Récit de Jamal et famille

• Famille • Soudanais

Récit récolté par l’Observatoire Asile de Marseille

En Italique, les commentaires et précisions des intervieweurs, membres de l’Observatoire.

Nous rencontrons Jamal et sa famille dans le jardin de l’hôtel HECO où ils sont hébergés dans le cadre du Service Plus DA. Jamal a accepté de témoigner de leur situation, l’entretien se passe en langue arabe.

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Notes sur l’hôtel HECO :

En bordure d’autoroute à Septèmes les Vallons, en périphérie de Marseille derrière le quartier Saint Antoine, loin du centre ville. C’est un hôtel de plutôt grande taille (3 étages avec des chambres en enfilade) – il est rempli de familles en demandes d’asile – quand nous entrons dans la cour, nous avons la sensation d’arriver dans un camps de réfugiés… Des enfants qui courent partout, de toutes nationalités et de tous âges. Le gestionnaire de l’hôtel nous dit : « Les demandeurs d’asile c’est mieux que les prostituées ou les toxicomanes – je n’ai plus de problèmes avec la police depuis que je reçois des demandeurs d’asile ». Il nous dit être épuisé, que « c’est 24h/ 24h » et qu’il a même dû procéder à l’inscription à l’école des enfants hébergés dans son hôtel : « J’ai fait les démarches pour 37 enfants qui vont maintenant à l’école en face, il me reste une douzaine d’adolescents pour lesquels j’attends les affectations aux collège… ». Ce n’est pas son métier, il n’est pas là pour ça mais le fait parce que sinon personne ne s’en occupe.

Jamal est soudanais, âgé de 35 ans, il a vécu en Libye, à Tripoli, pendant 16 ans. A Marseille avec sa femme et leurs 4 enfants ils sont en cours de procédure Dublin, réadmission vers l’Italie.

On a quitté la Libye à la mi-avril 2017. Ma femme était enceinte et avec nos 3 enfants. On a traversé la méditerranée en barque et on est arrivé le lendemain à Lampedusa où ils nous ont forcés à donner nos empreintes. On a été hébergés dans une chambre pendant une quinzaine de jours et ensuite ils nous ont transférés en Sicile où on est restés 2 jours avant d’être transférés à Perugia dans un hôtel avec d’autres demandeurs d’asile. Après la Sicile les tortures commencent….A Perugia, la responsable du centre est violente et nous traite très mal…

On est restés dans le centre de Perugia pendant plusieurs mois. La situation est mauvaise là bas. J’ai demandé à quitter le centre et à être transférer ailleurs mais la responsable du centre m’a proposé de nous acheter des billets de train pour aller en Allemagne… je devais d’abord lui donner l’argent… J’ai demandé à mon frère de m’envoyer de l’argent. La responsable du centre elle a donné des billets de train en disant que c’était pour aller en Allemagne… Moi je parle pas italien ! Je comprenais rien… en fait au bout du train, on est arrivés à Gênes dans le Nord de l’Italie… A Gênes j’ai demandé à un autre Soudanais dans la rue si nous étions en Allemagne… il m’a répondu que j’étais toujours en Italie, je lui ai demandé comment aller en Allemagne et il m’a dit que c’est impossible… il nous dit a dit d’aller en France.

A Perugia, le centre nous avait donné un papier quand on est parti, c’était en italien… moi je savais pas ce qui était écrit dessus… j’avais compris qu’avec ça on pouvait traverser la frontière comme c’est la responsable du centre qui l’avait donné… quand on est arrivés à Vintimille je suis allé voir les policiers pour leur montrer le papier, je pensais que je pouvais traverser avec ce papier !!!

Il rit… Il semble avoir beaucoup de recule sur tout ça, et voir, en le racontant, l’absurdité de la situation.

En fait j’ai fini par comprendre que sur le papier il était écrit qu’on devait être renvoyés à Perugia, renvoyés au centre… Moi j’ai l’impression que c’est comme une blague entre les gendarmes et la responsable du centre, de nous faire faire tout ça…

On est restés trois jours à Vintimille et ensuite on a été renvoyés à Perugia. Moi je voulais pas rester là-bas et dès qu’on est arrivé j’ai racheté un billet pour Vintimille et on a retraversé l’Italie….

Cette fois on est restés 15 jours, on a été hébergé dans un église. Mais finalement le prêtre nous a acheté des billets pour qu’on retourne au centre à Perugia, et on est retournés…

Là bas ils ont dit qu’on devait donner une nouvelle fois nos empreintes. Ils ont dit que si on donnait nos empreintes on pourrait ensuite aller en France. Alors on l’a fait : nous on connaît rien à tout ça… et le même jour on est reparti. Ils nous ont donné un document et on a su ensuite que c’était pour demander l’asile… mais nous on voulait pas rester en Italie.

