Récit de Kasim, Azita et leur famille

• Famille • Afghan

Nous rencontrons Kasim dans un café du centre-ville. Il est accompagné par une dame qui l’aide bénévolement dans ses démarches. Kasim a accepté de témoigner, nous l’avons rencontré via un bénévole intervenant à la PADA. Il est venu au rendez-vous sans sa femme et ses enfants qui sont restés à l’hôtel (hors du centre-ville). Kasim est ici avec sa famille, sa femme, Azita, et leurs 3 enfants (des jumeaux, fille et garçon de 8 ans et un garçon de 2 ans). La famille est arrivée en juillet 2017 à Marseille. Ils ont quitté l’Afghanistan en août 2016.

 Oui, je veux vider mon cœur et c’est pourquoi je vous raconte tout ça.

Pour venir jusqu’ici on est parti de l’Afghanistan jusqu’en Iran et de l’Iran à la Turquie ; on a tout fait à pieds. Je suis resté en Turquie pendant 45 jours et, pendant 15 jours, nous étions dans un camp fermé. Nous avons essayé 3 fois de traverser la frontière avec la Bulgarie et nous avons réussi la quatrième fois. La police bulgare nous a arrêté et ils se sont comportés avec nous comme si nous n’étions pas humains…. 

Le contrôle des frontières en Bulgarie…

La police bulgare nous a tout pris, notre argent, la nourriture de mes enfants, mon téléphone, les médicaments de mes enfants qui étaient malades et nous ont battus. Ils ont pris nos chaussures et les ont brûlées devant nous, nous avons dû marcher à pieds nus quand ils nous ont dit de faire demi-tour et de repartir en Turquie. Ils ont coupé les bretelles de mon sac à dos… Ils nous battaient et nous renvoyaient en Turquie, à chaque fois qu’on essayait de passer. En arrivant en Turquie nos pieds étaient en sang parce que nous marchions à pieds nus. Nous avons tenté 4 fois de passer… 

La quatrième fois on a réussi à passer et à aller à Sofia en nous cachant sous le plancher d’un camion. Pendant 20 jours nous sommes restés avec les passeurs et nous avons commencé notre voyage de Bulgarie vers la Serbie. Nous avons marché pendant 24 heures pour traverser la frontière et quand nous sommes arrivés à la frontière les passeurs nous ont laissé là pendant 3 jours. J’avais donné de l’argent au passeur pour qu’il achète à manger pour mes enfants mais il a pris l’argent et il nous a laissé juste un pain, pour nous tous. Pendant 3 jours sans rien. Comme le passeur ne revenait pas, je suis descendu sur la route et j’ai trouvé des policiers serbes. Ils nous ont pris et nous ont ramené en Bulgarie. Là on est resté une nuit sous la pluie et les policiers bulgares nous ont amené dans un camp fermé qui s’appelle « Lyubimets ». Ce camp est une prison. A cause de notre nationalité, nous sommes restés enfermés pendant plus de 2 mois avec pas d’argent, pas de nourriture… Nous sommes restés pendant beaucoup de temps, plus de temps que les autres personnes, nous voyons les gens venir et partir et nous sommes restés, dans une pièce de 150 m² environ et nous étions 72 personnes, avec les enfants… Mon fils commençait à avoir des attitudes inquiétantes et je m’inquiétais pour lui, il ne bougeait plus… (Kasim mime des balancements et des mouvements de mains répétitifs qui font penser à des troubles autistiques).

Au bout de deux mois ils nous ont dit que soit on était déporté en Afghanistan, soit on faisait une demande d’asile en Bulgarie. Je ne pouvais pas rentrer en Afghanistan, car j’y ai fui des persécutions. Nous avons donc été contraints déposer une demande d’asile en Bulgarie. Après avoir enregistré notre demande ils nous ont transféré dans un camp ouvert. 

 Là-bas, il n’y a pas de place où vivre, cet endroit est totalement insalubre, sale et pas du tout adapté pour des êtres humains… (Kasim nous montre des photos qu’il a pris dans le camp : murs éventrés, matelas entassés dans des couloirs vides avec des fils électriques qui pendent… moisissures sur les murs, un évier au milieu d’une pièce vide – sa femme lavant des assiettes… l’endroit ressemble plus à une usine désaffectée qu’à un en lieu d’hébergement) 

Nous sommes restés dans cet endroit pendant 7 mois. Le camp de « Voenna Rampa ». Nous n’avions rien, même pas de la nourriture pour les enfants, là-bas tu dois te battre pour tout. Mes enfants sont tombés malades, ils étaient exténués et très faibles, même aujourd’hui ils ont encore des séquelles.

