Récit d’Ali et Sarah

50 ans • Famille • Soudanais

Récit récolté par l’Observatoire Asile de Marseille

En Italique, les commentaires et précisions des intervieweurs, membres de l’Observatoire.

 

L’entretien se fait dans un café du centre ville de Marseille. Monsieur se présente seul pour le témoignage. Sa femme est restée se reposer dans une Mosquée non loin de là car elle a de grosses difficultés à se déplacer. Monsieur a les traits tirés, il semble très fatigué. Il n’est vêtu que d’un tee shirt alors que nous sommes tous en veston. Monsieur et Madame sont de nationalité soudanaise, ils sont arrivés à Marseille le 30/08/2017. Ali est âgé de 50 ans et sa femme, Sarah, de 47 ans.

Le départ du Soudan, l’Italie, et enfin Marseille

J’étais propriétaire d’une librairie et d’une petite imprimerie dans la ville de Omdourman, en banlieue de Khartoum. Avec ma femme on est arrivés par l’Italie et on a traversé la frontière par Vintimille., On a rejoint la Libye ensemble pour se rendre en Europe, on a fuit des persécutions au Soudan.

On a pris un bateau Zodiac de la Libye et on est arrivés vers la fin du mois d’août 2017 en Italie. On est directement allés à Rome avec l’aide d’un passeur qui nous a récupéré sur une plage et nous y a directement emmené avec un groupe de personnes. Nous n’avons pas donné nos empreintes en Italie. Nous avons pris un train le matin très tôt et nous n’avons pas été contrôlé à la frontière. Nous ne connaissons personnes à Marseille, mais nous sommes venus dans cette ville parce que nous savions qu’il y a une importante communauté arabophone, nous pensions que ce serait plus facile pour nous…

L’arrivée à Marseille et la longue attente pour déposer la demande d’asile

Depuis notre arrivée on a dormi dans la rue devant à la Gare Saint Charles. Le lendemain de notre arrivée on est allés à la Plateforme, on a été reçu le jour même et on a eu le rendez vous pour la Préfecture pour la fin du mois d’octobre 2017.

Soit 54 jours avant d’être reçu par les agents de la Préfecture et de l’OFII en vue d’enregistrer leur demande d’asile et être inscrit sur le dispositif national d’accueil des demandeurs d’asile.

Après notre rendez vous à la Plateforme Asile nous sommes restés deux semaines dans la rue, c’était très froid… j’ai dit que nous étions à la rue et le Monsieur qui travaille à la Plateforme a pris notre numéro de téléphone pour nous rappeler pour une solution d’hébergement… Jusqu’à maintenant je n’ai pas de nouvelles… Je pensais que ce serait normal que le personnel de la Plateforme Asile me demande si j’avais besoin de manger ou d’un hébergement et toutes les affaires privées comme la santé… mais quand je suis sorti de la Plateforme je pensais : « Pourquoi le personnel ne m’a pas posé ces questions »… ?

Ali est sorti de la PADA avec un rendez vous GUDA à 54 jours sans aucune orientation pour répondre à ses besoins quotidien. Le couple n’a pas été orienté vers le restaurant social NOGA et n’a aucun endroit où dormir.

Une prise en charge inexistante

Si l’État pouvait au moins nous donner un toit ce serait pas un problème d’attendre ces 54 jours pour enregistrer notre demande d’asile. Je ne comprend pas pourquoi on est traités comme ça… il y a 25 ans moi même je travaillais pour la Croix Rouge au Soudan et je sais comment on accueille et on aide les personnes dans le besoin…

Je penses à comment je traitais les gens avant et je vois comment l’État français me traite à moi… Depuis notre arrivée en France on n’a jamais réussi à joindre le 115, on dort dans la rue aux alentours de la Gare Saint Charles.

Depuis 3 nuits on a eu accès à une Mosquée pour la nuit. Une personne nous a vu dans la rue devant la gare et nous y a emmené pour qu’on puisse y dormir quelques jours mais on ne peut y rester que la nuit et on dort à même le sol.

Il fait froid dehors. Ma femme est très affaiblie, elle a des problèmes de santé. Elle a froid et n’est pas capable de marcher, elle a très mal au pied droit. Elle a besoin de soins. On est allés plusieurs fois à l’hôpital de la Timone mais les urgences ont refusé de nous recevoir parce qu’on a pas de couverture maladie et ils disent qu’on a pas une urgence vitale. La première fois qu’on est allé à l’hôpital pour ma femme elle avait très mal dans son corps mais ils ont refusés de nous recevoir. Le lendemain les douleurs étaient si fortes que nous y sommes retournés et là le médecin a accepté de regarder son état et de prendre des médicaments anti-douleur dans la pharmacie de l’hôpital… Quand j’ai demandé à la Plateforme de nous aider pour avoir accès à l’hôpital, expliquant que nous avons besoin de soins et expliqué la situation de ma femme, la personne de la Plateforme m’a répondu que ce n’était pas urgent et qu’il ne fallait pas les embêter…mais ma femme a besoin de traitements…

Dehors on peut pas prendre de douche et on ne mange pas tous les jours. Depuis qu’on dort à la Mosquée, des personnes passent nous apporter à manger, on peut avoir un repas par jour……quand nous étions dans la rue, nous avons utilisées nos petites économies pour nous nourrir… aujourd’hui nous n’avons plus d’argent…

Pendant qu’on attend notre rendez vous on a pas d’endroit où dormir, pas d’endroit où manger, pas de soins… j’ai parlé avec des personnes qui m’ont dit que j’avais le droit d’être hébergé, d’avoir accès à la santé, d’être nourri, d’avoir de l’aide pour les vêtements. La Plateforme m’a répondu que tant que je n’avais pas le rdv au GUDA, je n’avais pas le droit. Comme je leur ai demandé deux fois où manger et qu’ils m’ont répondu que c’est pas possible, j’ai pensé que c’est comme ça que marche le système… Il n’y a pas de sens pour moi à retourner encore les voir et avoir la même réponse, je n’aime pas quémander… C’est dégradant d’être dans cette situation. Je ne comprend pas comment on peut faire subir ça à une personne.

Ici vous mourrez dans la rue et personne ne le voit

Quand je suis arrivé en France je pensais que nous aurions accès aux bases (il utilise le mot anglais basics), le logement, la nourriture et la santé… J’ai vraiment besoin de tout ça. Les autres choses viennent après, c’est humain de donner les bases à tout le monde, à manger, se doucher, où dormir. Ici vous mourrez dans la rue et personne ne le voit. C’est un devoir de donner à tous accès à la nourriture, la santé et la sécurité… ma femme m’a demandé « où nous sommes arrivés »? Y a pas de droit, pas de responsabilité, personne ne nous demande notre histoire, nos problèmes… Ça a été un choc ma femme, d’être en France, dans un pays européen et que ça se passe comme ça : elle pensait que la France est un pays développé et qui respecte les droits de l’homme… à la maison elle pensait que ce serait bien en France, mais en fait nous sommes en pleine jungle, nous sommes perdus…

Ali et Sarah sont très affectés par leur situation. Les événements traumatiques vécus au Soudan et leur état de précarité à leur arrivée à Marseille les mettent dans une situation d’extrême vulnérabilité – d’autant plus qu’ils ont d’importants problèmes de santé. Il est déroutant et incompréhensible que ce couple doive attendre 54 jours avant d’avoir accès à une évaluation de leur situation, prenant en compte leur problèmes de santé importants et leur grande fragilité.