Récit de Jorge

L’arrivée en France: la demande d’asile à Strasbourg, puis le CADA à Marseille

Je suis arrivé en France en février 2015, à l’aéroport de Paris. J’arrivais en avion, avec les documents de quelqu’un d’autre.

Plus tard, je suis allé à Strasbourg, où il y avait une partie de ma famille, qui avait voyagé avec d’autres moyens.

C’est donc à Strasbourg que j’ai posé une demande d’asile.

En Angola, j’étais activiste politique et travailleur social dans le développement communautaire, dans un quartier de Luanda, la capitale. En plus, je suis mécanicien, donc j’aidais les personnes qui n’avaient pas les moyens pour payer les réparations nécessaires pour leur véhicules.  

Je faisais des cours d’alphabétisation avec des familles défavorisées, des personnes avec des problèmes de toxico-dépendance. Parallèlement à mon engagement communautaire, mon activisme a grandi, jusqu’à devenir un problème pour moi et m’obliger de quitter Angola.

À Strasbourg, La Préfecture m’a donné une attestation de demandeur d’asile qui me donnait le droit de résider en France pendant 6 mois.

En juin 2015, j’ai eu une place en CADA à Marseille; à l’arrivée à la Gare Saint Charles, j’ai été reçu par une assistante sociale et le Directeur du CADA, qui m’ont conduit jusqu’au logement qui m’était réservé.

Je ne connaissais pas la ville, mais on m’avait mis en garde sur Marseille, décrite comme étant une ville très dangereuse, théâtre d’homicides, où l’on ne pouvait pas se promener avec de l’argent ni un téléphone… mais ça fait presque un an que je suis là et je n’ai rien vu de tout ça!

Et j’ai beaucoup marché en ville, pour rencontrer du monde: lors de la Journée Mondiale du Réfugié, j’ai expliqué à mon assistante sociale que je souhaitais y assister, que je me sentais très concerné. J’y suis allé et je suis resté jusqu’à 21h; en fin de la journée, j’ai rencontré un congolais qui avait vécu en Angola. Il m’a expliqué que les Congolais aussi posaient des demande d’asile en France. Après lui, j’ai rencontré un acteur théâtrale que venait de terminer son spectacle: il m’a parlé de l’église évangélique “Viens et vois”, à la Belle de Mai, fréquentée par des protestants qui avaient aussi vécu en Angola.

Quelque jour plus tard, il m’a rappelé, pour me proposer de nous rendre à l’église : j’y ai été accueilli comme dans une famille ; quand nous sommes à l’église, nous sommes frères, soeurs, pères et mères de ceux qui nous entourent.

C’est aussi là-bas qu’on m’a parlé d’une équipe de foot formée par des Antillais de Marseille. Je me suis entraîné avec eux et ils m’ont de suite proposé de ramener les documents pour me faire une licence. C’est beaucoup d’argent, mais ça m’a permis de connaître pas mal de monde : il y a des Français, des Algériens, des Camerounais, des Antillais bien sûr, des Comoriens, des Congolais, des Réunionnais…
Ici, je m’entends bien avec les Mozambicains, les Congolais, Guinéens, plus qu’avec les Brésiliens ou les Capverdiens…qui aiment trop l’alcool et le couteau. Ils aiment trop se battre, sortir les lames…c’est pas mon genre.

Le séjour et la demande d’asile

Au départ de Strasbourg, on m’avait dit qu’il fallait que je repasse à la Préfecture pour obtenir un nouveau récépissé, qui remplace celui émis par la Préfecture du Bas-Rhin. Effectivement, j’en ai obtenu un autre, mais cette fois seulement de 3 mois: j’ai pensé que la durée des récépissés varie d’une région à l’autre. (NdT: en réalité il s’agit probablement des délais prévus dans la procédure accélérée: 6 mois, puis de 3 en 3).

Ma demande d’asile va très probablement être rejetée, puisque je ne peux pas suffisamment prouver les risques liés à mon activisme dans mon Pays, et en plus, en parlant avec d’autres Angolais, j’ai appris qu’aucune demande posée par mes compatriotes n’a été acceptée. Le fait de reconnaître un droit d’asile à un angolais serait en contradiction avec les bonnes relations diplomatiques et économiques existantes entre France et Angola.