 Là-bas, des bulgares venaient à l’entrée du camp et nous passaient à tabac, ils nous volaient nos affaires et notre nourriture. Quand je suis allé au commissariat pour expliquer la situation, parce que je n’avais plus rien pour mes enfants, les policiers m’ont répondu « c’est très simple, rentres dans ton pays ». Des bandits kidnappent des réfugiés et ensuite demandent des rançons aux familles en Afghanistan. Un ami a été kidnappé et sa famille nous a envoyé les photos nous demandant ce qu’elle pouvait faire… il était dans un très mauvais état, il avait été battu… 

Samir est très mal et pleure en nous racontant tout ce qui s’est passé en Bulgarie. A plusieurs reprises nous lui demandons s’il veut arrêter l’entretien. Il tient à nous raconter ce qu’il a vécu. 

C’est pour toutes ces raisons que j’ai fui la Bulgarie, c’est le premier état européen que j’ai traversé et j’ai rencontré tous ces problèmes : en Bulgarie nous avions peur pour nos vies… 

L’arrivée en France et les délais illégaux pour déposer la demande d’asile

En juillet 2017 j’ai trouvé un passeur que j’ai payé 13.500 euros. Nous sommes restés serrés dans une camionnette au milieu d’outils : 6 adultes et 5 enfants. Pendant 3 jours et 3 nuits. Le passeur nous a dit si ton fils pleure j’en fini avec lui (Kasim mime un geste d’étranglement), j’ai dû donner du sirop à mes enfants pour qu’ils dorment pendant tout le voyage…

Nous avons traversé la frontière avec la Roumanie, puis de la Roumanie à la Hongrie, de la Hongrie à la Slovénie, puis de Slovénie à l’Italie. Et ensuite nous sommes arrivés à Marseille à la fin du mois de juillet.

Nous ne savions pas où aller et ne savions pas si nous allions rester à Marseille. Je n’avais plus d’argent pour continuer plus loin. A la gare j’ai retrouvé un afghan que je connais de notre enfance. Nous avons dormi là où il vit pendant 2 jours et il nous a amené à la Plateforme, et là nous avons pu avoir notre rendez-vous pour enregistrer notre demande d’asile, le RDV à la Préfecture pour fin août (34 jours après le passage à la Plateforme Asile).

Des information aux compte-gouttes à la PADA

J’ai demandé où je pouvais dormir, où je pouvais manger : ils ont dit qu’ils ne pouvaient rien pour nous. J’ai insisté et ils ont finalement accepté de nous orienter vers le restaurant NOGA et ils nous ont dit de contacter le 115. Comme je ne parle pas français et que je n’ai trouvé personne pour le faire pour nous ma famille et moi avons dormi dehors. Mon ami qui vit à Marseille n’est pas hébergé dans le cadre de sa demande d’asile et il vit dans un lieu occupé avec d’autres demandeurs d’asile qui n’ont nulle part où aller ; pour les enfants ce n’était pas adapté, il y a des problèmes là-bas… nous avons dormi dans la rue.

On m’a mis en contact avec une femme afghane qui a contacté le 115 et nous avons pu avoir 10 nuits à l’hôtel HECO. A la fin des nuits du 115, je n’ai pas demandé à la Plateforme de m’aider parce que j’avais déjà demandé et ils n’avaient pas eu de solution. J’ai recontacté la femme afghane qui m’avait aidé, mais elle ne pouvait pas nous aider et le 115 ne voulait plus. Avec mes enfants nous sommes restés 2 jours et 2 nuits dehors. Finalement je suis retourné à la Plateforme pour leur dire que nous étions à la rue depuis 2 nuits et ils ont pris mon numéro en disant que pour le moment il n’y avait pas de place en hôtel et qu’ils allaient nous rappeler… 

Nous sommes retournés dans le squat mais nous avions peur car il y avait des gens étranges et j’avais peur pour ma famille. 