On a essayé plusieurs fois de traverser la frontière mais les policiers nous ont fait descendre des trains qu’on prenait. Finalement on a réussi à passer la frontière en disant à un agent de police qu’on voulait juste traverser la France pour aller en Allemagne… je sais pas pourquoi mais ça a marché…

On est arrivé le XX mai 2017 à Nice par le train et on a pris un autre train pour Marseille, on avait pas de billet et à chaque contrôle les contrôleurs nous ont fait descendre du train. On a fait ça 4 ou 5 fois pour remonter dans un autre train plus tard. On est arrivés à Marseille le lendemain vers 19h…

On a dormi dans la rue pendant tout le week-end. Mes enfants sont petits et ma fille aînée est handicapée… Ma femme était enceinte…

Jamal a deux fils, un qui a 1 an et demi et un autre qui a 2 ans et demi. Sa fille aîné est âgée de 8 ans, elle a un handicap mental et moteur important. Quand ils arrivent à Marseille, sa femme est enceinte de 8 mois. Elle a accouché depuis, et quand nous faisons l’entretien il y a un autre petit garçon nouveau né.

On est allé à la Plateforme le lundi suivant, mais c’était trop tard pour être reçus et on nous a dit de revenir le lendemain, il y avait déjà trop de monde devant nous alors qu’il était 8h15.

On a dormi dans la rue une nuit encore. À la Plateforme ils ne nous ont pas proposé de solution et on connaissait pas le 115…

Le lendemain on est retourné à la Plateforme à 8h mais il était encore trop tard pour être reçu. On savait pas que la Plateforme pouvait nous aider pour l’hébergement alors j’ai pas posé la question.. je pensais que c’était juste pour le rendez vous pour demander l’asile.

Dans la rue, un Monsieur algérien est venu nous voir quand nous attendions devant la Plateforme, il nous a apporté un sandwich… les enfants ont mangé le sandwich et on a parlé ensemble en arabe… Il nous a prit avec lui et nous a amené à l’hôtel HECO… il a payé 7 nuits pour nous… c’est lui qui a payé…

La famille reste 7 nuits à l’hôtel et se repose. Épuisée par les multiples allers retours entre Vintimille, Perugia, Vintimille, Marseille et les jours passés dans la rue….Quand je lui demande pourquoi il ne retourne pas les jours suivants à la PADA pour obtenir un rendez vous, Jamal me répond :  » On était fatigués !!! « 

Le XX/06/2017 on est retourné tous ensemble, on nous a inscrit sur une liste devant la Plateforme à 6h du matin mais quand les portes ouvrent et qu’ils appellent des noms la liste s’arrête avant nous… à la 15eme personne sur la liste on m’a dit qu’on ne serait pas reçu… j’étais le 17éme…

Jamal ne parvient pas à entrer dans la PADA et n’a toujours pas enregistré sa demande d’asile, pour avoir un rendez vous au GUDA. Les 7 nuits d’hôtel payé par l’homme algérien sont terminées. Ils ne savent pas où aller. Devant la PADA un homme leur propose de les aider et d’appeler le 115. L’homme ne parvient pas à joindre le 115 mais il emmène la famille chez lui pour la nuit…

Le monsieur a appelé plusieurs fois le 115 et finalement il a réussi à les avoir le lendemain : on nous a emmené à l’hôtel HECO pour 10 nuits.

On est retourné à la PADA deux jours après : le monsieur qui nous avait aidé, nous a accompagné en voiture parce qu’on devait partir de l’hôtel à 3h du matin pour aller faire la queue devant la Plateforme. On était devant la Plateforme vers 3h30 et ce jour là ils nous ont reçus ! On a eu le rendez vous pour la Préfecture pour le XX/07/2017…

La famille doit donc attendre 34 jours avant d’être reçu au GUDA et pouvoir déposer leur demande d’asile.

Ce jour là j’ai demandé à la Plateforme comment on allait faire après les 10 nuits du 115… ils m’ont répondu qu’il fallait voir directement avec le 115, alors j’ai appelé le dernier jour… mais ils ont refusé parce qu’on avait déjà eu les 10 nuits… Au téléphone j’ai dit que j’avais un enfant malade, un bébé d’un an et demi, un fils de 2 ans et demi et que ma femme est enceinte de 8 mois… mais ils ont refusés, quand même… Ils laissent des familles comme ça, dehors…

On a dormi dans la rue pendant 5 jours. Tous les jours je suis allé à la Plateforme pour demander un hôtel mais y avait pas de solution. On nous a rien proposé, même pas un endroit où manger.