Au Congo il y a un proverbe qui dit: “Viens si tu veux connaître la réalité, viens voir avec tes yeux et écouter avec tes oreilles.” C’est ce que je voudrais dire, aux messieurs de l’OFPRA. En Angola, il n’y a pas d’hôpitaux, seulement une partie des jeunes et enfants vont à l’école… D’argent, il y en a beaucoup, mais le SMIC est à 50 euros; c’est un pays très très riche en matières premières, du fer, du café, de l’eau (deuxième pays au monde pour réserves d’eau douce), du poissons, le pétrole, les diamants, l’or… Mais cela ne suffit pas pour les 24 millions d’habitants qui habitent un Pays qui fait presque 4 fois la surface de la France. Nous pourrions être entre les pays les plus riches au monde. Aujourd’hui la fille du Président est la femme la plus riche d’Afrique, la cinquième au monde; elle a vendu un diamant à 68 millions d’euros…mais ça appartenait à l’Etat, pas à elle!

À la CIMADE on m’a confirmé ces circonstances : la France considère que le gouvernement angolais garantit les droits de ses citoyens et notamment, le droit d’opinion: mais là-bas les manifestations contre le président – au pouvoir depuis 1979 – se terminent souvent avec des morts. Trente-sept ans de pouvoir c’est beaucoup… un changement ferait du bien au Pays, mais lui il préfère continuer… Il y a beaucoup de morts.

Personnellement, j’ai participé à plusieurs manifestations, même si je sais que le risque est important.

Ici, là Police utilise des balles en caoutchouc et des lacrymogènes : là-bas ils n’ont pas ce type d’équipements, et ils tirent directement avec des vraies balles.

D’autres activistes sont arrêtés pendant les manifestations. Lors de mon dernier séjour en Angola, 17 activistes étaient en prison. Mon père était infirmier et activiste; il a participé aux movement d’indépendance angolais. Une fois l’indépendance obtenue, il est devenu opposant du régime qui s’est instauré, et a été tué à cause de ses idées.

Mon frère, fondateur du syndicat des professeurs de Luanda, était docteur à l’hôpital. Il est mort en 1996, dans la capitale, tué par le système pour les même raison.

Ma soeur, assistante dans un cabinet d’avocat et épouse d’un des leaders du parti d’opposition, a aussi été tuée.

Mon dernier frère, avocat, travaille dans une association de défense des droits de l’homme, appelée Mãos Livres (Mains Libres).

Tout change, tôt ou tard ; le président est là depuis 37 ans, il est le plus longève d’Afrique. Il a 74 ans…un jour ou l’autre il mourra, et on pourra changer les choses.

Les réseaux à Marseille

En arrivant ici, j’ai cherché des associations pour faire des ateliers avec les enfants, puisque c’est quelque chose que j’ai toujours fait et que j’aime faire. J’ai rencontré la directrice de Destination Familles, qui m’a proposé de suivre les cours de langue (FLE) qui se tiennent dans les locaux de l’association. J’ai transmis ses coordonnées à l’assistante sociale du CADA, qui a pu m’y inscrire.

J’ai donc commencé à fréquenter Destination Familles en tant qu’élève, en décembre, mais peu après j’ai proposé des activités à la Direction et j’ai commencé à animer des ateliers avec les enfants: échecs, origami.

Je tiens l’atelier d’échecs à Destination Familles, deux après-midi par semaine. Les enfants viennent, même si c’est un jeu difficile, et il ne suffit pas de jouer. Il faut tout noter, pour pouvoir s’améliorer en se basant sur les parties qu’on a joué. Il y beaucoup de stratégie…c’est pour ça que les russes ont bien aimé ce jeu, qui se pratiquait déjà dans le Colysée, dans l’anciennes Rome!

 

Ça fait presque un an que j’ai cette possibilité, qui ne peut pas devenir un vrai emploi, du moment qu’entre temps ma demande d’asile a été rejetée et mon permi de séjour a expiré.

Mais je continue à collaborer, à distance d’un an, et je me sens comme à la maison dans leurs locaux, l’accueil qu’ils m’ont réservé à été formidable. Ils ne peuvent pas faire grande chose pour moi, mais pour moi c’est beaucoup, et je l’apprécie énormément.

