obtenir son contact direct. Le fait de m’être adressé directement à la personne chargée du dossier a tout changé.
Enfin, il faut connaître la loi et ses droits, savoir se renseigner.
Par exemple, avec Sarkozy il y a en le “contrat d’accueil et d’intégration”. Je l’ai signé au moment du changement de statut. J’ai accompli tout ce qu’on me demandait (test de langue, journée d’intégration…) et à un moment de difficultés à la Préfecture je l’a fait valoir et on m’a littéralement ouvert la porte à “l’arrière” (un parcours privilégié).

Je suis enfin devenu français

Après 3 renouvellements, il est possible de demander une carte de séjour de 10 ans. C’est ce que j’ai fait en 2009, mais ça m’a été refusé.
J’ai obtenu plus facilement la naturalisation française que j’ai demandé au même moment. J’ai eu une réponse positive en 2013. C’est sûrement grâce à mon bon salaire, les impôts importantes que j’ai à payer et le fait d’être devenu propriétaire de mon logement.

Pour la Sécu ça a été plus simple. Du moment que je travaillais, j’ai tout de suite eu le régime générale, grâce au manque de communication entre la Préfecture, la Sécu et les Impôts. Normalement, j’avais un statut d’étudiant mais ce manque de communication entre services permet des “vides”administratifs dans lesquels les migrants peuvent trouver des solutions “hors la lois” mais pas illégales.

Quand je suis arrivé, je n’ai pas trouvé des sources d’informations claires, qui me disaient ce qu’il faut faire.
J’ai du chercher. J’ai beaucoup cherché sur internet, sur des forums, aussi des forums d’algériens… mais pas les sites institutionnels.
Je me débrouille bien en recherches, mais on trouve facilement les forums en tapant “carte de séjour”, “nationalité”…
J’ai évité la communauté algérienne : ce n’est pas avantageux, ça ne te permet pas de t’ouvrir à la vie sociale, autant rester dans ton pays. Ce n’était pas mon but. En même temps, j’ai eu des bons conseils par des amis algériens qui étaient déjà passés par mon parcours, comme par exemple sur le travail en intérim, par un collègue qui était à Paris et qui y était passé 5 ans auparavant.

J’ai aussi contacté la CIMADE, pour être conforté dans une démarche avec la Préfecture. Ils m’avaient rassuré dans mon bon droit et dit de les contacter si ma démarche n’avançait pas. Je n’en ai plus eu besoin.

Le plus important c’est connaître ses droits ici.
Et ne pas se donner des limites par rapport aux expériences des autres. Chacun peut faire son expérience et trouver des nouvelles solutions. Ne pas s’arrêter au premier “ce n’est pas possible”, il faut s’ouvrir des opportunités.

Récit de Naima

Origine et langues

Mon prénom c’est Naima… J’ai presque 39 ans.. Je viens d Algérie, ma langue maternelle c’est l’arabe mais en arrivant je parlais français, parce que mon père l’était. Il ne parlait pas beaucoup l’arabe, parce que sa mère était allemande. Mon père parlait l’allemand et le français. Son père, mon grand père, il a laissé sa femme, il l’a quittée pour une autre, et mon père est resté juste avec sa mère . Il parlait pas beaucoup parce qu’il vivait avec sa mère, les premiers temps en Allemagne puis en France. Ma mère oui, elle parle arabe. Elle est kabyle. Il y a plusieurs régions en Algérie . Mon père il a vécu beaucoup avec sa mère et elle était là, en France . Après, son père a enlevé ses enfants et elle les a récupérés après, en Algérie. Moi, Je suis née en Algérie . J’ai étudié en Algérie. Je parle français et arabe normalement . Kabyle non. Pas vraiment . Je comprends mais je ne parle pas .

Arrivée en France

Quand je me suis mariée, on voulait rentrer en France .

En 2005, J’étais enceinte de Mohammed, mon grand. J’étais à six mois de grossesse.

Papiers

Pour faire tous les papiers de mon mari, d’abord, je suis allée au Consulat français en Algérie. Il fallait le livret de famille. Il fallait ma nationalité. Je ne l’avais pas car j’étais en Algérie depuis ma naissance. Donc, je suis allée en France, toute seule. La femme de mon grand père m’a beaucoup aidée à Fougère (en France) parce que mon grand père est décédé en 2001. C’est pas ma vraie grand-mère, c’est sa femme; elle m’a aidée pour les démarches des papiers. J’ai fait tous mes papiers là bas, à la mairie. C’était pas trop compliqué , un petit peu mais pas trop, parce que mon père était français. Je suis restée 1 mois et demi environ.