A la Plateforme nous avons rencontrés une bénévole qui nous a reçu et qui nous a écouté : j’ai dit à la bénévole que j’étais devenu très faible, avec ma famille dehors je ne savais plus quoi faire. Je lui ai dit de m’aider et je pleurais… Finalement nous avons été réorientés vers l’hôtel HECO où nous sommes depuis cette date. A l’hôtel il y a beaucoup de familles en demande d’asile. Après tout ce que nous avons vécu, nous sommes bien maintenant à l’hôtel HECO par contre nous avons des difficultés pour trouver de l’aide dans les démarches administratives. 

C’est cette bénévole que nous avions rencontré à la Plateforme qui nous aide depuis, sans elle nous n’aurions pas réussi à avancer dans nos démarches… Grace à elle nous avons pu faire scolariser nos enfants, les deux aînés sont à l’école en face de l’hôtel HECO depuis septembre. Les démarches sont tellement complexes que tout seul je n’aurais pas réussi sans l’aide de cette dame qui m’a tellement aidé que je n’ai pas de mot pour le dire… 

La Plateforme a fait le dossier de CMU. Nous attendons encore car cela prend 4 à 5 semaines avant d’avoir la réponse. Mes enfants sont malades, ils ont de la fièvre le soir… ils ont mal à la gorge (aux amygdales) mais nous ne pouvons pas aller voir un médecin sans la CMU. 

Un soir j’étais très mal, je suis allé à l’hôpital Nord pour avoir des soins mais à l’hôpital on m’a dit que pour faire des prises de sang il fallait payer 500 euros et que c’était préférable d’attendre la CMU pour faire les tests… 

Depuis mon passage au GUDA (fin août 2017), j’ai eu deux rendez-vous avec la Plateforme, un pour la CMU et l’autre pour les explications de la procédure Dublin (la famille est en procédure Dublin vers la Bulgarie – la France souhaite les faire réadmettre là-bas). 

Quand on a eu le rendez-vous à la Plateforme je n’avais pas la possibilité de parler, la dame de la Plateforme elle me disait de l’écouter et de répondre à ses 4 questions et le plus vite possible parce qu’elle n’avait pas de temps… Comment raconter en quelques minutes les neuf mois de tout ce que nous avons vécu en Bulgarie ?!  Après que je lui ai dit ça elle m’a dit : « OK, tu peux partir ». Elle n’avait pas aidé pour remplir les observations… C’était mon premier entretien avec la Plateforme. J’ai finalement fait les observations avec la dame bénévole qui nous aide dans nos démarches mais qui le fait sur son temps personnel.

À la mi-septembre j’ai reçu un message de l’OFII pour me dire que j’avais perçu 124,80 euros (il nous montre un SMS sur son portable, ce qui correspond aux 4 derniers jours du mois d’août).

Alors que j’avais une inscription pour NOGA, la Plateforme qui a été informé que j’avais perçu cette somme d’argent dans le weekend avait bloqué mon accès à NOGA dès le lundi matin…. Je me suis rendu à NOGA le même jour et avec ma famille nous n’avons pas pu manger. Je suis allé à la Plateforme pour expliquer notre situation et j’ai demandé comment je pouvais faire avec 124 euros pour nourrir ma famille, vêtir les enfants, et tout ce dont nous avons besoin au quotidien jusqu’au début du mois d’octobre (date du prochain versement ADA). Finalement, après avoir argumenté avec le personnel de la Plateforme nous avons pu continuer à aller à NOGA jusqu’à la fin du mois. 

J’aimerais que mon petit aille à l’école lui aussi mais il est encore trop petit, nous devons être patients. J’ai envie d’apprendre le français parce que je veux rester ici… 

On a encore des choses à régler comme les papiers pour la cantine des enfants. On attend d’avoir un papier de l’OFII qui prouve nos ressources pour avoir droit à la gratuité… c’est compliqué tout ça.

Mais je suis très heureux d’avoir réussi à arriver ici avec ma famille : beaucoup ont laissé ou perdu sur la route des enfants, des parents, des frères et sœurs, malgré tout ce qui nous est arrivé, je suis chanceux… Avec les enfants, nous allons au plages du Prado, ils jouent sur la pelouse, ils se baignent.

On est là, en vie, tous ensemble.