 

Actuellement, j’ai eu un permis de séjour de  4 mois pour raisons médicales, du moment que je suis diabétique, et dans mon pays les traitement ne sont pas disponibles: pour les acheter, je devais me rendre en RDC.

 

J’ai aussi tenu des ateliers dans une association l’Hôpital E. Toulouse, dirigés dans ce cas à des personnes avec des problèmes mentaux ou psychiatriques. Dans le cadre de ma collaboration avec cette association, j’ai réalisé un film qui a été présenté au Mucem, pendant la Journée Mondiale du Réfugié, le 20 juin dernier.

 

Egalement, j’ai fait des ateliers d’origami avec les enfants de l’école maternelle, où mon fils était inscrit en grande section. Le directeur avait vu l’un de mes travaux et m’avait invité à faire un atelier pendant une journée d’école: finalement, je suis resté une semaine!

 

Avec Destination Famille j’ai aussi fait des sorties pour visiter des lieux importants de la ville: la Mairie,  l’Hôtel de Préfecture, le Mémorial de la Marseillaise. J’ai pris des photos et je me suis renseigné sur l’histoire de ces bâtiments, je suis très intéressé à l’histoires des villes où j’habite. Même dans mon Pays je faisais ça… il est important de connaître le passé des lieux où l’on se trouve, et même le présent. Pendant la visite à la Mairie, j’ai parlé avec le Chef de Protocol, en lui demandant au sujet du Maire de Marseille et de ceux qui l’ont précédé. J’ai appris qu’il y a eu beaucoup de Maires, mais presque tous avant la guerre! J’étais surpris de découvrir qu’après la guerre il y en a eu que 3, et que Jean-Claude Gaudin est en charge depuis plus de 20 ans.

 

L’emploi et les revenus

Ma profession est celle de mécanicien: j’ai déjà fait des essais chez des garagistes, ici. Ça c’était bien passé, mais n’ayant pas de papiers, ils n’ont pas pu m’embaucher.

Du coup c’est très difficile de s’en sortir, n’ayant pas d’aide ni de salaire… Jusqu’à là j’ai eu des cartes cadeaux offertes par les structures avec lesquelles j’ai collaboré, en tant que bénévol; ça m’a permis de faire quelque courses au supermarché.

 

L’engagement communautaire, en Angola et en France

Dans la salle d’attente de la Préfecture, j’essaie d’échanger avec les autres migrants qui attendent leur tour. Mais je vois qu’ils ont du mal à parler, à raconter leur condition… c’est très difficile de communiquer pour certains. En tant qu’activiste, je sens qu’il faut que je parle avec les autres, que je raconte ce que je ressens par rapport à ma situation, c’est primordial de faire connaître comment les choses se passent et de s’aider mutuellement.

Je sais que ce n’est pas facile, avant tout les gens doivent penser à se nourrir, élever les enfant, trouver un logement… et il n’ont pas le temps de militer pour les droits de l’homme ou des migrants. Pour ce qui me concerne, c’est simplement ma façon de vivre, je ne peux pas y renoncer: tel que je le faisais en Angola, je continue à le faire ici. Là-bas, j’organisais tous les 15 jours de journées de nettoyage du quartier, auxquelles j’invitais les habitants: c’était des moments où on échangeait, les gens se retrouvaient à parler de leur problèmes. Beaucoup de personnes souffrent des problèmes de dépendances, à cause de la liamba, d’autres  vivaient dans des situation de précarité énergétique. L’analphabétisme est aussi encore très diffus, et j’aidais des femmes du quartier en donnant des cours dans un espace cédé par la Maison des Maman. On était quatre bénévoles: aujourd’hui il y en a un qui est parti aux Etats Unis, un autre en Afrique du Sud, moi je suis en France et du quatrième j’ai perdu les traces… mais on a tous dû quitter notre quartier et notre ville.

 

Le jour où je pourrai rentrer en Angola, j’ouvrirai une association avec le nom de celle qui m’a ouvert ses portes ici: je l’appellerai “Destinação de Familias”, je trouve que c’est un nom magnifique. Je sais que dès qu’il sera possible je rentrerai chez moi; ici je suis bien, je suis disponible pour faire des ateliers, m’engager pour la communauté en partageant mes connaissance…mais ma vie c’est là-bas!

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