Et après, j’ai retrouvé mon mari et on est remontés en France. Mon mari a eu la nationalité. Ça a pris un an. Pour la carte de séjour, ça prend deux ans. Au début, il n’avait que le récépissé, qu’il fallait le prolonger tous les 4 mois. On a été à la préfecture, pour faire tout ça, tout simplement.

Avec le récépissé, on a le droit de travailler, mais c’est tout, on n’a pas le droit aux aides. Avec la carte de séjour, on a le droit à tout.

Dans cette même situation aujourd’hui, ça passerait plus les papiers, mais pour nous, c’était bon.

Avant, pour avoir la nationalité, il fallait être marié à quelqu’un qui était français, (il fallait avoir le livret de famille), et avoir des enfants, mais maintenant, non, ça a changé, il faut parler français couramment, et d’autres choses.

Logement

Là, quand on est arrivés à Marseille, on était tout seuls . Moi et lui . Ni appartement ni rien du tout. On est allés à Marseille sans rien. A Fougère, on m’avait aidée; mais c’était pas ma grand mère et déjà elle avait fait beaucoup pour les papiers, et elle m’avait hébergée un mois et demi.

Donc, en arrivant à Marseille, les deux premiers jours, on était dans un hôtel; et par hasard, le deuxième jour, mon mari a rencontré des amis; il ne savait pas Qu’ils étaient là ..le premier nous a trouvé une petite chambre dans un hôtel meublé à Belsunce.. Il habitait là à ce moment là..

Comme on n’avait rien, mon père m’a aidée un peu, il nous a envoyé un peu de sous..on a loué le studio.

La propriétaire nous a beaucoup aidés. Elle était de Constantine en Algérie .. On est arrivés à Marseille le 13 décembre. Après le 2 janvier j ai accouché . On n’avait pas de travail, mais heureusement on nous a aidés . Heureusement, mon mari connaissait des gens.

Dans ce premier studio, les toilettes étaient dehors et  il n’y avait pas de cuisine . Tout était dans la chambre. C’était pas vraiment propre. Ça coûtait 550 euros une pièce, avec juste la salle de bains. La seule chose bien, c est qu il n y avait pas de dossier et qu on l a eu rapidement . C’était quand même dur les premiers temps. A chaque fois pour les logements, il y avait des problèmes, par exemple on ne rend pas la caution, ou quelque chose comme ça.

On est arrivés  le 13 décembre à Marseille, et j’ai accouché le 2 janvier. Mon mari cherchait à travailler .

C’est toujours compliqué. Les premiers temps, quand ils voient le nom d un arabe ils ne veulent pas . C’est toujours la même chose . Il a déjà trouvé trois boulots mais quand il y va, ils disent toi tu es un arabe .. Dans presque tous les domaines. Mes frères aussi. Quand ils voient le nom d un arabe ils disent non. Surtout pour les hommes. Pour les femmes ça va . En fait quand j’ai accouché je ne voulais pas travailler . Après, en mars 2007 j’ai fait une fausse couche donc après je voulais pas . Je voulais rester avec Mohammed . Il était malade, il pouvait pas respirer. Tous mes enfants ont eu le même problème, peut être à cause du logement . Maintenant on n’est plus au même endroit .

Après, J’avais trouvé un autre logement, c’était 950 euros, mais je ne pouvais pas avec le RSA etc…  C’est trop cher pour un T1.

Alors, j’ai trouvé un autre appartement à 650 , moins cher, un 5 pièces; je l’ai trouvé par hasard, en parlant. Ma mère habitait juste en dessous.. J’ai vu qu’il était fermé, alors j’ai parlé avec la propriétaire en lui proposant de le rénover. C’était toujours à Belsunce. Mais la propriétaire était vraiment maligne. Il n’était pas habitable du tout, c’était la catastrophe, les murs étaient cassés…j’ai tout refait, mes frères m’ont aidée. Elle m a fait un bail d’un an.  Elle me donnait tous les reçus du loyer etc..mais moi je ne connaissais pas ces trucs là. Au bout d’un an, quand j’avais tout refait , elle m’a dit vous sortez . Et pour les papiers, elle me disait que ce n’était pas les bons reçus avec sa signature…Donc, l’huissier de justice est passé, et il m a dit qu’il fallait sortir de l’appartement, alors que J’étais enceinte … Je n’avais pas d’autre plan. En plus, dans ce logement, tout le monde avait sa chambre .

Quand on s’est retrouvés dehors, heureusement, la propriétaire où j’habite là, maintenant, elle m’a aidée; elle m’a donné cet appartement, un T1,  elle me l’a loué. C’est pas grand, et au 4ème étage sans ascenseur. Ça coûte 750.