Un jour, une dame âgée, une française, nous a parlé dans la rue et nous a amené avec elle à l’Église en haut de la Canebière… Elle nous a mis dans chambre de l’église… on est resté là pendant 23 jours. Dans ce petit espace, la situation est très compliquée car c’est une toute petite chambre et nous sommes 5 dont ma fille handicapée… mais au moins nous ne sommes plus dehors…

Finalement le XX/07/2017 la Plateforme nous a orienté de nouveau vers l’hôtel HECO (dispositif Service PLUS DA).

Entre temps nous avions eu le premier RDV avec a Préfecture. Ils nous ont mis en procédure DUBLIN pour l’Italie. Lors de l’entretien avec l’OFII, ils ne nous ont pas proposé d’hébergement, quand j’ai expliqué à l’OFII qu’on pouvait pas rester comme ça, avec nos enfants et ma fille handicapé, la dame elle a demandé un certificat médical prouvant que mon enfant est handicapée !

Jamal s’énerve en se rappellant cet échange :

Je lui ait dit que nous ne pouvions plus dormir dans la rue et elle me demande un certificat médical pour prouver que ma fille est handicapée… Cette personne n’est pas capable de voir que ma fille est handicapée alors que c’est clair en la regardant !! Tu le vois bien que ma fille est handicapée… non ?! En plus je ne pouvais pas avoir de certificat médical car je n’avais pas accès à un médecin… sans CMU…

Le lendemain de notre enregistrement, ma femme a accouché, elle est restée 3 jours à l’hôpital et mois je suis resté avec les enfants à l’église. Quand elle est sortie de l’hôpital les docteurs avaient donné un courrier qui demandé que nous soyons hébergés parce qu’il était pas possible de rester dans ces conditions, dans une petite chambre, à même le sol avec 4 enfants, dont une fille handicapé et 1 nouveau né.

Je suis allé à la Plateforme avec l’attestation pour demander un hébergement mais ils n’ont rien fait… Finalement une personne qui nous aide de temps en temps a contacté la Plateforme pour insister… et c’est comme ça qu’on a enfin été mis à l’hôtel par la Plateforme… on est retourné comme ça à l’hôtel HECO…

On a eu beaucoup beaucoup de problèmes, aujourd’hui on est à l’abri mais on doit encore trouver des solutions pour s’alimenter avoir des produits d’hygiène… Fin juillet, la Plateforme nous a orienté vers le Secours Populaire mais ils n’avaient plus rien sauf un paquet de couches… Mes enfants ont tous besoin de couches. Ma fille a 8 ans, elle n’est pas capable d’aller au toilettes en raison de son handicap…. Aujourd’hui tout mon argent (ADA) passe dans les dépenses de couches… Quand on était à la rue nous devions laver les vêtements de nos 3 enfants parce qu’on avait pas de couches. C’était très dur : ma femme lavait les vêtements dans la rue comme ça… Le propriétaire de l’hôtel où nous sommes, nous avance de l’argent pour acheter des couches. Je lui doit 200 euros et il accepte d’attendre. Une dame du quartier qui est très pieuse nous apporte aussi des couches…elle nous apporte aussi du lait et à manger… les personnes privées qui nous ont vues et qu’on a rencontré nous ont aidées bien plus que l’État Français !!

C’est qu’au début du mois d’août qu’on a enfin eu l’argent (1er versement de l’ADA) c’est presque 30 jours après l’enregistrement….

Le même jours, mon fils, âgé de 2ans et demi a été renversé par une voiture et il a été hospitalisé pendant 20 jours. Je venais de recevoir l’argent et je suis allé faire des courses à Bougainville pour acheter à manger, une voiture est passée comme un fou et a renversée mon garçon. Il a encore des séquelles… cette période a été vraiment très dure…

Il est temps que l’État regarde ce qu’il fait aux gens !

Il y a des familles à l’hôtel qui mangent le petit déjeuner parce qu’il est gratuit et c’est tout. Ma fille handicapée reste toute la journée dans notre chambre…. L’hôpital ne veut pas rencontrer notre fille tant que nous n’avons pas de CMU… nous sommes toujours en attente…Elle a des problèmes avec les autres enfants… ma femme pleure tous les jours de voir comment notre fille est traitée ici. Nous avons besoin d’une autre solution, d’un lieu pour vivre…

Notre prochain rendez vous à la Préfecture c’est à la mi-octobre : on verra bien…