Quand j’ai déménagé, j’étais enceinte de Jamila et de l’autre petite . A l’accouchement elle est morte . Elle a hurlé et après c’est bon .Puis, j’ai eu Jamila. Elles étaient de vraies jumelles. Jamila elle ne sait pas. La grande, Ouassila, elle le sait. Maintenant la nuit elle ne dort pas. Elle dit:” ma sœur, elle n’est pas là”. Jamila, elle s’appelle aussi Ahlam. J’ai donné deux prénoms pour Jamila. A cause de sa sœur qui est décédée . Le jour de l’accouchement, j’avais mal. Mon mari n’était pas là. Il était parti à Paris pour le boulot . Ce jour là, j’ai eu des contractions . Je me suis dit que sûrement j’allais accoucher. Je n’avais personne pour garder Mohammed et Ouassila . Du coup, j’ai laissé les deux à la voisine  et Je suis partie à la Conception . J’ai appelé mon mari . Il est revenu, mais c’était trop tard je suis partie . A la Conception, ils m’ont dit :”vous allez accoucher”. Qu’est ce que j’ai fait ? J’ai mis ma veste et je suis ressortie à la maison pour mes enfants,  j’étais inquiète, car ma voisine les gardait pour un quart d’heure / 20 minutes c’est tout . Elle ne savait pas que j’étais à l’hôpital. J’ai donc pris le métro, je suis revenue à la maison et j’ai dit à l’autre voisine Qu’elle me garde les enfants et le soir leur père est rentré. J’étais toute seule pendant le travail. Des fois on n’a pas le choix.

Aides

Moi, les premiers temps, je ne savais pas où aller quand les enfants étaient malades, donc en fait c’était les amis de mon mari qui nous orientaient pour tout.

Pour tout ce qui est santé, comme je n’avais pas la CMU au début , à la Conception, ils m’ont aidée et orientée.

Il y avait une assistante sociale sur place , à cette époque là. Donc ça a été plutôt facile.

Et c’est elle qui m’a orientée vers une autre assistante sociale, à l’extérieur,  pour les aides.

Au début, pour les enfants, les inscriptions à l’école , je ne savais pas où aller. En fait, au tout début, on ne savait rien, on était complètement perdus. On ne savait pas par où commencer. Maintenant on se sent bien. Le problème, c’est le travail. On a mis plusieurs CV dans des boîtes d’intérim mais il n’y a rien . Et pour mon mari ,ce n’est que du bouche à oreille, et s’il trouve …c’est au noir , mais lui il n’aime pas ça, il ne veut pas ça .. Parfois il y en a qui ne paient pas. Il n’y a aucune garantie .. S’il tombe ou quelque chose comme ça … Mais Il est obligé .

Quand on est arrivés à Marseille, c’était sur Belsunce, au début avec Mohammed, j’avais des difficultés pour le lait, les couches; il y avait le Secours Catholique, à la belle de Mai qui nous aidait; c’était vraiment loin avec un bébé… et il y avait la Croix Rouge, à Castellane.

C’était mon assistante sociale, qui était vraiment bien, qui m’avait envoyée là bas. En fait, elle te donne un papier pour aller là bas.

Quand tu vas au Secours Catholique, là, ils te donnent un rendez-vous. Tu y retournes, et là, ils t’aident.

Les rdv, c’est soit une fois par semaine, soit tous les quinze jours.

La Croix Rouge, ce n’est pas la même chose. Ils ne fonctionnent pas sur rendez vous. Dès le premier jour, ils m’ont aidée, en me donnant des couches et du lait.

Si je devais conseiller des gens qui arrivent ? Et bien,  là, ça fait 3 jours qu’Il y a un jeune que j’aide, celui-là,  je le connaissais, car il vient de mon quartier. Il a ses papiers mais il ne connaît rien , j’essaie de l’aider, je lui montre pour la CAF, je l’ai envoyé chez mon assistante sociale qui lui donne un peu de sous pour manger , et puis il est chez moi pour quelques jours . Il va voir s’il peut trouver quelque chose. Parce que chez moi c’est très petit , les trois enfants sont dans une chambre, nous dans le salon , alors c’est pas évident .

J’en parle à mon assistante sociale . Là je paye 750 euros et c’est au 4ème étage . Mon mari, depuis son accident il y a deux ans,  il a du mal à monter; alors, je dois tout faire, les courses etc .. chaque année je mets des dossiers pour les logements sociaux . Mais ça ne donne rien. Ça fait 11 ans, depuis 2005, qu’on cherche quelque chose et qu’on ne trouve pas; et d’autres cherchent depuis plus, 20 ans, 30 ans et  ne trouvent pas.